The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LES PELLICULES DE LA MEMOIRE

C'est de nouveau la rue des Amandes. Elle doit dater des années quarante ou cinquante. Je vais d'abord la colorier pour mieux décalquer mes souvenirs. Les murs ont ce teint triste du blanc humecté d'embruns. Les châssis, les portes et les volets sont bleus-ciel et verts-océan. Les deux ou trois marches du premier porche sont rouges. Elles conduisent à un escalier obscur qui mènent à une porte grisâtre qui ne fermait pas toujours, peut-être parce que les charnières étaient rouillées. Un demi-étage plus haut, une porte s’entrebâille sur ce que nous nommions « les toilettes suspendues », peuplées de toutes sortes de moucherons et de hannetons, sans eau courante. Le second étage était habité par des musulmans intimidés, je crois, d’habiter une maison juive.
Une verrière trône sur la terrasse branche qu’un muret séparait d’une autre terrasse blanche. Dans un coin une cabane était censée accueillir le prophète Elie. Elle était si frêle que sa résistance au vent passait pour un miracle. Pendant toute l’année, ce n’était qu’une tour de guet désertée. Quand revenait la fête des Cabanes, qui marquait le début de l’automne, elle était de nouveau investie. Nous l’enrobions de draps, de couvre-lits et de haïks, déroulions des tapis, la couvrions de branches de palmier et plantions des tourelles de roseaux aux quatre coins. Une lampe champêtre tombait des étoiles, entourée de la riche gamme de fruits que proposait la ville. Je crois que nous accrochions aussi une chaise, réservée au prophète. Ce dernier était partout et je le cherchais partout. Auprès des rabbins, des badauds, des mendiants… des aliénés qui hantaient le mellah en prophètes clandestins. Derrière tous ces personnages sur lesquels l’exil avait déteint et qui ne se ressaisissaient que pour réciter le Cantique des Cantiques de vendredi soir en vendredi soir pour accueillir la Présence.
Le chat au pelage mauve qui se traîne sur la photo n'est pas de passage, il est de cette rue, il en a la nonchalance, il est d'ailleurs toujours là-bas, ce ne serait que sa cinquième ou sixième vie. Il se considère légitimement comme le maître des lieux puisqu'il est chargé par les hommes de sévir contre les rats. Il se glissait volontiers sous la porte grisâtre à la poursuite de l’une des bestioles qui montaient des magasins. Quand elles lui échappaient, il lui arrivait de repartir avec la viande qui salait sur l'évier et de se réfugier dans la maison en ruines du pacha aveugle.
Les trois personnes discutent d'honoraires ou débattent du prix d'un lot de je ne sais quel produit. L'homme en noir est juif, négociant en amandes, les deux autres en dépareillé sont des intermédiaires musulmans. Je ne perçois pas leur conversation ou leur marchandage, je suis né après, je ne saurais par conséquent la reconstituer. Le gamin sur la gauche est assis sur le muret qui courait le long de la rue et nous servait de siège quand nous demandions à « descendre jouer dans la rue ». Il est vêtu d'une djellaba à rayures vertes et rouges, il se délecte de pain perdu, de pain beurré à la banane ou de pain imbibé d'huile d'olive. Bouchant la rue, tout au bout, une charrette chargée de ballots. Ce ne sont ni des amandes ni des caroubes, dont les sacs de jute étaient souvent souffreteux et menaçaient de crever, ni du thé, qui arrivait dans de grandes caisses carrées tendues de papier argenté, ni du sucre, qui arrivait en pains enveloppés dans le papier bleu qui nous servait pour couvrir nos livres. Ce sont peut-être des ballots de laine, pour les tisserands, ou de crin, pour les matelassiers.
Cette photo m'a été communiquée par Abdelkader Mana qui attire mon attention sur l'inscription gravée sur la première arche : Hôtel de Tourisme. Il m'assure que c'était le premier hôtel de la ville. Je connais les bâtisses, je ne vois pas laquelle aurait pu accueillir un hôtel. Ce n'était sûrement pas un hôtel comme on l'entend aujourd'hui, mais plutôt une maison d'hôte, plus proche du RBB que du riad. J'éprouve un lancinant besoin de savoir qui tenait ledit hôtel, qui en étaient les hôtes, quels services leur proposait-on, quelles intrigues, quels mystères et quels commerces ? Les clients ne restaient pas, ils passaient, comme dans tous les hôtels. Du temps où ma mémoire était une pellicule presque vierge, cette rue, plutôt guindée et recueillie, retentissait des mélopées berbères des trieuses d’amandes et des services religieux de la synagogue du Pharmacien.
Un demi-siècle plus tard, ce sont ces clichés qui déclenchent les pellicules consignées dans les mémoires. Ils auraient été digitalisés et mis en ligne, passant en boucle pour racoler des nostalgiques en voie d’extinction qui émettraient en guise de légendes des soupirs qui ne disent rien, presque rien, à ceux exclus eu passé de cette rue devenue la rue des… hôtels.

