CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CŒUR DU PARADIS

27 Jun 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CŒUR DU PARADIS
Posted by Author Ami Bouganim
A l’intention de :
S. E. Monsieur le Conseiller de Sa Majesté,
Monsieur le Gouverneur de la Région d’Essaouira,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Recteur de l’Université conviviale de Haha et de Chiadma,
 
J’ai l’honneur, par la présente, de vous soumettre un projet susceptible d’attirer des visiteurs de bonne nature à Essaouira et d’améliorer la qualité de vie de ses habitants. Je sais qu’il est un peu mégalomane mais il réclame si peu de ressources qu’il me paraît réalisable. Vous n’êtes pas sans savoir qu’Essaouira présente toutes les conditions requises pour accueillir… le paradis. Elle a, comme vous l’expérimentez quotidiennement, un climat paradisiaque. Ses vents présentent l’insigne mérite de l’aérer régulièrement et d’en chasser les remugles. Elle est perpétuellement bercée par l’océan dont elle reçoit ses rosées et ses embruns. Les oiseaux ont leur royaume sur l’île qui s’étend au large et ils ne se risquent sur la presqu’île que pour la débarrasser de ses déchets et saluer les araucarias qu’on dit de noble extraction. Essaouira est la capitale mondiale de l’argan, de l’arar et de l’art. Elle n’a pas de cheminées et n’en aura pas de sitôt. Elle propose des menus relevés de toutes sortes d’épices qui immunisent contre la contrariété, l’anxiété et la neurasthénie. Sa pharmacopée est si riche qu’elle n’a besoin ni de médecins ni de charlatans. Les démons conférant encore les meilleurs de ses charmes à cette ville hantée entre toutes, même ses exorcistes patentés ont dû se reconvertir dans la musique.
 
Messieurs,
 
Vous n’êtes pas sans savoir que les festivals, quand leur audience ne se limite pas à une poignée d’hôtes et d’amateurs, sont accompagnés de nuisances qui perturbent le libre manège des démons, chamboulent le rythme des vagues et la flânerie des retraités et excitent les oiseaux. De plus, vous en conviendrez avec moi, la concurrence se fait d’année en année plus rude avec l’expansion de l’esprit festivalier à travers le Maroc. Bien sûr, Essaouira a ses scalas qui méritent le détour, ses souks avec leurs encens et leurs remèdes, ses galeries qui proposent les œuvres de ses calligraphes de rêves et de hantises… Diabat qui mérite une cigarette. Mais entre nous, ce n’est pas ce qui charme le plus dans la ville, mais son auguste nonchalance, son balancement presqu’insulaire, le ballet de ses oiseaux et cette sensation d’avoir accosté au paradis.
 
Je propose par conséquent de construire un paradis au cœur de la ville et après avoir réalisé un sondage auprès des anciens qui ont la mémoire de leur nostalgie, je conseillerais de l’installer sur les ruines de la mairie qu’on déplacerait. C’est, de tous les avis, l’emplacement idéal, entre la porte de Marrakech et la porte de Doukkala, face aux remparts, à cinq minutes à pied de Taghart. Les plus jeunes ou étrangers d’entre vous rétorqueraient qu’un paradis – un vrai ! – ne prendrait jamais sur les ruines d’une mairie ; les plus anciens et autochtones vous rétorqueraient que celle-ci s’est construite sur les ruines d’un paradis. Ces derniers, j’en suis sûr, s’en souviennent encore. Je ne sais quel esprit avait conçu ce merveilleux coin de paradis qui n’était ni de style anglais ni français. Ce devait être de ces belles gens qui succombent aux charmes des contrées qu'ils découvrent et s'imprègnent tant de leurs mœurs et de leurs subtilités qu'ils en deviennent les patriotes les plus sensibles et exaltés. Ce coin de paradis mêlait les cultures maraîchères et médicinales, les arbres fruitiers et exotiques, les herbes sages et folles, en un rare assortiment de tout ce que la terre, dans cette cité du Charme, pouvait soutirer à la douceur de germer. Il réunissait les mille et un jours, couleurs, senteurs, goûts et loisirs pour restituer cette broderie qui serait le cachet de ce que l'art souiri propose de meilleur.
 
C'était un jardin clos, entouré d'un muret blanc que courait une poutre, avec un pittoresque portail en rondins de bois que le gardien scellait de chaines et de lourds cadenas pour dissuader quiconque, d'une génération antérieure ou postérieure, de déraciner un arbre pour le planter dans son jardin ou de se préparer un bouquet de fleurs pour se déclarer à sa compagne. Les oiseaux invisibles ne marquaient pas de pause, ils se sentaient un devoir sacré d'arabiser le vendredi, d'hébraïser le samedi et de latiniser le dimanche pour assurer ce que ma mère, qui passait pour glisser dans ses dictées des expressions recelant à elles seules des leçons d'humanisme, nommait « la clair-audience liturgique ». Le samedi, les juifs procédaient à leur tournée des jardins qui débouchait souvent dans ce paradis. Ils sillonnaient les allées bordées de rigoles où l'eau chuintait pour les saluer ; s'arrêtaient pour échanger leurs commentaires sur les passages bibliques de la semaine ; se débandaient pour reprendre leurs palabres sur le cours du monde. A midi, le gardien faisait tinter sa cloche d'école pour annoncer la fin de la récréation et la fermeture des lieux. C'était, en leur jour de relâche de l'exil pour ces nostalgiques invétérés d'ils ne savaient plus quelle promesse, le site de la Soulamit filant son Cantique des Cantiques. Il arrivait de loin en loin que juifs, musulmans et chrétiens se croisent pour se souhaiter l'aménité universelle. Ils tenaient des séances œcuméniques sur le dialogue des oiseaux, la germination des tulipes, le croisement des orchidées, la plantation des nouvelles espèces d'arbres importées des îles Maldives ou des îles Caraïbe, l'acclimatation des nouveaux dindons, faisans et autruches dans la minuscule réserve ornithologique et bien sûr… du miracle qui a préservé les lieux lors de la dernière invasion de sauterelles.
 
Attenant aux cimetières musulmans, le jardin public avait été placé là comme pour assurer aux âmes un paradis de proximité et communiquer aux vivants un avant-goût du paradis des lointains. Quand je suis revenu, au bout de trente-cinq ans, les cimetières avaient disparu, de même que mon coin de paradis. Je me suis intéressé au sort des dépouilles et Abdelkader Mana, la gorge nouée par un sanglot, s'est désolé de ne pouvoir visiter sa grand-mère du regard, à travers la brèche dans le mur d’enceinte du cimetière, comme il le faisait enfant en se rendant à l'école. Il remarqua, rêveur et accablé : « La plupart des autorités en charge de la ville viennent d'ailleurs, ils ne connaissent ni son patrimoine ni son histoire. Ils attendent stoïquement leur nomination dans une ville impériale. Ce sont désormais les chaînes hôtelières qui déterminent l'allure d'Essaouira. » Une main locale n’aurait jamais commis le sacrilège des sacrilèges consistant à détruire ce coin de paradis dont j'ai longuement cherché la douce intimité végétale de par le monde, ne la trouvant ni aux Tuileries de Marcel Proust ni au Tiertegarten de Walter Benjamin ni même au jardin Majorelle de Marrakech, trop muséologique et couturée à mon goût. Partout, je continue aujourd’hui encore à chercher le rare arrangement des araucarias, des bananiers, des aloès, des palmiers ; partout, j'attends le bulbul, la mésange, le rouge-gorge… la tourterelle. En vain.
 
Messieurs,
 
De ce cœur du paradis, c'est toute une ville qui a été chassée. Il git désormais sous la municipalité, dans cette photo et dans les souvenirs d'une génération qui a mérité de se risquer au paradis de son vivant et d'en sortir indemne. Je ne sais, je l’avoue, si vous aurez l’audace de le restaurer, vous ou ceux qui vous succéderont. En ce cas et maintenant que l’on me dit le cimetière marin bouclé pour l’éternité, je demanderais à ce qu’on m’enterre sous les bureaux de la mairie pour reposer directement au paradis sans passer par l'enfer qui, dans mon cas, est censé sanctionner une vie de nostalgies, de doléances, de ratures et de corrections.
 
Photo : Collection David Bouhadana