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CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE LECTEUR LIBRE QUI SE VOIT INTERDIT D’ACCES A SES PROPRES LIVRES
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1 Jun 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE LECTEUR LIBRE QUI SE VOIT INTERDIT D’ACCES A SES PROPRES LIVRES
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Le rabbin prononça la bénédiction rituelle qui ouvrait les séances d’étude et la voix d’une intense concentration, il entama sa lecture. Il marquait une pause entre les phrases, se balançant d’avant en arrière pour se pénétrer du texte. Les disciples balbutiaient dans son sillage et se balançaient à son rythme. Certaines pauses débouchaient, par-ci, par-là, sur une question que le maître examinait longuement comme pour s’assurer qu’elle était sensée. Il plongeait dans son livre pour chercher où elle nichait et ce qui la motivait et se lançait dans une homélie qu’il semblait sécréter, mêlant considérations kabbalistiques et philosophiques. En définitive, il retournait au texte pour reconnaître humblement :
« Le texte de notre vénéré Maître, de mémoire bénie, me reste inaccessible. »
Le rabbin reprenait le trot de sa lecture. Le texte traitait de l’incursion d’un badaud dans le royaume des morts sur lequel trônait un Français dont on ne savait s’il était intellectuel, clochard ou notaire. Il est reçu par une servante juive qui ne s’arrache de son divan que pour déclarer :
« C’est vraiment la pagaille. Nous attendons celui qui introduira de l’ordre dans les esprits. Es-tu celui que nous attendons ? »
Elle s’empare d’un balai et le visiteur du royaume des morts tente de l’en soulager. Mais elle résiste, prétextant qu’il ne lui coûte rien de balayer et que cela lui assurerait même des avantages auprès de Freud. Ils se disputent pour la maîtrise du balai, ils finissent par s’accoupler. La servante veut alors montrer au visiteur son cercueil, rangé sous le divan, mais il décline la proposition. Séduit par le mauvais instinct, il ne s’est pas encore acquitté de sa mission. L’histoire se perd dans une étrange conversation entre les deux protagonistes.
Les séminaristes rivalisaient maintenant de questions et les conciliabules s’engageaient sur une voie méta-kabbalistique quand le rabbin remarqua :
« La posture du personnage est tout de même étrange, reprenons le texte à partir du début. »
Toutes les têtes, à l’exception de celle de K., qui n’avait pas de livre, plongèrent aussitôt dans le texte. Le rabbin reprit sa lecture :
« Un peu à l’écart, ce qui fit que je ne le remarquai pas tout de suite, il y avait une table de travail derrière laquelle un homme à la puissante carrure était assis. Sa main droite tenait une plume, il donnait l’impression d’avoir écrit et de s’être à l’instant arrêté, sa main gauche jouait avec une chaîne de montre brillante et sa tête tombait sur sa main. »
Le rabbin commenta :
« J’ai retourné ce texte dans tous les sens. Une plume à la main droite, une montre à la main gauche. Sur laquelle posait-il la tête ?
– Question cruciale, renchérit un séminariste, la droite ou la gauche ?
– Peut-être sur une troisième main, proposa un autre. »
Un séminariste s’attarda sur le silence du Maître, un autre considéra la plume, un troisième renoua avec les considérations critiques sur les procédés littéraires du Maître :
« Le Maître se livre à la création sans présider à ses commandes. Il s’accorderait comme des délais à l’expiration desquels il signerait des permis d’inhumer. »
K. sentait lui revenir sa légendaire migraine littéraire. Il ne comprenait pas comment l’on pouvait s’enthousiasmer autant d’un texte, se perdre en conciliabules de la sorte, chipoter sur des mots. Un disciple s’émerveillait du génie de l’auteur, de son habileté à tresser ensemble plusieurs allégories, des intuitions parmi les plus discrètes et saisissantes incluses dans des paraboles auxquelles l’accès restait aléatoire. Les débats débouchèrent immanquablement sur la controverse la plus persistante au sein de la secte : D. s'était-il restreint au point originel et retiré dans le silence universel et dans ce cas qu’attendait-il de l'homme ? Le rabbin invita ses disciples à retourner en arrière et à ouvrir le livre à la page 33. Il procéda à la lecture d’un nouveau midrash :
« Les barques glissaient sur l'eau devant moi. J'en appelai un. Le batelier était un grand vieillard à barbe blanche. J'hésitai un peu sur la marche du débarcadère. Il sourit, je montai tout en le regardant. Il me montra le bout extrême de la barque, je m'y assis. Mais aussitôt, je fis un bon et dis : "Vous en avez de grosses chauves-souris, car de grandes ailes avaient brui autour de ma tête. – Calme-toi", dit-il, déjà occupé à manier la perche, et nous quittâmes le rivage si brusquement que je faillis choir de ma banquette. Au lieu de dire au batelier où je voulais aller, je lui demandais simplement s'il le savait, à en juger par le hochement de la tête, il le savait. Ce fut pour moi un soulagement extraordinaire, j'étirai mes jambes et rejetai ma tête en arrière, mais sans perdre la pilote de vue, et je me dis : "Il sait où tu vas, derrière ce front il le sait. Et il n'enfonce ses rames dans la mer que pour t'y conduire. Et toi, c'est par hasard que tu l'as appelé dans la foule, et encore tu hésitais à monter." De contentement je fermai les yeux, mais si je ne voyais pas l'homme, je voulais du moins l'entendre, et je lui demandai : "A ton âge, je suppose que tu voudrais bien ne plus travailler. N'as-tu pas d'enfants ? – Je n'ai que toi, dit-il, tu es mon unique enfant. C'est pour toi seul que je fais encore ce voyage, après je vendrai ma barque, après je cesserai de travailler. – Vous appelez les passagers enfants dans le pays ? dis-je. – Oui, répondit-il, c'est la coutume. Et les passagers nous appellent père. – C'est étrange, dis-je, et où est la mère ? – Là-bas, dit-il, dans le réduit. »
Le rabbin entraîna ses disciples dans une digression sur le Maître qui était, à l’entendre, le plus tragique du hassidisme, encore plus que Rabbi Nachman de Bratslav. Il sera passé en ce monde sans même se douter de la divinité de son âme. Se croyant sans dons littéraires, il se révèle le plus doué de tous les temps ; se croyant sans lecteurs et sans disciples, il se révèle le plus riche en lecteurs et en disciples ; se croyant sans vocation religieuse, il se révèle prophète d’une kabbale nouvelle ; se croyant en dehors de la Loi, il s’impose comme son poète. Un séminariste s’interrogea sur la nature de la vocation littéraire qui pouvait animer un auteur désespérant de sa vocation :
« Que représentent toutes ces bribes ? toutes ces ébauches ? tous ces brouillons ? Quelles forces agissaient sur lui pour s’atteler de la sorte à une plume ? Quelles puissances et impuissances l’empêchaient de remplir son mandat ? Le caractère inachevé de ces morceaux serait la plus haute marque de leur achèvement littéraire. Le Maître représentait l’écrivain par excellence, qui ne se soucie ni de son intrigue ni de son lecteur, se borne à mettre en lettres, s’acquittant chaque jour de son service littéraire, mandaté par le Très-Haut. Sans attendre de salaire en retour, illustrant à merveille l’adage rabbinique qui nous presse de servir la création sans en attendre de compensation. »
Un autre séminariste procéda à une comparaison entre le Maître et Wittgenstein qui acheva de semer le trouble dans les libres méninges du pauvre K., tour à tour excité et déprimé par un siècle de houleuses lectures et de discours discordants. Il balançait sans cesse entre la crédulité et l’incrédulité, ne distinguant pas entre la sagesse et la sottise, se rabattant volontiers sur un prudent silence pour ne pas encourir le ridicule d’émettre des banalités. Les débats entre les séminaristes prenaient une tournure passionnée. En revanche, K. ne se cachait plus son ennui. Il ne percevait plus de droits d’auteur qui allaient tous à Amazone, il vivait de subsides de piété et n’avait rien d’autre chose à faire qu’à assister à ce genre de mascarades. K. connaissait bien le rabbin. Il avait suivi ses cours pendant près de dix ans, avant que ce dernier ne régresse, se repente et retourne aux sources. Tous les semestres, il changeait de thème et d’acolyte. Tantôt, c’était les débuts du christianisme avec un prêtre, tantôt le taoïsme avec un bonze. Les sages devises, les contes arabes, les légendes pragoises. Platon, Plotin, Proclos. Kierkegaard, Nietzsche, Heidegger. Le sabbataïsme, le frankisme, le hassidisme, le sionisme. Kant, Cohen, Cassirer. Le chiisme, le sunnisme, le soufisme. Il débarquait sans notes, une bouteille dans une poche, un réveil dans l’autre. Il ne se départait pas de son pardessus, été comme hiver, s’asseyait sur l’extrémité de la chaise, entrecoupait ses interventions de généreuses rasades au goulot. De nombreux accents se mêlaient inextricablement dans une voix bourrue et cahotante qui donnait l’air de résister aux discours qu’elle prononçait. Son débit s’accélérait à mesure que la bouteille se vidait tant et si bien qu’il passait le dernier quart d’heure à éructer. Un jour, il annonça qu’il avait l’intention de suivre une cure de désintoxication générale dans un couvent rabbinique. Depuis, il avait créé sa propre secte, avait troqué l’alcool contre du thé, le cannabis contre du tabac à priser, la philosophie contre la kabbale et l’université contre cette cour des… prodiges et des miracles !
K. n’avait pas besoin d’avoir le livre sous les yeux pour savoir que c’était une vulgaire anthologie et que ce nouveau-rabbin se plaisait à mêler ses commentaires aux midrashim dudit Maître. Il connaissait bien ces derniers, il les reconnaissait sans mal. Ils avaient réclamé des nuits d’insomnie et coûté des migraines insoutenables. Il ne s’attendait pas à les voir circuler et encore moins à ce qu’ils soient canonisés par une secte hassidique. Il avait pourtant pris soin de demander à Brod de les détruire. Mais Brod s’était autorisé le sacrilège de trahir ses dernières volontés et de tout publier. Les fragments autant que les romans. Au début, il en avait eu honte. Puis quand il vit le succès qu’ils rencontraient, il s’était résigné à sa gloire posthume. Sans eux, il n’aurait pas été là. Le rabbin enchaîna sur un autre fragment qui figurait à la page 1325 de son anthologie :
« C’est ainsi, par exemple, que le cirque est recouvert d’une toile tendue autour de lui et que, par conséquent, toute personne qui n’est pas sous cette toile ne voit rien. Mais voilà que quelqu’un trouve un petit trou dans la toile et parvient à voir de l’extérieur. Bien sûr, il faut qu’il soit toléré à cette place. Nous tous, nous sommes ainsi tolérés un instant. Bien sûr – deuxième « bien sûr » – on ne voit généralement par un trou comme celui-là que le dos des spectateurs du promenoir. Bien sûr – troisième « bien sûr » – on entend tout de même la musique, et puis le rugissement des bêtes. Jusqu’à ce que l’on tombe enfin, défaillant de terreur, dans les bras de l’agent que son service oblige à faire le tour du cirque et qui n’a fait que de te taper légèrement sur l’épaule pour te rappeler ce qu’il y a d’inconvenant à regarder avec une attention aussi soutenue un spectacle pour lequel tu n’as rien payé. »
Une main se posa alors sur l’épaule de K. C’était le bedeau qui était de retour et lui intimait de quitter les lieux :
« Tu ne peux pas rester là, dit-il, tu n’es pas de la secte des kafkaïens. »
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