DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : DE L’HOMME AU SURHOMME

24 May 2018 DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : DE L’HOMME AU SURHOMME
Posted by Author Ami Bouganim

L'homme selon Nietzsche est un animal illogique qui croit se comporter en animal logique. Il s'accommode plus volontiers de l'irrationnel que du rationnel et trouve davantage sens au mensonge qu'à la vérité. Il ne supporte ni la clarté de cette dernière ni l'obscurité du premier. Il recherche peut-être la vérité, il ne s'accommode pour autant que du mensonge. Il cherche peut-être le sens, il ne cesse de se rabattre sur l'illusion. L'homme est un artiste du leurre et du mirage, une chauve-souris évoluant dans le clair-obscur où il est à l'abri du jour, des autres et de soi. Il ne connaît la paix que chargé de chaînes dont les maillons seraient autant de mensonges. Il vit l'œil clos et quand il lui arrive de l’ouvrir, il choisit de retenir sa langue. Sa présomption fait de lui un grimoire où il ne se connaît qu'autant qu'il se méconnaît. Sa manie de la distinction le pousse à brouiller, plus qu'à débrouiller, la plasticité de son être et la générativité de sa vie. Nietzsche dénonce en particulier la présomption de l’individu à se poser en latitude du sens pour résoudre l'énigme philosophique. Même étalée sur cent ans, une vie reste somme toute bornée, ne permettant à personne de se montrer à la hauteur du sens.

Nietzsche ne s’entend à d’autre libération que par et dans la création et il n'est de création salvatrice qui ne passe par la rupture des chaînes morales et la brisure des tables de valeurs. L’amour de soi est nécessaire pour s’arracher à la terre et s’élever dans les airs, s'arracher à la pesanteur et se mettre à danser. Le grand-œuvre réclame l’égoïsme le plus radical, la concentration la plus totale. On doit encore se débarrasser de l’homme qu'on porte en soi pour surmonter les contradictions et les antinomies qui nous rabattent sur le ciel et devenir un surhomme. Nietzsche ne rature l'homme, rassis par son sens critique et déboulonné par son sens historique, que pour mieux promouvoir son surhomme. Ce dernier est dans le dépassement de l’homme qui se détourne du ciel et de ses promesses pour recouvrer le sens de la terre : « Je vous enseigne le surhomme, l’homme est quelque chose qui se doit surmonter » (F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Prologue », 3). Le surhomme est dans le dépassement de l’homme des dieux et de l’homme avec des dieux, car pour Zarathoustra : « S’il existait des dieux, comment supporterais-je de n’être un dieu ? Donc il n’est pas de dieux » (F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, II, Aux Iles fortunées). Ce serait l'homme sans Dieu, survivant à sa mort, héritant de ses pouvoirs créateurs, endurant le non-sens sans tomber dans de nouvelles illusions. Le surhomme n'est pas humaniste ; il est sur-humaniste. Sans que son sur-humanisme recouvre une quelconque surenchère sur l'humanisme. En définitive, le surhomme désigne une nature singulière ou d'exception telle qu'elle se manifeste chez tous les peuples, hors de l'humanité conventionnelle ou « normale », au-delà d'elle, par-delà ses catégories, et si consciente de sa supériorité qu'elle ne cherche pas même à convaincre de ses qualités, de ses dons ou de ses pouvoirs. Le surhomme de Nietzsche n'est pas tant révolté par les manigances de l'homme que sidéré par elles. Il ne comprend ni ses manèges ni ses cortèges, ni ses cérémonies ni ses cultes. Il piétine d'incrédulité, partagé entre le génie et la démence.

Nietzsche était un poète dithyrambique qui se prenait pour un prophète, il n'avait ni le sens du passé ni celui de l'avenir, il était plus inconséquent que convaincant, il nourrissait tous les sentiments qu'il condamnait, de la pitié à l'amour. Il s'est laissé emporter par son enthousiasme dithyrambique et sa hargne anti-philologique et anti-chrétienne. Il appelait de ses vœux un nouveau parti pour réhabiliter la terre et régénérer l'humanité : « Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l'humanité, y compris la destruction impitoyable de tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur cette terre de cet excédent de vie, d'où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d'une époque tragique : l'art suprême dans l'approbation de la vie, la tragédie, renaîtra quand l'humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures, mais les plus nécessaires, sans en souffrir… » (F. Nietzsche, Ecce homo, Œuvres, vol. II, Robert Laffont, 1993, p. 1156). Ce devait être l'Apocalypse précédant l'avènement de son sauveur et son incarnation en surhomme. Son scénario restait piteusement judéo-chrétien. Attendre de l'humanité qu'elle soit composée de surhommes serait commettre l'erreur messianique par excellence. Même la Renaissance n'était pas aussi riche en surhommes que Nietzsche le prétend.