CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE KABBALISTE QUI MIT AU MONDE UN NOUVEAU GOLEM

8 Jun 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE KABBALISTE QUI MIT AU MONDE UN NOUVEAU GOLEM
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
C’eût pu être le plus grand exit de l’histoire. Mais cette fois-ci, l’inventeur, disciple-de-sage et kabbaliste émérite, Rabbi Lev Bezalel, qui descendait en ligne plus ou moins droite du Maharal de Prague sur l’arbre généalogique en sa possession, résista à la tentation. Il était si riche qu’il distribuait son argent à des associations caritatives « pour soulager la misère et accroître l’étude de la Torah ». Il passait pour donner sans regarder aux montants et il n’était pas un solliciteur qui sortait de son atelier les mains vides même quand il devinait un escroc derrière lui. Rabbi Lev venait de mettre au point… « la puce miracle » qui, introduite dans des robots fabriqués en série en Chine et ressemblant à tous égards à des hommes, achevait d’en faire des golems accomplis.
 
Le kabbaliste s’était certes illustré par des qualités hors du commun dès son enfance, on ne s’attendait pas pour autant à le voir exceller dans le numérique. Il était très jeune qu’on s’accordait à le situer sur les marges du spectre de l’autisme dont on s’était résigné à déceler les troubles et les traces chez tous les humains qui se révélaient insensibles à certains phénomènes, sur-sensibles à d’autres, dénués de certaines compétences, suréquipés par d’autres. C’était dans ces marges que se recrutaient communément les thaumaturges qui passaient pour des métaphysiciens pratiques, les prophètes qui se posaient en devins infaillibles, les conseillers stratégiques qui prenaient leurs augures aux traits des dirigeants des entreprises, les psychanalystes les plus charlatanesques détectables à l’intensité de leur silence, les politiciens les plus roués, les chercheurs monomaniaques et les artistes débridés. Certains s’illustraient dans de grandes découvertes, d’autres dans des œuvres qui chamboulaient les codes de création les mieux convenus.
 
Dans son enfance, Lev remportait tous les concours bibliques et talmudiques et réussissait à battre les ordinateurs les plus sophistiqués. On n’avait pas donné le début d’un verset qu’il débitait le chapitre entier, posé une question talmudique qu’il reconstituait toute la controverse agrémentée des premiers et derniers commentaires. Ni « le broutage du texte » ni « la lecture mémorielle » n’expliquaient tout puisqu’il était à même de débiter des textes qu’il n’avait ni broutés ni lus. On en vint à la conclusion que pour maîtriser un corpus de cette importance, il devait l’avoir hérité de ses ancêtres et que contrairement à ce que l’on pensait jusque-là, les mémoires intellectuelles parentales, dans certaines circonstances, se transmettaient de génération en génération. Si on savait la mémoire du petit Lev phénoménale, on s’accordait à lui nier toute habileté politique, et son entourage le vouait à une studieuse vie toute de rumination sacrée, sans grand éclat ni grande portée.
 
On se dépêcha de le marier pour, qu’à Dieu ne plaise, il ne répande sa semence en vain et pendant de longues années il s’exténua tant à l’étude qu’il devint une bibliothèque ambulante et plutôt que de consulter les banques de données, où l’on ne savait pas toujours sur quoi l’on tombait, on préférait l’interroger. C’était plus sûr et plus fiable. Ce qu’on ignorait c’est qu’aux « heures qui n’étaient ni du jour ni de la nuit », il se livrait à la programmation informatique pour tirer des algorithmes des traités kabbalistiques. Il recourait à toutes sortes de procédés dont le calcul numérologique qui introduisent dans la Bible les prophéties les plus inouïes en convertissant les lettres en chiffres et en rapprochant des mots, des versets ou des passages présentant le même nombre, les considérations séphirotiques qui rivalisent avec les découvertes astronomiques passées, présentes et à venir, les variations aboulafiesques que l’auteur de ces lignes reconnaît humblement ne pas comprendre. Certains algorithmes donnaient la carte kabbalistique des âmes, d’autres reconstituaient les chaînes des réincarnations. Les plus populaires permettaient de produire des puces-amulettes personnalisées qu’on introduisait dans les boitiers des phylactères, voire en enduisait les cornées pour mieux lutter contre le mauvais œil. Nul ne savait si elles émettaient des ondes ou créait des boucliers, on s’en tenait au prestige de leur concepteur et à leur non-interdiction par les sommités rabbiniques de la génération. Elles ne pouvaient nuire, elles ne pouvaient que soulager, rassurer ou ne servir à rien.
 
Quoique très avancée, la robotique ne réussissait pas à produire des robots à bas coût et leur intelligence restait somme toute bornée. La programmation, un moment emballée par la découverte des ressources de l’intelligence artificielle, piétinait. Les attentes des recherches sur le cerveau avaient été si excessives, dans les meilleurs laboratoires qui vendaient toutes sortes de magies cérébrales à des investisseurs plus crédules les uns que les autres, qu’elles n’avaient contribué qu’à accentuer la bêtise congénitale de l’homme et son idéal de paresse. On réalisait progressivement que la naissance d’un homme était de loin moins coûteuse que la fabrication d’un robot et que rien n’était plus gratuit et plaisant que l’une et plus onéreux que l’autre. La surpopulation de la planète était telle que l’on était revenu, sans le proclamer ou le reconnaître, à de subtils régimes quasi esclavagistes. Des millions de para esclaves, importées des contrées les plus déshéritées, accompagnaient les personnes âgées, travaillaient dans les grandes plantations, s’activaient dans les chantiers de construction, servaient comme prestataires de services. On n’en persistait pas moins, dans certains laboratoires plus démoniaques que sages, à poursuivre le rêve hallucinant de créer des robots qui seraient plus malléables, dociles et minutieux que des hommes. Mais les robots restaient gourds et l’on n’était jamais à l’abri d’un dérèglement qui perturberait leur programmation au moment critique et provoquerait des calamités robotiques de plus en plus meurtrières.
 
La découverte de la puce kabbalistique fit sensation partout dans le monde à l’exception de Cent-Masure. Cette fois, on était décidé à ne pas passer à Rabbi Lev son nouvel algorithme. On le soupçonnait d’avoir recouru au Nom explicite pour en animer ses robots. On ne comptait plus le nombre d’infractions de la Loi, plus graves les unes que les autres, qu’il commettait pour réaliser sa prouesse : il divulguait le Nom explicite de Dieu que seul le Grand Prêtre avait le droit de prononcer dans le Saint des Saints et qui s’était perdu avec la destruction du Temple ; il poussait le péché jusqu’à en proposer une représentation algorithmique ; il le disséminait en vain dans des robots au service des nations qui ne les lieraient pas par le respect de la Loi. C’était une profanation du Nom explicite à l’échelle planétaire ! une braderie du mystère le plus intime d’Israël ! une terrible brèche dans la muraille de la Loi… d’autant que le blasphémateur proposait d’ouvrir en bordure des quartiers intégristes des centres de production de robots pour débaucher les disciples de la Loi, les sortir des tentes de la Torah et les atteler à la production en masse de golems.
 
Cent-Masure entra en transe et laissa aux tribunaux rabbiniques le loisir rituel de rivaliser entre eux de déclarations et de condamnations. Les murs se couvrirent de pamphlets dénonçant « le pire crime jamais commis depuis le recours au Nom explicite par le Messie renégat, que son nom soit effacé pour l’éternité, et par le Messie apostat, que ses os soient broyés avec ceux de tous les ennemis du peuple vénéré du Saint, béni soit-Il ». Le malheureux kabbaliste dut comparaître devant un tribunal rabbinique extraordinaire où siégeaient les sommités les plus austères et intransigeantes de Cent-Masure. Les délibérations durèrent des jours et des nuits. On ne doutait des conclusions : Lev Bezalel serait excommunié à moins qu’il ne renonce à son algorithme. Depuis le Maharal de Prague qui s’était dépêché de priver son golem du Nom explicite, le retournant à la terre et à la poussière, nul ne se risquait à en faire de nouveau usage, ni par radiations mentales ni par incantations vocales, ni dans des amulettes ni dans des puces.
 
En définitive, on ne prononça d’anathème ni contre le nouveau golem ni contre son maître. Il s’avéra que les puces de Rabbi Lev ne recelaient que sa propre ADN qui, par un procédé nano-technologique qui alliait l’intuition kabbalistique à l’intelligence talmudique, se répandait par osmose dans les réseaux circulatoires et les senseurs de ses golems…
 
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