The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MYTHIQUE FAUX-MESSIE QUI SUSCITA UNE POUSSÉE COLLECTIVE DU SYNDROME DE JÉRUSALEM

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
C’était la pire plaie qui s’était abattue sur Jérusalem. Elle se manifestait dans les vêtements, sur les murs, dans les poutres. Elle s’attaquait aux palmiers et aux eucalyptus. Elle s’acharnait contre les œuvres d’art. Plus que tout, elle mitait les esprits. De plus en plus de rabbins et d’intellectuels débitaient des prédictions théo-géo-politiques sur la guerre de Gog et Magog entre Esaü, représentant l’Occident, et Ismaël, représentant l’Islam, de laquelle Israël sortirait indemne. On ne pouvait les réduire au silence, les bâillonner et encore moins les interner pour les guérir de leurs délires apocalyptiques et leurs lubies messianiques. Ils se croyaient vraiment élus pour provoquer leur ridicule guerre, ils croyaient vraiment que le nouveau temple descendrait tout prêt du ciel muni de liaisons directes avec l’Académie céleste et d’écrans permettant de suivre la traîne de Dieu et les chœurs d’anges chantant ses louanges. Leurs esprits étaient mités, ils ne le savaient pas, et l’on ne disposait d’aucun remède pour les traiter. On recourut bien sûr aux antimites traditionnelles comme la lavande, le laurier, le romarin, le tabac, le camphre, le bois de cèdre et aux antimites chimiques à base de phéromone, de naphtalène et de benzène. Les laboratoires pharmaceutiques, réquisitionnés par les autorités, travaillaient d’arrache-pied pour trouver une solution. Les chercheurs soupçonnaient derrière la mite une maladie dégénérative, ils ne savaient laquelle. Hegel n’en parlait pas, Freud non plus. Le meilleur c’est qu’on ne songeait pas à incriminer le délire kabbalistique dans cette propagation de la mite, on persistait à chercher dans le Zohar des passages attestant les scénarios les plus abracadabrants.
On ne signalait la présence de la mite en question nulle part ailleurs dans le monde. Ni dans les villes de béton et de verre ni dans celles de chaume et de bois ; ni dans les vieilles cités ni dans les nouvelles mégapoles ; ni dans les stations balnéaires ni dans villages de retraite ; ni dans les villes de refuge ni dans les villes d’asile ; ni dans les lieux de perdition ni dans ceux de repentir ; ni dans les villes de plein air ni dans les villes souterraines. La mite restait cantonnée à Jérusalem. Pourtant on avait tout fait pour l’exporter dans le seul but d’étudier ses modes d’acclimatation et de germination pour mieux l’éradiquer. On créa une brigade spéciale au ministère des Cultes dont les membres, roués aux techniques d’espionnage cybernétiques les plus sophistiquées, venaient des services de sécurité. Ils menèrent des recherches à Rome, Avignon et Fatima. A Lhassa, Bénarès et Shiraz. On avait même mêlé des agents aux pèlerins de La Mecque, Kairouan et Kerbala pour ne point parler de Fès et de Lourdes. On n’en relevait trace nulle part. On s’était même enhardi, au risque de s’attirer de nouvelles accusations, de l’exporter en introduisant des pierres, des livres, des amulettes, des produits mités. On avait mêlé des vêtements contaminés dans les surplus des vêtements dans les boutiques de luxe, les supermarchés et les marchés aux puces. On avait même financé la participation de rabbins et d’intellectuels mités à des colloques internationaux pour contaminer leurs collègues. En vain. On était obligé de convenir que c’était une mite hiérosolomytaine qui ne sévissait que dans le périmètre de la ville sainte.
Les plus malintentionnés des commentateurs incriminaient l’entassement du sacré qui émettait des remugles propices à la génération spontanée de toutes sortes de bêtes sacrées. Bien sûr l’accumulation des révélations qui se disputaient au nom du même Dieu. Les dissonances entre les tenues et le climat qui encourageaient de rauques sueurs. La pierre de Jérusalem qui, contrairement à toutes les prévisions, émettait des soupirs en été et versait des larmes en hiver. La trahison de l’université qui distribuait des titres honoris causa pour extorquer les donateurs et des diplômes au rabais pour racoler des étudiants. La mite était de tous les avis un parasite, on ne savait de quoi sinon du parasitisme, studieux ou non, qui valait à la ville son rang de première cité mondiale sur l’échelle du parasitisme. Elle parasitait le ciel, les pouvoirs publics, le ministère des Cultes. On s’en serait volontiers accommodé si elle ne s’était mise à attaquer les institutions les plus vitales comme le Parlement, la Haute Cour de Justice, la Bibliothèque Nationale… Un jour, on dut évacuer les locaux de l’Agence juive qui survivait vaillamment à sa liquidation décidée en 1948. Puis ce fut le tour du Kéren Kayemet que nul ne savait à quoi il servait d’autre qu’à se glisser dans les testaments de vieilles personnes restées sans héritiers. Le Grand Rabbinat, qui passait pour prélever des pourcentages sur le commerce des prépuces, le prélèvement des dimes, l’abattage et la consommation des bêtes, les redevances sur les noces et les contre-redevances sur les divorces, dut mettre les clés sous le paillasson et ses cohortes de rabbins au chômage technique.
Un jour, on découvrit que la mite présentait l’insigne avantage de préserver les dépouilles de toute putréfaction. On avait exhumé la dépouille d’un pauvre hère qui se révélait un Juste inconnu et qu’on souhaitait enterrer dans le nouveau carré qui leur était réservé sur le Mont du Bon Souvenir. Ses miracles ne se révélaient qu’après sa mort et la commission créée au ministère des Cultes pour attribuer ce que l’on considérait désormais comme la plus haute distinction post-mortem au monde, toutes religions confondues, décida de sa « justification ». On crut d’abord que son corps s’était conservé intact parce que c’était précisément un Juste inconnu. Mais rien dans les textes ne disait que les Justes inconnus ne connaîtraient pas le sort de toute chair. On se souvint qu’il menait une vie misérable dans une mansarde si contaminée qu’on la nommait la Mansarde de la Mite. On exhuma aussitôt les dépouilles de tous ceux qui avaient partagé son pain de misère et savouré ses leçons talmudiques et chez tous, gens de terre ou gens du ciel, qu’ils aient été criminels ou victimes, on trouva comme un sarcophage invisible sécrété par la mite.
Ce fut une véritable révolution messianique !
On attendait le Messie fils de Joseph, censé annoncer le Messie fils de David, sous l’allure d’un guerrier qui mourrait aux portes de Jérusalem, d’un vénérable rabbin qui autoriserait l’interdit et interdirait le permis, d’un faiseur de miracles qui s’illustrerait en accomplissant le miracle des miracles, d’un émissaire des tribus perdues, d’un président américain qui ferait d’Israël le 51e Etat des Etats-Unis, d’un pape qui se convertirait au judaïsme… dans tous les cas un homme ou, dans les scénarios les plus hallucinants, une femme. En revanche, on n’attendait pas une mite, on se mit aussitôt à revoir la liste des crimes qu’on lui imputait. Elle ne s’attaquait qu’aux institutions séditieuses, aux toits sous lesquels sévissait le péché, aux Fils rebelles et aux Filles dévergondées. Elle ne déréglait pas tant les méninges qu’elle les fertilisait pour les préparer à accueillir une révélation nouvelle. Elle ne s’attaquait qu’aux livres parapsychiques, para-philosophiques, paraplégiques pour mieux élaguer les bibliothèques, de même qu’aux objets d’art qui encourageaient une nouvelle forme d’idolâtrie…
La mite préparait visiblement les ossements à leur résurrection. On se mit à poser un nouveau regard sur elle et plutôt que de lui attribuer des vices, on ne lui trouvait plus que des vertus. On s’avisa qu’on ne savait rien d’elle sinon qu’elle s’épanouissait dans les beaux et somptueux décors de Jérusalem, dans son air sacré, saturé de sagesse prophétique. Plutôt que de l’éradiquer, on chercha à la cultiver et bientôt les laboratoires réussirent à en reproduire dans une solution de levures couvées par des marmonnements kabbalistiques et exposées dans des serres tendues dans la vallée du Tyropéon. Le jour où l’on annonça la découverte de ce plasma, ce fut toute la crème de Jérusalem qui se gargarisa de son nouvel acquis. On allait pouvoir en produire et – peut-être – l’exporter – ouvertement – au monde entier. Ce n’était pas encore une de ces petites découvertes des centres de recherche sur le vieillissement qui ne réussissaient qu’à enthousiasmer des donatrices décaties et des donateurs gâteux alléchés par d’illusoires promesses d’immortalité, c’était une grandiose mite sacrée. On assista à un débat sans précédent parmi les hiérosolomytains qui pourtant ne laissaient pas passer un jour sans susciter un nouveau débat dans le monde, que ce soit pour se caresser le nombril, exciter les nerfs de l’Unesco ou dévider son surplus de bile : « Avait-on le droit de partager sans distinction ce qui représentait visiblement la principale ressource nationale et prendrait-elle dans des lieux et des esprits qui n’avaient pas connu les déboires sacrés et ne possédaient pas « la chose divine » ? » » On voulait bien exporter des cerveaux pour renflouer les universités les plus prestigieuses au monde, la palette des panacées extraites de la culture extensive du cannabis, toutes sortes de puces plus intelligentes les unes que les autres, on ne pouvait se permettre de brader la mite sacrée sans une autorisation du ciel.
Puis on se ressaisit aussi soudainement qu’on s’était emballé. Le syndrome de Jérusalem prenait souvent des proportions collectives, chez les juifs davantage que chez les protestants. On ne doutait pas des vertus de la mite, mais de son importance. On ne voyait pas à quoi servirait la conservation des dépouilles. Nul ne souhaitait ressusciter as it, surtout parmi les saints qui avaient mérité de battre tous les records de longévité. On préférait ressusciter dans la fleur de l’âge, en possession de toutes ses facultés et si possible sans une ride. La décomposition des vieilles carcasses promettait une armature plus conforme à l’immortalité. La mite, devait-on convenir, n’était ni sacrée ni messianique, ni nocive ni bienfaisante, elle n’avait existé que dans l’esprit malveillant d’un malheureux chroniqueur dénué de tout sens kabbalistique…

