CHRONIQUE DE MOGADOR : LE SINGE DE BOUDERBALA

26 Aug 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE SINGE DE BOUDERBALA
Posted by Author Ami Bouganim
Certains disaient qu’il était du Sahara, d’autres d’Andalousie. Les uns prétendaient qu’il était d’une tribu berbère inconnue, d’autres bohémien. Tous s’accordaient à dire que c’était un Bouderbala qui s’était sédentarisé sans que personne dans la ville, ni la police ni la gendarmerie, ni les services sociaux ni les services culturels, n’eût pu vous dire où il logeait. Le bonhomme avait toute l’allure d’un Bouderbala, grand et maigre, portant sa garde-robe sur lui, et ce n’était rien moins que le plus beau vêtement au monde, héritage d’un vieux Bouderbala du nom d’Attar qui avait ramassé mille pièces de toile pour le coudre. En échange l’héritier s’était engagé à prêcher sa maxime par l’exemple : « Tu es une poignée de terre, contente-toi d'être de la poussière dans cette voie. » Il ne se séparait jamais de ses vieilles lunettes noires, de nuit comme de jour, hiver comme été. Les Bouderbalas étaient silencieux ou marmonneurs selon les cas et ils n’ouvraient la bouche que pour citer leurs maîtres, qui Rûmi ou Al-Djazuli, qui Salomon ou Zarathoustra. Celui-là ne semblait pas avoir de maître, à moins qu’il ne s’interdît de le citer pour ne pas révéler ses secrets à de non-initiés.
 
Tout au début, il portait un sac accroché à un bâton posé contre une épaule tandis qu’un jeune singe était perché sur la seconde. Il ne parlait qu’à ce dernier dans une langue que personne ne comprenait. Il devait néanmoins parler l’arabe pour saisir les demandes que les badauds sur la place de Marrakech accompagnaient d’une pièce dont il s’assurait de l’authenticité en la mordant avant de donner ses instructions au singe d’imiter le policier Bambara, le pacha borgne, le traître El Glaoui ou le juif se caressant le ventre pour dire son contentement après s’être rassasié de son légendaire plat sabbatique. Sinon notre Bouderbala paraissait avec l’aube et était le dernier à disparaître dans la nuit. Lui aussi avait un livre où il plongeait aux charnières aurorale et vespérale du jour. Seulement, il était recouvert de cuir et nul ne pouvait en voir le titre.
 
Des années plus tard, on découvrit que Bouderbala ne portait plus le singe sur l’épaule mais le tenait en laisse et chose curieuse, c’était l’animal qui devançait l’homme. Il l’entraînait par les rues et par les souks et ne s’arrêtait qu’aux boutiques qu’il savait accueillantes. Il avait son calendrier des tournées et il ne se postait jamais plus d’une fois par semaine au seuil de la même porte. Il s’acquittait de ses simagrées, de ses culbutes et de son chapelet de grognements tandis que Bouderbala restait en retrait, ne prononçant pas un mot, de plus en plus silencieux et hagard, jusqu’au jour où l’on se rendit compte que s’il avait cédé les rênes à son singe, c’était parce qu’il était devenu totalement aveugle. Du coup on se montrait plus généreux avec le singe et celui-ci se montrait moins caricatural et plus humain. Ce n’était plus un singe, mais un comédien, un musicien, un derviche. Ce n’était plus Bouderbala qui s’assurait de l’authenticité de la pièce mais le singe. On regrettait que le vieil aveugle ne se soit pas résigné à lui apprendre à écrire, il serait devenu écrivain public, voire le chroniqueur attitré de la ville et de ses remous, de ses vents et de leurs rumeurs, de ses scandales et de leurs éclaboussures. Mais Bouderbala s’était interdit, nul ne savait pourquoi, de lui placer une plume entre les doigts. Peut-être parce qu’il jugeait l’écriture indigne de lui, peut-être parce qu’il redoutait la concurrence.
 
Un beau matin on vit Bouderbala tâtonner le long des murs. Il avait l’air perdu, ne se décidant pas à tendre la main ni à demander son chemin. Il n’avait plus son singe. Il erra de la sorte pendant deux jours et deux nuits, se heurtant à toutes les bornes et à tous les panneaux, entrant dans tous les cloaques. On ne savait quelle conduite avoir avec lui, il n’avait jamais tendu la main, on ne prenait pas le risque de l’offenser. Il se décida enfin à clamer :
« J’ai perdu mon singe ! je cherche mon singe ! »
 
Ce fut toute la ville qui se mobilisa pour chercher le singe qui était devenu la mascotte d’Essaouira. Il n’était personne comme lui pour amuser les enfants, dérider les vieilles personnes, dissiper la mélancolie et, ces derniers temps, acheminer des messages entre les amants. Il ne dérangeait que les cohortes de Gnaouas qui se livraient à leur tintamarre devant les bâtiments où l’on déplorait un décès sans qu’on ne sache si c’était pour les singer ou les encourager. On s’assura qu’aucun cirque n’était passé qui l’eût l’appâté de promesses de gloire, que personne n’avait vu de guenon dans les parages avec laquelle il aurait pu convoler à une autre charge, bien que de tous les avis il fût plutôt chibani, qu’il n’avait pas été pris par la fourrière municipale. On le chercha également au commissariat où quelque jeune et pétulant policier, originaire du bled et nouvellement muté, eût pu croire qu’il était de son devoir de protéger la ville « contre les ours, les lions et les gorilles de l’Atlas ». On le chercha dans les cimetières où, sentant sa mort imminente, il aurait cherché une sépulture décente et digne de lui. On le chercha dans l’ancienne église franciscaine, dans la venelle du Saint au mellah, dans les zaouïas où les Bouderbalas se réfugiaient pour trouver auprès des morts la paix qu’ils ne trouvaient pas avec les vivants. On le chercha dans les bordels où, cédant au lucre à son tour, il se serait placé comme concierge, comme gardien ou comme amuseur de ses hôtesses. On le chercha dans le marché aux peaux où sa pelisse aurait échoué s’il avait été abattu, se serait suicidé ou serait mort de vieillesse. De crainte qu’il ne se soit risqué au large, sans savoir nager à l’instar de tous les singes, on longea le rivage pour voir si les vagues n’avaient pas restitué sa dépouille. Finalement, on le trouva sur le siège du pacha, absent de la ville pour une partie de chasse dans l’Atlas, en train de pérorer sur les grandeurs de Mogador. Lui qui avait résisté à toutes les avances des cirques, les charmes des guenons et les cachets des négociants du Roi, il avait cédé aux attraits du pouvoir. La police l’incarcéra pour de bon à la fourrière dans l’attente du retour du pacha seul habilité à statuer sur son sort « pour tentative de complot et usurpation du pouvoir ».
 
Quand le pacha apprit le crime du singe, il décida qu’il serait exécuté sur la place de Marrakech où se tenait la halqa quotidienne pour dissuader les charmeurs d’animaux de les domestiquer contre le makhzen, les oiseleurs de mettre leurs invectives dans la bouche des perroquets et les conteurs de tous bords de mettre en scène des animaux critiques dans leurs contes. Aussitôt la ville se mobilisa pour sauver sa tête. On plaida son dévouement à Bouderbala aveugle, les services rendus aux amoureux de la ville, le rôle d’épouvantail contre les goélands que rien ne faisait autant pleurer que cet avorton de l’homme. Mais la ville s’acquitta de sa plaidoirie populaire avec tant de dérision, singeant le singe caricaturant le pacha, que ce dernier resta intraitable.
 
L’exécution réunit le gratin de la ville, du contrôleur civil aux représentants des cultes. Les patrons des chalutiers, deux ou trois minotiers, le président de la Chambre du Commerce. On vit aussi quatre ou cinq ombrelles qui cachaient autant de dames patronnesses. Les conteurs n’avaient d’autre choix que d’assister à cette mascarade sous peine d’être privés de leur patente de conteurs ambulants. Comme la place était somme toute étriquée, seuls les délégués de classe étaient admis « pour qu’ils voient ce qu’il en coûte de singer un représentant du makhzen et qu’ils racontent à leurs camarades ». Les Ouled Ahmed ou Moussa tinrent à honorer l’un de leurs concurrents les plus déloyaux dont ils avaient vainement tenté de se débarrasser par des stratagèmes moins magistraux. Les Gnaouas se firent représenter par un tambour chargé du roulement martial. On avait posé un billot au milieu de la place et mobilisé le boucher le plus habile pour s’acquitter de la sinistre tâche. On le disait de mèche avec les sebtiyyin qui passaient pour hanter les abattoirs et qu’il n’avait par conséquent rien à craindre les représailles des démons-singes.
 
Sans être invité, Bouderbala avait tenu à assister à l’exécution de son pauvre singe. A la surprise générale, il demanda à prendre la parole. On allait découvrir son accent et savoir enfin de quelle tribu il était, de quelle contrée et, peut-être, qui était son maître. Le pacha lui accorda cinq minutes « pour prononcer l’oraison du singe de son vivant ». Pour être pacha de la Résidence, il ne pouvait qu’être obséquieux avec ses maîtres et brutal avec le burnous. Bouderbala ôta ses lunettes et l’on vit qu’il était bel et bien trachomeux, il s’éclaircit la voix pour dénouer ses cordes vocales et les mettre au diapason du silence qui s’était fait sur la place. Il commença par railler les oraisons. Elles n’étaient pas tant destinées aux morts qu’aux vivants et rien n’était plus caricatural chez l’humain que cette manie étrangère à l’esprit de la laine et au sens de la poussière. Puis s’adressant au singe, il dit :
« Tu sais comme moi que les hommes se gorgent de mots pour rivaliser avec les sous-entendus des bêtes. Ce n’est pas de l’esprit, c’est du vent, et je ne vais pas ajouter à la densité du vent, par trop chargé de la vanité des hommes. Je te remercie pour avoir mendié à ma place, m’avoir guidé dans les terribles méandres des passions, m’avoir distrait à mes heures de détresse et avoir servi de messager de l’amour, même si toi et moi, savons que l’amour tourne souvent à l’amertume. Je te remercie d’avoir consenti à être la caricature que je ne pouvais assumer. Sans toi, je n’aurais été qu’un mendiant de restes, de paroles et de jours ; grâce à toi, j’ai eu un compagnon de rêve avec lequel partager la laine et la poussière. Dommage que tu te sois tant humanisé que tu as fini par nourrir à ton tour des velléités pour le pouvoir. Tu aurais pu être à la hauteur du singe de mon regretté maître, le maâlem Franz Kafka, que Dieu reçoive son âme en pitié, dont Brod vient de m’annoncer le décès. Tu vas avoir une mort glorieuse sur un billot littéraire, j’aurais la mienne sur une couche de paperasse, je ne sais lequel des deux est le plus enviable. »
 
Bouderbala compara son singe à celui qui tient un discours dans L'Allocution à une Académie de son Franz Kafka, présenté comme un Bouderbala pragois. Son singe ne trouve d'issue à son internement par les hommes qu'à se mettre leur ressembler, se résolvant à leurs vices, à leurs travers et à leurs perversions, les mimant et les caricaturant pour les endurer. La place, qui ne connaissait pas Kafka, commençait à donner des signes d’impatience, on avait de la patience pour des Bouderbalas, on n’en avait pas pour leurs maîtres. Des larmes coulaient des yeux éteints du vieil aveugle. Il avança en murmurant :
« Permettez-moi de me séparer de mon singe. »
 
Ce fut le contrôleur civil, qui n’avait de comptes à rendre qu’à la Résidence et à la Société Protectrice des Animaux, qui se proposa pour le guider. L’homme et le singe s’étreignirent longuement, l’un pleurant, l’autre grognant, et ce ne fut pas sans mal que le boucher les sépara. Ce dernier s’apprêtait à s’acquitter de sa tâche quand l’on vit, comme dans les romans d’aventures, sur l’écran du tout nouveau cinéma de la scala et dans les rêves de chacun, un tabor vêtu de rouge et de vert, les bottes blanches, les guêtres violettes, un jeune commandant, beau et altier comme un prince berbère, débouler sur la place sur un fringant coursier rifain, et glissant de cheval avec la dextérité d’un écuyer de cirque, remettre une missive au pacha. Ce dernier prit connaissance de la missive, la transmit au contrôleur civil, qui la remit aux représentants des cultes. Ce n’était ni le Makhzen ni la Résidence, encore moins le Ciel ; ce n’était ni Sa Majesté ni Son Excellence. C’était une de ces missives qui changent le cours d’un récit. Elle menaçait le pacha de ridicule littéraire s’il persistait dans sa décision de trancher la tête d’un singe chibani dont on s’accordait à louer l’esprit civique. Elle était signée de… Bouganim.
 
C’était du temps jadis, avant les temps présents, où les pachas avaient les pleins pouvoirs sur les bêtes, les oiseaux et les hommes.