The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE FILS DE L’HEURE D’ŒIL NOIR

Derrière cette fenêtre, un enfant dort. Il a été livré par le vent pour trôner sur les oiseaux avant que les promoteurs ne nous chassent de la presqu’île et de son île. Je suis chargé de veiller sur lui. On m’a demandé de vous raconter les circonstances de sa naissance pour vous préparer à son avènement. Sans porter atteinte à Mawlana Farîd-Ud-Dîn Attar, auteur du « Langage des Oiseaux », au Maroc ce n’est pas la huppe qui convoque le colloque annuel des oiseaux, mais la cigogne. C'est un oiseau saint, un caddi, un fqîh. Elle passe pour assurer la liaison entre les marabouts. Ses claquements rendent les échos des tablettes coraniques des écoliers. La dernière convention des oiseaux, qui s’est tenue à Massat dans le Souss, était consacrée, comme chaque année, à la venue du Maître de l'Heure et c’est une cigogne qui s’est risquée sur la presqu’île pour nous confier à nous autres, les plus grands agents publicitaires de Mogador, la mission de ne pas quitter des yeux le fils d’Œil noir pour le protéger contre les manigances de la Qendisha.
Œil noir était une belle enfant. Elle avait les traits de sa mère, d'une précision toute berbère, l'allure de son père, digne et auguste, souiri de souche. Des cheveux noirs, des lèvres pétales et deux grands yeux également noirs qui pétillaient de vivacité. Il n'était pas une voisine qui ne l'attirait pour l'embrasser, pas un voisin qui ne remarquait cette belle créature de la Belle Dessinée. Elle avait cinq ans quand dans un jeu, comme tous les enfants en jouent, elle se blessa à l’œil et son état ne s'améliorant pas, malgré les cataplasmes, les onguents et les pansements, on dut la prendre à Marrakech où les médecins ne purent que le lui arracher pour soulager ses douleurs et lui sauver la vie. Quand elle retourna à Essaouira, elle avait un bandeau sur l'œil qui l'exclut des jeux dans la rue, lui attirèrent quolibets et moqueries et lui valurent son surnom d'Œil noir.
C'était du temps où Mogador menait une vie presqu'insulaire, avec des maisons délabrées qui attendaient leurs revenants, des démons dans les esprits et des cohortes d'exorcistes pour les chasser. Derrière sa langueur et sa mélancolie, elle ruminait sa grandeur passée et nul ne songeait à l'arracher à sa prostration ni à lui imprimer le tournis qui serait aujourd'hui le sien. On attendait sans même se l'avouer le retour des juifs, des hippies, des caravanes, des sardines… des hirondelles. Seul un galeriste danois avait décidé qu'Essaouira serait une cité des arts et grâce à lui, les arts se répandirent dans les ateliers.
Dans sa solitude, sous le regard des gens, plus apitoyés qu'indulgents, plutôt que de se cacher, Œil noir s'amusait à les narguer en soutenant leur regard. Découvrant qu'elle arrivait à le détourner, elle ne pouvait s'empêcher de savourer ces petites victoires. Très vite, elle renonça à aller à l'école où elle endurait vexations et humiliations. Elle passait ses journées au seuil de la maison à suivre le manège de la rue et à exercer son œil. Elle mettait tant d'intensité à cet exercice que le vœu dont elle l'accompagnait se réalisait de plus en plus souvent. Le passant trébuchait, l'âne s'arrêtait, la mouette s'envolait, le chat hâtait le pas, le volet claquait, la bougie s'éteignait. Elle était de plus en plus convaincue qu'elle était douée de pouvoirs magiques.
Ses propres malheurs commencèrent quand elle dut se voiler. Son voile ne laissait voir que son ténébreux grand œil noir émettant un regard métallique qu'on ne pouvait soutenir. La légende, entretenue par la misère, la crédulité et l'esprit démoniaque, lui tailla la réputation de jeter des sorts. En d'autres temps, sous d'autres latitudes, on aurait vanté les mérites de son œil et l'aurait inscrite à l'Institut d'Hypnose de Berlin, à l'Ecole de Psychanalyse de Vienne ou, plus prosaïquement, au Collège des Guérisseurs traditionnels. Mais la ville n'était pas en état de se soupçonner des génies, elle se croyait maudite. Ses palmiers dépérissaient, ses vagues harcelaient les remparts, ses égouts débordaient, les sardines désertaient ses eaux.
On venait consulter la mère d'Œil noir en secret et comme la situation matérielle de la famille était difficile, elle cédait aux injonctions de ceux et celles qui avaient un compte à régler avec le destin. On lui donnait le nom de la victime, lui fournissait un vêtement ou un objet lui appartenant, allumait une bougie noire et elle bredouillait le vœu qu'on lui dictait. Certains jours, elle se concentrait tant, se perdant en marmonnements, qu'elle perdait conscience et s'évanouissait. Bientôt la rumeur se répandit dans les souks et l'on venait solliciter son intercession des villages et des bourgades les plus reculés. Quand elle fut en âge de se marier, personne ne voulut d'elle. Malgré ses beaux traits, sa fière allure, ses mains de grâce – à cause de son œil noir, malgré son œil noir. Les hommes avaient peur d'elle. Ce n'était peut-être pas la Qendisha, ce n'en était pas moins un œil noir et personne ne voulait de cet œil sous son toit. Lorsqu’au bout de longues recherches, on lui trouva un prétendant, il était si délicat et réservé, qu'elle trancha : « Je ne cherche pas un serviteur. »
Prise de remords, elle décida de changer d'œil. Quand on venait la voir, elle répondait : « Dieu m'a privé de mes pouvoirs, mon œil n'agit plus que pour le bien. Reviens quand tu voudras que j'intercède en ta faveur ou en celle de tes proches. » Sa conversion lui réussissait. Elle soignait de son œil, elle soulageait, elle guérissait, elle exauçait les vœux les plus intimes. Les prétendants se faisaient de plus en plus nombreux et étaient de plus en plus impressionnants. Elle les soupçonnait d'être intéressés par les revenus de son bon œil qui lui avaient permis du reste de se faire greffer un œil en verre. Ce fut alors qu'elle se souvint du prétendant qui l'avait voulue avec son bandeau et son œil noir. Elle se procura son adresse et alla discrètement voir ce qu'il était devenu. Quand elle le vit jouer avec sa ribambelle d’enfants sur le parvis de la zaouia de son quartier, trimballant les uns sur le dos, consolant les autres, sautant à la corde, dans l'attente de la prière du soir, elle n'avait que son bon œil, l'exerça sur lui et sur sa portée et retourna à sa solitude. Plus tard, elle demanda à sa sœur de lui céder un enfant. La sœur tomba enceinte de son mari et accoucha sur les genoux d’Œil noir d’un bel enfant dont les yeux promettaient d’inscrire un nouveau chapitre dans l’envoûtement par l’œil et par la voix.
Vous comprenez maintenant pourquoi je suis là. Plutôt que de rire ou de pleurer, je berce le nourrisson des textes de Farîd-Ud-Dîn Attar que même les oiseaux du Maroc ont adoptés comme litanies :
« O toi qui es arrivé dans le monde destitué de tout, la tête couverte de poussière et la main pleine de vent ! »
Quand il sera grand, nous lui remettrons la plume du Simorg que nous conservons précieusement sur l’île pour en rédiger la charte du souab souiri…
Photo : Collection David Bouhadana.

