CHRONIQUE DE MOGADOR : PARCOURS IMMOBILE

15 Jul 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : PARCOURS IMMOBILE
Posted by Author Ami Bouganim

Soixante ans plus tard, Edmond Amran El Maleh se dévidait et rien ne l’arrêta plus, ni points ni virgules. Il ne cède pas aux aléas de la communication, il se laisse entraîner par le texte. Les phrases démontées, longues et brouillonnes, comblent un long silence, qu’El Maleh ne supportait pas plus que le récit, somme toute désarmant, d’un engagement qui a tourné court. El Maleh assista à tant de scènes de mitraille, avait en mémoire tant de rushes et le temps pressait tant qu’il n’avait plus besoin de monter ses textes. On n’écrit pas l’autobiographie d’un militant communiste revenu de ses illusions, on la rature. D’un tableau à l’autre, d’un souvenir à l’autre, d’autant plus irréels que la main qui les retrace n’est pas mue par le souci de laisser un testament. El Maleh vit son engagement comme une erreur totale, à la démesure du gâchis stalinien. Il ne peut se raconter, il ne savait qui il était au juste alors qu’il vivait – en juif ? – sur un mode messianique dans la clandestinité. Il s’était perdu, il perd le lecteur : « … en fait sa perplexité et la complexité de son travail excusent en partie cette errance, disposant toutes les cartes possibles sur la table il éprouvait beaucoup de mal à prédire le passé son index hésitant n’arrivait pas à se poser sur telle ou telle image : le roi, la reine, le six, le sept, la figure du militant l’enfant juif l’adolescent captif de l’étouffoir de l’asthme, imaginatif imaginant dans les espaces les plus clos des évasions des désirs incandescents de mots sauvages qu’il nourrissait avec une fièvre impatiente du jour où il les lâchera où ils iront se jeter comme des fauves sur cette vie absente, quelle carte, quelle figure, quel destin ? » (« Parcours immobile », André Dimanche, 2000, p. 214). Ce n’est que sur le mode de l’absence de soi à soi qu’il nous livre son dessillement avec ses désenchantements et ses enchantements. Le résultat serait une sculpture littéraire, cinétique et immobile, construite à partir des gravats d’un engagement au service d’un désastre quasi apocalyptique : « Météore embrasant les cieux ébranlant les bases du vieux monde pulvérisant les instruments de repérage : d’autres viendront lire dans les laves figées palper de leurs doigts morts les cendres refroidies. […] Aïssa connaissait un certain bonheur nourrissait des visions qui abolissaient les lois de la pesanteur : l’insignifiance d’un fétu de paille d’un atome d’un grain pourtant chargé d’une énergie insoupçonnée » (« Parcours Immobile », p. 139).

El Maleh récuse la conception linéaire du livre, « comme si la vie d’un homme était un livre ordonné en chapitres le chapitre de l’amour de la politique comme si l’auteur composait son personnage par petites touches mélange savant recette jardin artificiel aux petites allées bien tracées qui ne mènent nulle part le roman se ferme sans surprise sur des voyages inaccomplis sur un jeu de cartes postales disponibles mais toujours les mêmes glissant machinalement entre des doigts mécaniques des regards abstraits » (« Parcours immobile », p. 144). Il propose comme un collage littéraire qui s’éclaircirait à mesure que le collage se poursuit : « Au centre d’une toile d’araignée Aïssa tissait la trame de l’indéchiffrable : pris dévoré, pourtant il sécrétait nourrissait les fils inlassablement » (« Parcours immobile », p. 98). Il ne s’encombre pas des genres, parce qu’ils se mélangent d’eux-mêmes et que rien ne procurerait plus de plaisir que leur cohue : « comédie, vaudeville, tragédie antique, épopée, contes des mille et une nuits, que la superposition des genres n’arrête pas votre plaisir ! » Ni unité d’action ni unité de lieu, ni unité de temps ni unité de personnage. El Maleh ne nous donne pas les codes de lecture ; il semble même prendre un malin plaisir à nous les dérober. On ne sait si l’on est à Essaouira, Safi ou Casablanca. On a l’impression de piétiner comme si le piétinement littéraire restituait le rythme d’un parcours immobile de l’on ne sait qui on ne sait où. On n’attend pas tant un dénouement qu’un éclaircissement et celui-ci viendra, on le devine, une fois qu’on aura tourné la dernière page. El Maleh réussit la prouesse d’arracher son texte à toute visée phénoménologique pour le constituer en action littéraire. Il savait que seule l’écriture qui se cherche connaît la consécration de la critique. Il misait sur elle et sur ses répercussions sur la postérité : « Il écrivait des textes brisés labyrinthiques travaillés par l’ambition d’une passion sauvage » (« Aïlen ou la nuit du récit », André Dimanche, 2000, p. 95). Il n’avait pas le choix, il ne maîtrisait pas son écriture, il se laissait écrire par elle. C’est plus maniéré qu’intelligent. C’est la marque des grandes littératures du XXe siècle, que ce soit chez Proust ou chez Joyce.

Le texte d’El Maleh se propose comme genre littéraire pour repentants du communisme. Les fascistes ont la tâche facile, le fascisme est condamnable à tous égards, il n’est que naturel de s’en repentir. En revanche on a du mal à se réveiller et à se secouer de rêves messianiques taillés dans la science : « On s’était fabriqué, on nous avait fabriqué des amulettes qu’on portait sur soi sans trop y prêter attention des amulettes pour conjurer les forces maléfiques forcer le cours du destin, domestiquer l’histoire, des amulettes qu’on portait sur son cœur dans la ferveur neuve d’une illumination sans exemple : marqué au front par le signe des dieux on était porteur de pouvoirs, de secrets redoutables, semant la terreur et l’annonce de la mort pour ceux d’en face : peuple élu de la Théorie ! » (« Parcours immobile », p. 138). L’inquisition communiste n’avait de cesse qu’elle n’accule à l’aveu de l’on ne savait quelle trahison. On ne s’est pas assez interrogé sur ce qu’il prenait à des personnes, somme toutes cultivées, éclairées et généreuses, pour adhérer à un Parti qui incitait à la délation de tous contre tous et jusqu’à la délation de soi se grimant en autocritique : « La vigilance révolutionnaire peuplait le monde de démons invisibles les masques tombés arrachés à l’instant même où le mot était prononcé magiquement l’homme se muait en traître flic ce même homme-là devant vous un camarade un communiste et pas n’importe lequel ce n’était plus un homme un être vivant c’était cette chose rejetée par le silence unanime un détritus dont on dira qu’il ira remplir les poubelles de l’histoire » (« Parcours Immobile », p. 165). « Parcours immobile » est l’œuvre d’un militant qui rechigne à parler de lui parce qu’il était tenu de parler du parti, de l’indépendance, de la nation. Il brosse en passant les portraits du colonisé, du juif, de l’exilé, du migrant se dédoublant, « l’indigène lové dans les plis de la doublure ». Du revenant enfin.

L’écriture d’El Maleh balance, me semble-t-il, entre la récitation et l’errance. Réciter n’était pas le lot des seules écoles coraniques. Partout, sans cesse, on récitait. Les bénédictions et les prières bien sûr. Les leçons apprises par cœur. C’était l’ambiance dans les mosquées et les synagogues, les rues et les souks, les écoles et les médersas, les partis politiques et littéraires. La récitation se grave tant qu’elle dicte son rythme sinon ses ornières à la vie : « Une vie se récite, se répète, dikr ! » (« Aïlen ou la nuit du récit », p. 63). On s’en libérerait en menant sa plume d’un trébuchement à l’autre pour railler l’écriture et pour la célébrer… « délire torrentiel le Récitant monologue insensible aux interruptions » (« Parcours Immobile », p. 248). Ce n’est qu’à la dernière page – le dernier jour – qu’on réalise que le narrateur est un Hadaoua – était un Hadaoua – qui rumine le débraillé de sa vie, volontiers décousue, sans marquer de pause. On doit s’improviser à notre tour lecteur hadaoua, errer d’un lieu de mémoire à l’autre, d’un épisode de vie à l’autre, pour suivre le narrateur dans sa pérégrination ruminatoire qui piétine davantage qu’elle ne reste immobile. Le Hadaoua a beau tourner, il reste sur place, et lui-même ne saurait ce qu’il fait à Asilah, Mogador, Safi, Casablanca, voire Paris où il erre de sa plume dans le périmètre qui clôture sa vie. Quand il lui arrive d’écrire, comme dans le cas d’El Maleh, le Hadaoua raconte sur le ton du Récitant, tour à tour conteur de Marrakech, exorciste d’Essaouira… narrateur marocain, profondément enraciné dans ses nombreux terroirs et parlers :
« Sur ce bout de papier que tu porteras sur ta poitrine nous allons écrire la formule les mots de la délivrance. Donne-nous de l’argent apporte-nous de la viande et du sang d’un bouc noir ! Des voix d’hommes de ceux qui écrivent pour conjurer le sort de ceux qui attendent le hasard le Récitant les reprenait les répétait comme une litanie perdu égaré dans le dédale d’une vie d’un récit. Dans mon pays il y a des hommes qui parcourent les espaces de jour de nuit le même pas les conduit à la rencontre d’eux-mêmes voyez-les se découper immuables sous les cieux changeants chevelure crinière ample djellaba ou tchamir de bouts d’étoffe rapiécés un couffin un bâton le visage de l’énigme ils marchent avec la régularité d’un astre ils ont aboli les routes les cars les trains les autos les lieux de naissance les routes familières détruit la prison d’un nom on les appelle Hadaoua mais cela ne veut rien dire de leur pas sans empreinte ils gomment les plis de l’événement : il ne s’est donc rien passé ? Amis le rideau va peut-être tomber, le spectacle a-t-il jamais commencé ? »
C’est donc l’écriture d’un hadaoui qui pratique l’errance en guise de repentance, se cherchant dans les incurvations de son parcours et les remous de ses ruminations. Elle se veut décousue pour mieux restituer un marmonnement décousu. Le Hadaoua rature de ses pas ce que ses pas prospectent, il ne laisse derrière-lui que ses ratures que le vent balaiera.

On ne choisit pas le débit, le rythme ou la tournure de son écriture, on ne les change pas sans l’érailler et perdre patience avec elle. On ne la programme pas, c’est la vie qui la programme, tant et si bien qu’elle devient une manie plus ou moins heureuse. El Maleh ne pouvait écrire autrement, Joyce non plus. C’était ce qu’il pouvait produire, c’était ce qui se récitait en lui. Ecrivant « Parcours immobile » à ce qu’il croyait être le crépuscule de sa vie, il conclut par la question : « Et maintenant ? » Il ne se doutait pas alors que le Maroc l’arracherait à son exil et l’accueillerait avec tous les égards que l’on doit à un Hadaoua qui a su concevoir un mode de narration marocain. Il ne savait pas que le spectacle ne faisait que commencer et qu’il allait troquer « le caquètement militant » contre un délicieux gazouillis littéraire qui peut se lire comme une mystique de l’errance hadaouie :
« Il venait de loin, de ses pas, régulièrement, il effaçait le chemin parcouru, il venait de loin, de pays, de contrées, de territoires indomptés qu’il n’avait jamais encore découverts, fasciné par leur familiarité absolument étrange, étrangère. […] Il avait pris soin de se dépouiller, d’abandonner tout ce qui aurait pu alourdir sa marche. Au carrefour, au croisement de plusieurs chemins qui en convergeant ont perdu leur tracé d’origine, l’homme s’est arrêté perplexe, cherchant d’un regard inquiet mais absent, cherchant à s’orienter » (« Aïlen ou la nuit du récit », p. 80).

El Maleh raturait une biographie qui décevait en proposant une anti-biographie et de cette rature devait naître une bio-bibliographie. La biographie d’El Maleh, elle, reste à écrire…

Photo : Collection Mohamed Jerradi.