CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : L’ALCHIMISTE DES PASSIONS QUI SE RETIRA DANS UN COCON

21 Jul 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : L’ALCHIMISTE DES PASSIONS QUI SE RETIRA DANS UN COCON
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
En 2022, la psychiatrie partait dans tous les sens et le professeur Legendre se demanda longuement ce qu’il pourrait écrire pour s’acquitter de ce qu’il considérait comme son devoir à l’égard du genre humain. Il ne pouvait railler l'hypnose, c'était encore le réduit quasi magique sur lequel se rabattaient les plus innocents et dévoués de ses collègues. Il ne pouvait s’en prendre à l'industrie de ce qu'il nommait les « doux électrochocs », il en réalisait la nécessité à partir d’un certain âge et dans des conditions particulièrement pénibles pour l’environnement du patient. Il ne se sentait plus la disponibilité d'esprit de s'intéresser aux travaux neuro-psychiatriques et encore moins aux accablantes scolastiques, plus brouillonnes que pratiques, que produisaient les cercles pluridisciplinaires. Pourtant, il avait été parmi les fondateurs de la psychiatrie situationniste qui posait – une banalité de nos jours – que l'on est tellement pris par ses passions que l'on n'est perturbé que par elles et guéri que par elles. Il ne servait à rien de traiter les troubles qu’elles provoquaient par la parole, encore moins par des manipulations génétiques, mais par des expériences mettant les patients en situation de remédier par eux-mêmes à leur malaise, de se résoudre à des corrections de leurs habitus et à des révisions de leurs schémas de sentir et de penser ou de procéder à ce qu'il avait nommé « une transmutation des passions » (expression aussitôt taxée d' « alchimique » et qui titre de nos jours la pratique la plus courante en psychiatrie…).
 
Pris dans des destins qu'ils avaient du mal à soutenir, rongés de remords, de regrets et de culpabilités, croulant sous leurs engagements, leurs impuissances et les échéances qui expiraient, la plupart des patients étaient en quête d’un sens de l'orientation. Ils avaient besoin d'éclaircir les nœuds dans leur être, les dénouer ou s'en accommoder. Ils se sentaient dépris de leur vie et cherchaient à la réinvestir. Ils avaient besoin d'une consultation philosophique ou d’une réorientation behavioriste et les plus intraitables de ses collègues persistaient à les coucher sur un divan en guise de confessionnal pour dévider un mythique inconscient et déclencher les ressorts de l’on ne savait plus quels désirs. Les patients étaient souvent plus sensibles, intelligents et talentueux que ces brodeurs de mirages qui n'avaient d'autre choix que de se poser en maîtres de l’inconscient pour continuer de parader. Lui-même ne prétendait être pour quelque chose dans la guérison de ses patients que comme philosophe babillant ou curé raté.
 
Legendre décida de prendre une année sabbatique pour s’éclaircir les idées et faire le point sur sa pratique psychiatrique. Il était connu des centres médicaux les plus prestigieux au monde, il n’avait que l’embarras du choix. Il pouvait se rendre au Boston University Center for Psychiatric, au Douglas Mental Health University Institute, au Little Mental Health Center, au St John of God Burwood Hospital, voire… au Museum of Madness sur l’île de de Sans Servolo. Il avait entendu parler de la zaouïa Naciria à Tamegroute près de Zagora où l’on pratiquait le traitement maraboutique, une tournée des Ashrams en Inde le tentait. En définitive, son choix se porta sur Jérusalem. Cette ville tenait une place à part dans la mémoire collective et passionnelle de l’humanité, dans son histoire et dans l’actualité. De loin, ce lui semblait une équation en attente d'une impossible résolution. La passion vécue pour elle par le Christ, de même que les liens particuliers que l'islam cultive avec elle, confirmaient – non sans le récuser ( ?!) – son rôle judaïque de berceau du monothéisme et de lieu privilégié de la divinité. Les trois religions ne se croisaient entre ses monts, ses vallées et ses cimetières que pour rivaliser de virulence religieuse, de réalisations architecturales, d'éloquence liturgique. Aussi était-elle condamnée à devenir un lieu de rencontre entre elles si elle ne voulait pas retourner à sa désolation.
 
La ville s’imposa à Legendre comme un ramassis de quartiers. Les lignes de séparation entre eux étaient autant de lignes de ségrégation. D'un côté, les juifs ; de l'autre, les musulmans ; d’un côté, les Arméniens ; de l’autre, les Abyssiniens. D'un côté, les religieux ; de l'autre, les laïcs. D’un côté, les sectaires de Bratslav ; de l’autre, ceux de Loubavitch. Jérusalem était morcelée parce que Dieu était divisé, qu’il n'avait cessé de diviser les hommes et qu'il ne se décidait pas à les départager. Malgré cela, Legendre était intimement convaincu que l’Occident était condamné à se tourner vers l’Orient en quête de nouveaux élans religieux pour revigorer ses vaines passions intellectuelles. La Bible. Les Prophètes. Les Proverbes. Les Évangiles. Le Coran. Jérusalem, qui ne manquait pas de citations, prenait volontiers un ton divin, prophétique, prédicateur… péremptoire. Quand elle ne savait que dire, elle se recueillait ou entonnait des psaumes.
 
Legendre choisit de faire la tournée des hôpitaux pour mieux cerner la folie et la psychiatrie hiérosolomytaines. Cette ville avait inspiré tant de révélations, il n’était aucune raison pour qu’elle ne lui en réserve pas. Mais ses asiles ressemblaient à ceux de Paris et les traitements, quand ils ne traînaient pas en colloques entre médecins derrière le dos des patients, se soldaient par la pratique la plus courante de la psychiatrie : « Assommons les aliénés ». En revanche, il découvrit que le Centre de traitement du syndrome de Jérusalem, dirigé par Saul Strauss, était un haut-lieu théologico-psychiatrique. Il accueillait les patients pris de « saisissements » prophétiques, messianiques ou christiques. Les traitements, taillés sur mesure, consistaient à les exorciser de… Jérusalem. Legendre comprenait que, dans ce charivari des voix de Dieu, de ses révélations, de ses prédictions et de ses hallucinations, l’on succombe au tournis divin. Strauss même reconnaissait ne pas en être préservé. Legendre aimait la délicatesse avec laquelle ce dernier démêlait l’écheveau poétique, philosophique et religieux dans lequel les patients s’étaient empêtrés et plus d’une fois, il l’entendit commenter : « C’est un travail de détricotage et de retricotage du cocon. » Quand il lui demanda ce qu’il entendait par « cocon », Strauss l’invita à découvrir la ville plutôt que ses asiles et lui recommanda le quartier pieux de Cent-Masure.
 
Legendre découvrit vite que ce n’était pas un autre quartier dans le labyrinthe hiérosolomytain, mais une industrie de la procréation et de la perpétuation. Il avait connu des quartiers plus denses et discordants, celui-ci lui faisait l’impression d’une ruche tant les hommes, les femmes et les enfants se ressemblaient. A peine étaient-ils sortis de l’enfance qu’ils se mariaient pour bâtir une famille aussi nombreuse que possible et ils se vouaient totalement à ce sacerdoce disséminateur. Ils n’avaient de vocation que pour la perpétuation de la lignée dans l’attente de nul ne se souvenait quel retentissant couronnement. On ne marchait pas, ne se promenait pas, on se pressait pour l’on ne savait quel service. Pourtant, on ne travaillait pas ; pourtant, on n’était pas tenu par un emploi du temps ; pourtant, on n’avait pas de contremaîtres. Les hommes vaquaient exclusivement à l’étude, les femmes au ménage et à l’éducation. Ce ne pouvait être en vain, ils devaient produire du miel, il ne savait lequel, qu’ils déposaient dans des livres, il ne savait lesquels, des premières lueurs de l’aube jusque tard dans la nuit. Le chant des écoles et le brouhaha des académies dominaient. Les murs étaient couverts de tant de couches d’affiches qu’on avait l’étrange sensation d’habiter un palimpseste.
 
Legendre était si intrigué par cette découverte qu’il s’acquittait d’une visite quotidienne à Cent-Masure, s’attardant à suivre le manège dans les rues, le parcours des écoliers, les achats dans les magasins ou les superettes. C’était d’un tel enchevêtrement, les écoles s’encastrant dans les académies, les synagogues dans les bâtisses, qu’il se perdait volontiers et manquaient ses visites au Centre. Les passants se croisaient sans se reconnaître alors qu’ils étaient souvent parents, pris par leurs pensées et leurs ruminations. C’était surpeuplé et… serein. Sans trace de misère. C’était un quartier-couvent, un quartier-ruche. Quand il découvrit que le nombre d’enfants par famille avoisinait la dizaine, il réalisa comme dans une illumination le sens du cocon straussien.
 
De retour à Paris, Legendre crut bon résumer ses observations dans un article qui acheva de lui aliéner ses collègues. Pourtant, il ne critiquait pas leurs occultes pratiques et encore moins leur appât du gain. Mais il proposait une thèse qu’on savait si elle était provocatrice ou audacieuse. L’individu n’est pas circonscrit aux seules limites de son univers biogénétique. Il baigne dans un élément vital où se mêlent pêle-mêle croyances, convictions, engagements, positions, attitudes… filiations et il s’étend à ce que ses antennes sensuelles, tribales, religieuses… émotionnelles, qui ne sont pas sans évoquer les pseudopodes d’une cellule, lui renvoient. Sitôt mûr, l’individu entame un processus de coconisation culminant dans la procréation et l’entretien d’une descendance. Cette coconisation se légende comme récit participant d’un ou de plusieurs mythes plus ou moins cohérents et gluants. De même que dans son cocon la chenille se sent protégée, ne se doutant nullement qu’elle se couvre d’un linceul duquel sortira un papillon, de même l’homme se coconnise progressivement dans sa vie telle qu’il la tisse et la ravaude. Le cocon est plus ou moins rigide ou lâche selon la violence que l’on met à son tissage. Dans les intégrismes, il est si resserré qu’il étouffe tout esprit critique et n’autorise qu’un auto-étranglement en faveur de sa progéniture et de sa perpétuation ; dans les libéralismes, il est si lâche qu’il s’effiloche pour un rien. Et ce sont les accrocs dans le travail de coconisation, survenant soit parce que les matériaux à la disposition de l’individu ne convainquent plus, soit parce qu’ils ne répondent pas à ses attentes, qui provoquent des déstabilisations psychiques pouvant dégénérer en maux psychosomatiques.
 
Les réactions ne tardèrent pas à tomber. Elles étaient peut-être confinées aux cercles les plus charlatanesques, elles n’en étaient pas moins virulentes et humiliantes, surtout sur les réseaux professionnels : « L’alchimiste est de retour ! Dans un cocon. » « L’alchimiste des passions persiste et signe. Il pousse la transmutation des passions à la réincarnation papillonnaire » « L’alchimiste se reconvertit dans la broderie du linceul. » De son côté, plus Legendre se relisait et plus il se pénétrait de la banalité de ses considérations et se désintéressait des réactions de ses collègues : on avait dit mieux et pire en la matière. L’homme était probablement la créature la plus complexe et étrange sur terre, d’autant plus ridicule qu’il prétendait se comprendre alors qu’il n’arrêtait pas de se méprendre dans ses sciences, ses intuitions, ses révélations, ses pronostics. Sa notion de cocon n’était qu’une vulgaire trouvaille, ni plus ni moins dérisoire que celle de libido. Pourtant il sentait qu’elle méritait d’être entendue. Tous ses patients vivaient comme dans des cocons invisibles rêches ou rouillées, et seule la perspective d’engendrer un « papillon » leur permettait de s’en accommoder. Ils avaient tous besoin de ravaler une maison, de relever un sanctuaire, de bâtir une famille… de s’illustrer dans une œuvre. L’homme n’a jamais été plus malaisé que depuis qu’il a perdu ses dieux, ses repères, ses vocations et qu’il ressent le cocon de sa vie comme le linceul de sa propre dépouille.
 
Les réactions étaient de nouveau si bêtes et méchantes que Legendre était révulsé par une ambiance de plus en plus délétère. On ne pouvait avancer de thèse un tant soit peu hors du commun sans heurter les sensibilités et porter atteinte à l’on ne savait quel dogme ou quelle autorité. Sa psychiatrie situationniste lui valut un infarctus, sa psychiatrie coconniste risquait de lui être fatale. Il ne se sentait pas de taille à se mesurer aux grands patrons et aux petits charlatans, à comparaître de nouveau devant il ne savait quel ordre des médecins ou quelle commission d’éthique, de courir les congrès pour s’assurer le soutien de ses collègues. Il ne se sentait plus l’entrain de mener un nouveau combat et plus il désespérait de son métier et plus résonnait en lui un appel qui lui intimait de retourner à Jérusalem et au manège de Cent-Masure. Il éprouvait le besoin de se décharger de tout ce chahut qu’il avait dans la tête, de la responsabilité qu’il avait sur les épaules, des colères qui rouillaient ses cordes vocales, pour devenir une silhouette, tournant comme chez les derviches, errant comme les hadaouis, s’exténuant à l’étude comme chez les dévots de Dieu. Sans pompe, sans prétentions, sans emphase, sans vanité. Il souhaitait retrouver le bourdonnement de Cent-Masure. Il appela Strauss qui le mit en garde :
« C’est l’appel de Jérusalem, dit-il, je ne sais si vous pouvez l’ignorer, je vous conseille de l’ignorer. »
 
Legendre ne put l’ignorer et six mois plus tard, il traînait à Cent-Masure en clochard dépenaillé, ne parlant ni l’hébreu ni le yiddish, ne comprenant ni les signes ni les regards. Aucune académie ne voulait l’admettre sur ses bancs. On réclamait de lui de se convertir, il clamait qu’il ne le pouvait pas parce qu’il était porteur d’une nouvelle excroissance du judaïsme, partisan néanmoins du bourdonnement kabbalo-talmudique destiné à pro-duire Dieu. Il échoua immanquablement au Centre de Strauss, cette fois-ci comme patient. Ce n’était pas un couvent rabbinique qu’il lui fallait, mais un couvent chrétien. Strauss n’eut d’autre choix que de le placer pour une période probatoire dans le monastère de Mar Saba avec lequel le Centre avait passé un accord pour héberger les syndromés chrétiens, soumis au régime tel qu’il l’avait établi avec le patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem pour l’ensemble de la… chrétienté.
 
C’était un monastère farouche et discordant encastré dans la vallée du Cédron dans le désert de Judée. Il portait le nom de son fondateur, Saint-Sabas, né en Cappadoce en 439, arrivé à Jérusalem en 456, connu pour son activisme monastique sous l’empereur byzantin, Justinien 1er, et qui est connu par son rôle déterminant dans la liturgie orthodoxe. Ces dernières décennies, le monastère n’était habité que par une petite poignée de moines qui pratiquaient le hagardisme en guise de monasticisme. Legendre devait commencer par habiter une des grottes qui environnaient le monastère avant d’intégrer une cellule où il pourrait revenir progressivement à lui-même à force de prières et de lectures et s’éclaircir sa vocation religieuse. Mais il refusa de quitter sa grotte et la légende raconte qu’il passa ses dernières années à cultiver des chenilles desquelles provenaient les plus beaux papillons au monde, papillons-monarques sinon divins…
 
Photo : Le monastère de Mar Saba dans le désert de Judée.