UNE MER INTERIEURE

13 May 2015 UNE MER INTERIEURE
Posted by Author Ami Bouganim

La Méditerranée est la mer des mers. La mer Egée, l'Adriatique, la mer Noire, la mer de Marmara. C’est une mer à l’échelle humaine. Ses rives aussi. Ses villages. Ses terrasses. Ses cueillettes. Sitôt qu’elle sort de son échelle, elle déborde et s’expose à des représailles. Les volcans se réveillent, les terres tremblent, les villes empâtent. Au nord, les neiges ; au sud, les sécheresses ; à l’ouest, les brumes. Braudel choisit de la cerner en ces termes : « La Méditerranée court du premier olivier atteint quand on vient du nord aux premières palmeraies compactes qui surgissent avec le désert[1]. » Les autres délimitations, géographiques et culturelles, seraient plus plastiques, variant d’un chercheur à l’autre, d’un intérêt politique à l’autre, d’une ambition religieuse à l’autre. On se résout à ce qu’elle ne soit qu’un bassin de 3 millions de km2, s’étirant d’Est en Ouest sur 3800 km, du détroit de Gibraltar aux côtes du Levant. Sa largeur variant de 800 km entre Alger et Gênes et seulement 13 km entre la péninsule ibérique et les colonnes d’Hercule.

La Méditerranée s’est longtemps crue à l’intérieur du monde, matrice de dieux et de leurs Dieux, mère de civilisations nombreuses. Pendant des siècles sinon des millénaires, c’était le nombril de la terre. Elle serait restée à l’intérieur d’un monde qui n’a cessé de s’étendre, au point de considérer l’Amérique comme une lointaine périphérie, l’Inde comme un sous-continent et la Chine comme un vaste marché. La Méditerranée est une mer Intérieure, située « au milieu des terres ». Dans tous les sens du terme. On se sent à l’intérieur. On se reconnaît, on se tolère. Plus ou moins. Les guerres recouvrent des démêlés, elles restent localisées. Tout autour ce serait l'entassement des civilisations. Des sites, des textes, des visages. Partout, des ruines et des pierres. Les vestiges d’arcs de triomphe et d’amphithéâtre déchus de leur grandeur dont les pierres poussent des cris de désolation davantage que de détresse. Elles disent la précarité des ambitions, des guerres, des victoires et des débâcles. C’est un berceau de bris, d’éclats, de remous, de vagues. On n’en parle pas sans s’entourer de rimes, on ne la pense qu’en vers. La Méditerranée serait irascible au concept. Sulfureuse, voluptueuse, lumineuse, elle parle aux sens davantage qu’à la raison, et c’est parce qu’elle parle aux sens qu’elle les excite et les inspire.

C’est une mer poétique.

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[1]  F. Braudel, La Méditerranée, Flammarion, 1985, p. 22.