CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE JOUR OU L’UNIVERSITÉ RÉALISA L’URGENCE DE SE DOTER D’UN ASILE

2 Jul 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE JOUR OU L’UNIVERSITÉ RÉALISA L’URGENCE DE SE DOTER D’UN ASILE
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
Le professeur Saul Strauss passait pour un spécialiste du syndrome de Jérusalem. Il était l’auteur d’une taxonomie qui inventoriait les cas par religion. Il distinguait entre les bons et les mauvais syndromes, les messianiques et les christiques, les prophétiques et les royalistes, les délurés et les belliqueux, les mélomanes et les pyromanes, les excités et les emphatiques. Quand il publia trois articles sur ledit syndrome, il pensait qu'il n'aurait pas plus d'une cinquantaine de lecteurs et jamais il n'aurait cru qu'ils lui attireraient une proposition de cette nature. Il les avait écrits pour compléter la liste des publications de rigueur pour boucler son cursus universitaire et bénéficier des meilleures conditions de retraite qui lui permettraient de renouer enfin avec l’étude de la Bible pour laquelle il se passionnait.
 
Strauss était le fondateur et le directeur du prestigieux Centre du traitement du syndrome de Jérusalem. Malgré ses longues années de pratique médicale, il se désolait intérieurement de n’avoir rien contribué à la compréhension de ses manifestations. Il ne savait si c’était un haut-mal ou un bas-mal, quel drame il provoquait ou recouvrait, s’il participait du saisissement prophétique ou de la possession démonique et quelles étaient les penchants et tendances qui prédisposaient à y succomber. Malgré sa taxinomie, il ne cernait pas le phénomène, à moins de commettre le sacrilège des sacrilèges et d’assimiler Dieu à un Fou générateur de Folie – ce que le calot qu’il portait sur sa tête et sa passion pour la Bible lui interdisaient. Il se consolait à la perspective d’écrire son commentaire biblique dont il ne savait quelle tournure il prendrait. Il avait enfants et petits-enfants, il avait traité l’homme plutôt qu’il n’avait traité de lui, il aurait une bonne retraite, il ne lui restait plus qu’à s’acquitter de son œuvre et mourir en silence.
 
Strauss était en train d’empaqueter quand il reçut un appel du bureau du président de l’université. En général, c’était le doyen des étudiants qui le contactait pour l’alerter sur un cas sensible parmi les étudiants étrangers ou locaux. La secrétaire annonça que le président souhaitait le rencontrer. Strauss s’était gardé de la politique universitaire comme de la peste, ne se compromettant ni dans les évictions ni dans les nominations. Il se demandait bien ce qu’on lui voulait et quand la secrétaire annonça que la rencontre se tiendrait dans son Centre, il sentit intuitivement sa retraite reculer. En définitive, ce fut toute une délégation qu’il reçut. Le président du Board of Governors, le président de l’université, le chancelier, le recteur, les trois doyens des sciences humaines et sociales, la préposée aux harcèlements sexuels, le doyen des retraités. Le bureau de Strauss était trop petit pour tout ce monde et l’on dut passer à la salle des délibérations médicales.
 
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Haïm Weïzmann était un chercheur anglais, originaire de Motal en Biélorusse, sioniste convaincu. En 1917, il soutira aux autorités britanniques la déclaration promettant vaguement la création d'un Foyer national juif en Palestine. Il fut également parmi les promoteurs de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Il aurait dit un jour en plaisantant qu’un « Etat juif sans université serait comme Monaco sans casino ». Le 24 juillet 1918, on posa la première pierre en présence du général Allenby, commandant les forces britanniques en Palestine, de l’évêque anglican, des grands rabbins, du mufti de Jérusalem et bien sûr de Haïm Weizmann et de tout ce que la population juive de Palestine comptait comme politiciens et comme poètes. La renommée de la jeune université lui vint d’abord de ses recherches sur le judaïsme.
 
Dans la première décennie du XXIe siècle, les facultés des sciences humaines et sociales se rétrécissaient comme une peau de chagrin. Elles comptaient de moins en moins de chercheurs, d’enseignants et d’étudiants. Pourtant, elles n’arrêtaient pas d’ériger des bâtiments qui se présentaient comme leur cénotaphe davantage que comme leur agora. C’étaient les donateurs qui souhaitaient graver leur nom sur un mur, on n’allait pas bouder le plus cher de leur souhait. Les mauvaises langues – sur le mont Scopus, site des sciences humaines et sociales, les langues étaient particulièrement venimeuses – racontaient qu’on distribuait plus de bourses de doctorat qu'on n'avait de doctorants et de post-doctorants. Le département d’études juives était sinistrement vide. On payait le prix de la terreur intellectuelle qu'avait longuement exercée Gershom Scholem qui avait été le pionnier de la recherche sur la kabbale. C'était un homme des Lumières qui se passionnait pour des vessies et des lanternes. De son temps, Martin Buber avait dû se contenter d’un poste dans le département de sociologie, Hans Jonas s’était exilé aux Etats-Unis après quatre ou cinq ans dans les Brigades juives. De même, on avait préféré Julius Gutmann – dont le « Philosophies du Judaïsme » a été pillé par Georges Vajda – à Léo Strauss qui ne se serait jamais résigné à cette mise à l’écart. En revanche, Walter Benjamin bouda longuement l’offre de ses amis, Gershom Scholem et Hugo Bergman, de rallier le corps enseignant.
 
Nul ne saurait vous dire ce que les architectes avaient en tête quand ils dessinèrent le bâtiment principal des sciences humaines sur le mont Scopus. Les plus indulgents vous diraient la caverne de Platon, les plus sévères un parking pour pensées hors d’usage. Ce n’en seraient pas moins de bons décors pour le tournage du « Château » de Kafka. Les escaliers ne mènent nulle part, les couloirs tournent en rond, les portes closes ne donnent sur rien. C'est un labyrinthe universitaire où l'esprit se perd et c'est de de ce labyrinthe qu'est censée sortir une nouvelle Torah. On ne peut s'empêcher de penser que les recherches tournent autour de la dépouille du Dieu dont cette ville serait le monument.
 
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Pendant les dernières décennies, Strauss s'était acquis de ses charges avec tant de sensibilité et de rigueur qu'on l’avait longuement donné pour le prochain directeur général du complexe hospitalier de la ville, « le plus important et performant du Moyen-Orient » (on ne savait jamais quand cette formule, très courante, recouvrait une légende et quand une réalité). Il n'avait pas d'ennemis, il n'avait que des partisans : « Seul un psychiatre pourrait diriger ce monstre hospitalier, avec des médecins qui, pour se prendre pour des génies, ne peuvent qu'être des aliénés patentés. » Strauss s'était orienté vers la médecine par hasard, vers la psychiatrie pour échapper à la médecine, vers les tâches administratives pour s’épargner les assommants congrès psychiatriques, il n'aspirait plus qu'à réaliser les ambitions de l'enfant qu'il avait été dans les institutions scolaires de Cent-Masure, le quartier le plus pieux de Jérusalem. Il n'avait pas résolu la question de Dieu, la seule qui l'intéressât vraiment, il souhaitait lui consacrer ses dernières années…
 
La réunion se présenta sous de bons auspices. Le président du Board of Governors assura en anglais qu’il tenait son action en haute estime et qu’il savait la vigilance qu’il mettait pour préserver Jérusalem des malheureux gestes d’illuminés qui risquaient de l’embraser. Le président dit à quel point l’université s’honorait d’une personnalité de son envergure. Le chancelier – poste créé pour le précédent président dont on ne savait que faire – renchérit sur son successeur. Ce ne pouvait être l’annonce de l’octroi d’un prix, toute l’université savait l’allergie de Strauss aux prix qu’il considérait comme autant de hochets de vanité de la ville la plus primée au monde et ses refus répétés l’avaient rayé de toutes les listes de candidats. Ce ne pouvait être un titre honoris causa, c’eût été l’offenser en le rétrogradant au rang d’un schnorrer ou d’un donateur. Ce ne fut que lorsque le recteur prit la parole que Strauss commença à comprendre ce qu’on attendait de lui. L’université, une et indivisible malgré les dissensions, les tensions, les accusations mutuelles et les conspirations de papier, l’université la plus teigneuse, à défaut d’être la plus prestigieuse, au monde, l’université qui écartait toute critique comme une atteinte à la sacro-sainte liberté académique, l’université qui pratiquait le népotisme au point d’avoir engendré une véritable noblesse de balivernes, persistant à pratiquer le « du, ut des » (« Je te donne afin que tu me donnes »), lui proposait de créer un centre psychiatrique réservé aux seuls universitaires qui s’embrouillaient dans leurs textes et leurs passions au point de hanter l’université en clochards, de raconter tout et n’importe quoi dans leurs cours… de se comporter en vulgaires alors qu’ils étaient nourris au prytanée.
 
Les frasques universitaires ne manquaient pas. On avait surpris plus d’un étudiant en médecine se régaler de cerveau humain au formol et plus d’un pathologiste satisfaire ses besoins nécrophiles sur des corps que leurs âmes avaient cédés à la science. L’un n’invitait ses étudiantes à son bureau que pour s’acquitter sous la table de troubles pulsions ; l’autre ne laissait pas passer de jour sans proclamer du haut d’une chaire qu’il était le meilleur psychologue au monde. Strauss savait à quel point l’université était hantée de toutes sortes d’énergumènes que de longues années de stériles recherches, de rances paresses, de vaine attente d’une promotion ou d’un prix avaient aigris. Un beau jour, leurs passions se révélaient d’autant plus dérisoires que de l’autre côté du globe un chercheur avait résolu l’équation qu’ils ne découvraient qu’avec sa solution, une puce ruinait celle sur laquelle ils travaillaient depuis des décennies, paraissait un ouvrage de vulgarisation traitant du thème sur lequel ils travaillaient depuis leur naissance. L’université était un prurit vaniteux dans ce cratère de vanité qu’était, sous des dehors d’humilité et de sobriété, la ville sainte entre toutes. Elle était le théâtre de luttes de succession et de luttes religieuses, de scandales politiques et de scandales de mœurs, de rivalités et de disputes, et l’on ne pouvait rien contre ce climat délétère puisque les autorités académiques étaient totalement désarmées face aux professeurs titulaires et émérites. Sitôt qu’elles en rangeaient un dans un placard, il n’arrêtait plus de se propulser sur le devant de la scène, à l’occasion d’une cérémonie ou d’une autre, pour dénoncer l’atteinte à sa… liberté académique. Les retraités qui n’avaient réussi ni à se placer dans un Collège à l’étranger ni à se garnir d’un titre honorifique leur permettant de parader d’un colloque à Hawaï à un colloque à Melbourne étaient, de tous les avis, la bête noire des dirigeants. L’université s’était assurée un tel pouvoir symbolique qu’elle ne tolérait pas la concurrence et n’avait de cesse qu’elle ne discrédite ceux qui raillaient les haillons dont elle s’accoutrait.
 
En certaines occasions, c’était toute l’université qui s’imposait à Strauss comme un vaste asile d’aliénés. Il se sentait encore plus désarmé devant ce manège auquel, bon gré, mal gré, il participait que devant les patients atteints du syndrome de Jérusalem. La proposition contredisait tout ce qu’il savait sur l’université comme temple du savoir, sanctuaire de l’intelligence, phare des nations, etc. On avait sûrement commandité une énième étude dont le coût devait dépasser son budget annuel de recherche ; les recommandations avaient sûrement été débattues dans les cénacles les plus sensibles ; les décisions, longuement réfléchies, avaient sûrement reçu l’aval de toutes les instances ; il n’était pas dit pour autant qu’elles seraient appliquées – rien de ce qui contrariait les habitus coulés dans les murs de l’université ou qui menaçaient les privilèges de son corps professoral ne débouchait. Les plans de restructuration se heurtaient immanquablement aux problèmes qu’ils suscitaient. Les coupes budgétaires se soldaient par de nouveaux postes censés réguler les restrictions. Les mises au pas se soldaient par l’éviction du commissaire qui en était chargé. Surtout l’esprit qui animait l’université végétait au point d’émettre des remugles avec les mauvaises haleines. Les nouveaux médias rendaient caducs les modes d’instruction, d’accompagnement, voire de recherche. Les disciplines traditionnelles auxquelles s’accrochaient les sciences humaines et sociales, dont les scolastiques, plus pernicieuses qu’elles ne l’ont jamais été par le passé, ne contribuaient qu’à embrouiller les esprits. On ne formait pas autant qu’on délivrait des permis de travail, que ce soit dans l’ingénierie, l’enseignement ou la médecine. Un maçon expérimenté était mieux qualifié pour surveiller un chantier de construction qu’un ingénieur civil fraîchement émoulu, une infirmière chevronné mieux avertie de l’état d’un patient qu’un jeune médecin pour ne point parler de ses ainés qui ne daignaient même plus les ausculter.
 
Strauss avait décroché, il n’écoutait plus. Il n’avait pas plus de patience pour les bas commérages que pour les hautes considérations universitaires. Ces Mandarins s’accablaient davantage qu’ils n’accablaient leurs collègues. Ils bruissaient, ils caquetaient, ils jiquetaient. Soudain, le président demanda :
« Acceptez-vous notre proposition, il en va de la santé mentale de notre institution et de son avenir ? »
Strauss devinait vaguement que le mal n’était pas hiérosolomytain mais universel. C’étaient toutes les universités qui étaient confrontées aux mêmes problèmes. Bourdieu avait procédé à leur critique à l’ère de la télévision, il n’avait pas connu celle du numérique. L’université avait urgemment besoin d’un nouvel homme qui la placerait face à ses nouveaux enjeux. Strauss se sentait trop vieux pour se mesurer à cette mission, trop empêtré dans le syndrome de Jérusalem pour s’en libérer. Il répondit :
« Je dois réfléchir.
– Dans combien de temps pensez-vous pouvoir nous donner une réponse ?
– Je ne sais pas, je souhaite avoir l’avis de Bouganim.
– Bouganim ?
– Vous ne connaissez pas, c’est un medium qui se pose en chroniqueur. Il m’a toujours été d’un bon conseil… »
 
Les dirigeants ne purent réprimer une expression de surprise quand ils entendirent que le légendaire Strauss recourait au service d’un… médium.
 
Photo : L’Université Hébraïque sur le mont Scopus.