The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RACOLEUR DE L’AUTRE QUI TROUVAIT SON EXTASE DANS L’ALTÉRATION
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Dans l’attente de savoir quelle serait sa mission, K. sillonnait les rues, les synagogues, les académies, les bains rituels. Cent-Masure devait son nom à la péricope qu’on avait lue la semaine de sa fondation. Désormais, on y répertoriait mille sectes. Les nouvelles étaient encore plus étranges que les anciennes. Se réclamant de Rabbi Zoussia, les Demeurés se posaient en carburant de Dieu, chargés d’alimenter sa flamme de leurs prières, de leurs rires et de leurs niaiseries. Ils citaient cette parole du Maître : « Terre, terre, tu es meilleure que moi, comment se permettre de te piétiner ? » Aussi marchaient-ils sur la pointe des pieds de crainte de l’irriter et tenaient-ils un carnet sur lequel ils notaient leurs crimes contre elle. Le soir, avant de s’endormir, ils pleuraient tant en le relisant que les larmes effaçaient toute trace de leurs péchés.
Les Disputeurs se réclamaient de Rabbi Levi Isaac de Berditchev, le légendaire avocat d’Israël auprès du Saint, béni soit-Il. Se considérant de son vivant comme un vulgaire homme d’Israël, il avait contesté toute autorité aux maîtres, ne leur consentant aucun des mérites qu’ils s’accordaient les uns aux autres. Il resta longtemps sans disciples et ce n’est que dans la troisième décennie du XXIe siècle que se constitua une secte autour de son culte. Ses membres se montraient doux avec les hommes et querelleurs avec Dieu, considérant leurs altercations avec ce dernier comme des « éclats sacrés ». Les murs de leur pâté de maisons étaient couverts de pétitions, toutes dirigées contre Dieu, rédigées dans la veine de leur maître vénéré. Leurs extases duraient longtemps. Des jours, des semaines, des mois. Les plus chanceux connaissaient des extases qui duraient d’un kippour à l’autre, avec des interruptions le shabbat au cours duquel ils redoublaient d’extase. Bien sûr, ils avaient trois à cinq kippours par an selon le degré de colère qu’ils avaient accumulée contre Dieu. Ils avaient néanmoins un kippour des kippours où ils décrétaient la grève religieuse générale. Ils ne priaient pas, n’étudiaient pas, ne se couvraient pas de leur châle de prière, ne s’acquittaient pas des commandements. Le soir, ils se rassemblaient dans les synagogues et sonnant du cor, ils assourdissaient le ciel pour obtenir la pénitence solennelle de Dieu. Plus ils s’élevaient dans l’échelle de virulence dans le réquisitoire contre Dieu et plus leur rechute dans les abîmes de la dépression était cuisante, écrasés par la tension nerveuse et leur virulence vindicative. Souvent, ils s’emportaient tant contre Dieu, s’enflammant dans leur réquisitoire, qu’ils ne daignaient plus perdre leur salive en invectives. Ils succombaient alors au silence et s’internaient dans des académies situées dans le désert de Judée qu’ils ne quittaient qu’animés de nouvelles velléités insurrectionnelles.
Les Innocents s’étaient donné Rabbi Gamzou comme maître. Ils misaient sur la naïveté en toutes choses. Dieu, c’était sûr, habitait les cieux ; la résurrection, c’était sûr, se produirait le jour venu. Toujours de bonne humeur, la voix douce, l’œil tendre, la lippe indulgente, sans prétentions, sans doléances, comblés par le sort en toutes circonstances, ils trouvaient le monde bon. Le mal n’existait pas, ne pouvait exister ; ce n’était qu’un raccourci au plus grand bien. La terre avait beau trembler sous leurs pieds, les océans déborder, le soleil s’embraser, ils réagissaient, imperturbables : « Ceci est pour le mieux. » Ils se réveillaient comme dans un miracle, remerciaient Dieu et saluaient l’aube et le monde. Leurs âmes n’avaient pas connu le Bris des Vases, elles étaient indemnes. Leur culte de la naïveté trouvait l’une de ses expressions dans le culte des enfants : « Le Messie, disaient-ils, serait un yenouka, un gamin. » Entre-temps, jusqu’à sa venue, les vents grattaient les cordes de la création et soutiraient des mélodies à Dieu.
Tous les six mois, K. découvrait une nouvelle secte et il ne savait que penser du phénomène. Un jour, il n’avait pas pris le temps de s’asseoir à l’un des bancs arrière dans une synagogue qu’un petit homme replet, les cheveux taillés en brosse, les yeux pétillants de malice, les traits… métaphysiques, vint s’installer à côté de lui :
« Je détiens un indice, chuchota-t-il entre deux bribes sans s’arrêter de se balancer, suivez-moi quand le service sera terminé, à deux ou trois mètres de distance.
– Je ne suis plus personne nulle part, répliqua K., si vous savez quelque chose, dites-le tout de suite.
– Dans la maison du Seigneur ?! se scandalisa le petit homme, là, comme ça, en pleine prière, devant les autres ? Ce serait signer mon arrêt de mort. »
Le petit homme se lança avec les autres dans la cavalcade liturgique. Un chuchotement nerveux gagnait la salle. On eût dit un marathon où l’on courait sur place, se balançant de plus en plus vite, marquant une pause, reprenant la chevauchée immobile, les yeux clos ou exorbités. Seul le petit homme avait l’air de prendre ses aises. Il se balançait sur un rythme de croisière. Sentant le regard de K. s’attarder sur lui, il chuchota sans ouvrir les yeux :
« La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. »
Ses traits métaphysiques convainquirent K. de lui emboiter le pas. Il n’avait pas le choix, il ne pouvait que s’en remettre à tous ces racoleurs qui, prétendant détenir un indice, ne réussissaient qu’à embrouiller ses recherches. Ils traversèrent la cour de Lituanie, s’engagèrent dans la galerie de Vilnius, descendirent les marches qui menaient à la cour de Volozhyn parcourue en tous sens par des fils tendus chargés de la lessive du jour. Le petit homme se dirigea vers un baraquement, poussa une porte, alluma une bougie. K. connaissait le légendaire conservatisme des gens de Volozhyn réduits à vivre des subsides des rares personnalités dans Cent-Masure qui alliaient science et conscience, piété et incrédulité, richesse et générosité. Il ne se doutait pas pour autant qu’ils pouvaient se lover dans une telle misère. Un vieux sommier, une table désolée, une chaise perdue survivaient à la disparition de l’Agence juive. Une bibliothèque croulait sous les rituels livres noirs reliés de cuir. Les toilettes et les douches devaient être dans la cour. C’était un nouveau clochard de l’esprit :
« Je vous écoute, dit K., d’une voix où se ressentait toute sa lassitude historique.
– Je crois détenir toute la vérité sur Dieu. »
K. chercha sa pipe. Elle n’était ni dans la poche de son pantalon ni dans celle de sa chemise. Les traits métaphysiques l’avaient induit en erreur. Décidément, ses sens de limier littéraire s’étaient émoussés. Il devait reconnaître que les lois universelles de l’âme n’avaient pas cours à Cent-Masure où rien n’était plus hasardeux que de démêler les lectures. Des traits métaphysiques ne garantissaient pas plus la sagesse que des traits troublés la démence :
« Je crains que vous ne vous mépreniez, dit-il en retournant ses poches, je ne suis pas intéressé par la vérité sur Dieu mais…
– Comment pouvez-vous prétendre cela ?! Vous seriez bien le seul au monde, indigne de Cent-Masure !
– Je suis arpenteur, fils d’arpenteur et petit-fils d’arpenteur, je ne suis pas métaphysicien, j’attends de recevoir mes instructions pour mieux savoir à quelles coordonnées mesurer le bien et le mal, le divin et le démoniaque.
– Justement ! Justement ! Comment pouvez-vous mesurer cela sans percer le secret des secrets, le mystère des mystères ? »
Le petit homme changea soudainement de traits. K. suivait attentivement ses mimiques. Ce devait être une autre victime du syndrome de Jérusalem :
« Je vous écoute, dit-il.
– Dieu, déclara le petit homme le plus sérieusement du monde, c’est l’autre absolu. »
K. attendit vainement la suite :
« Je crains, chuchota-t-il, de ne pas saisir.
– Dieu, répéta le petit homme, c’est l’Autre. »
K. décida qu’il aurait désormais deux pipes pour ne plus jamais en manquer :
« L’autre ? s’enquit-il.
– L’autre, confirma le petit homme. »
Ce n’était ni le dernier homme de Nietzsche ni son surhomme mais seulement un petit homme. K. décida qu’il ne se fierait plus à son sens psychologique, du moins dans le périmètre de Cent-Masure :
« Vous n’auriez pas une cigarette par hasard ?
– L’autre par excellence, se pâmait le petit homme, absolument autre, le tout autre, sans cesse autre, plus autre que tout autre, irreprésentable, invisible, inénarrable.
– Une cigarette ? implora K. »
C’était un nouveau mythe qui volait en éclats. Les gens de Volozhyn passaient pour les plus pondérés des habitants de Cent-Masure, les plus rationalistes, et voilà qu’eux aussi succombaient à l’étrange vertige kabbalistique qui s’emparait de Jérusalem. Le petit homme haletait d’enthousiasme, abondant en caractérisations négatives de son autre, donnant l’impression de chercher à se hisser sans cesse plus haut – il surenchérissait tant qu’il donnait l’impression de s’altérer. K. avait assisté à toutes sortes d’extases, celle des sectaires des Sueurs qui se démenaient tant qu’ils baignaient dans leurs sueurs, celle des sectaires de Bratslav qui hantaient les bois de nuit pour consoler la Présence, celle des sectaires des Rires qui partaient en éclats pour dérider la Présence, celle des sectaires des Pleurs qui pleuraient à chaudes larmes sur le sort de la Présence… Il n’avait jamais encore assisté à l’extase des sectaires de Volozhyn dont les délires autour de l’autre sonnaient comme des incantations pour célébrer l’Absence. Ce n’était pas ce racoleur qui lui permettrait de calmer les ardeurs religieuses de la ville. Il se disposait à se séparer de lui quand le petit homme souhaita lui montrer un grand trésor, « plus précieux que l’Arche sainte, les Tables de la Loi de Moïse, le chandelier du Saint des Saints ». Il l’attira vers la bibliothèque murale qui se révéla être un rideau puisqu’il actionna une manivelle pour le lever. Derrière ce premier rideau apparut un second en velours bleu-ciel qui coulissait sur une tringle et qu’il tira pour dévoiler une arche dont les portes à battant étaient d’un bois rare incrusté de pierreries et de lettres en or. K. s’attendait à une révélation. Mais ce n’était, placé dans un écrin grenat, qu’un pauvre épouvantail dégingandé, vêtu d’une redingote noire, rembourré de morceaux de parchemin, revêtu d’un châle, des lanières autour du front, un chapeau de paille ceint d’une fourrure sur la tête. Il entendit alors un rire étrange et il ne savait s’il émanait de lui ou de son hôte, de l’épouvantail, de l’abîme ou de l’au-delà…
Sitôt dehors, K. se dépêcha d’alerter le docteur Strauss, le directeur du « Centre universel du diagnostic et du traitement du syndrome de Jérusalem ». Il devait protéger le petit homme contre lui-même. Sans cela, on l’accuserait de non-assistance à personne en danger. Il ne se doutait pas encore que lui-même échouerait un jour dans ce même centre…
Photo : Collection Monique Thebault

