The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA MISERE RELIGIEUSE DE FLAUBERT DANS LA VILLE QUI CRANE ET DIVISE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp voyagent en Orient. Flaubert, qui a 28 ans, se remettait de la crise comitiale qui l’avait secoué en 1843. On lui conseillait de prendre de l’air et de partir en voyage, on lui recommandait l’Orient où il connaîtrait les vertus du dépaysement. Il avait été précédé par de grands romantiques comme Byron (1809), Chateaubriand (1821), Lamartine (1832). Maxime Du Camp se charge d’obtenir les visas nécessaires et deux missions, l’une du Ministère de l’Instruction Publique pour lui, l’autre du Ministère de l’Agriculture et du Commerce pour Flaubert. Ils étaient censés recueillir dans les ports et les caravansérails les « renseignements utiles à communiquer aux Chambres de Commerce ». Faubert établit l’itinéraire détaillé d’un périple ambitieux dont les deux compagnons ne devaient pas s’acquitter de plus du quart. A l’origine, ils devraient couvrir l’Égypte, la Nubie, la Palestine, la Syrie, la Perse, l’Asie Mineure, l’Arménie, la Turquie, la Grèce et l’Italie. Ils ne se risquèrent ni en Syrie ni en Perse pour ne point parler de l’Asie.
Flaubert et Du Camp embarquent à Marseille le 4 novembre 1849 et accostent à Alexandrie dix jours plus tard. Ils trouvent une Egypte, royaume détaché de la Sublime Porte et gouverné par un vice-roi, partiellement occidentalisée par des militaires, des savants, des intellectuels, des médecins, des ingénieurs invités par Méhémet-Ali et ses successeurs. Du Camp prend des photographies – parmi les premières de l’époque – dont certains négatifs ont été conservés ; Flaubert exulte : « On rencontre ici de braves gens auxquels on n’est nullement recommandé et qui sont enchantés de nous recevoir. » Les deux compagnons s’accoutrent en Egyptiens, chemise blanche ornée de houppes, cape rouge et tarbouch sur la tête rasée ne conservant qu’une mèche sur le crâne. Ils visitent Le Caire et ses environs, le sphinx et les pyramides, et remontent le Nil sur une cange commandée par un raïs avec à son bord les deux auteurs, le Corse Sassetti, domestique de Du Camp, et le drogman Joseph. Flaubert achète des tissus de lamé et de soie « de quoi faire un divan comme les rois n’en ont pas ». C’est sur ce divan qu’il expirera…
Sitôt que les deux compagnons foulèrent la terre sainte, Flaubert sentit comme une Ombre doubler la sienne et pendant tout son séjour, à Jérusalem surtout, il ne s’en sépara pas. Il allait bercé par ses lectures de la Bible même quand le manège religieux les contrariait : « On ne dépense pas à la Bible », écrit-il à sa mère, « ciel, montagnes, tournure des chameaux (…), vêtements de femmes, tout s’y retrouve. À chaque moment on en voit devant soi des pages vivantes. Ainsi, pauvre vieille, si tu veux avoir une bonne idée du monde où je vis, relis la Genèse, les Juges et les Rois. » Il ne protestera que lorsqu’il sentira qu’on attente à l’Ombre qui double la sienne.
Il prend neuf jours aux deux compagnons pour relier Beyrouth à Jérusalem. Ils longent la mer, passant par Tyr, Sidon, Haïfa, Saint-Jean-D’acre, Jaffa, Ramleh. Le 8 ou le 9 août 1850, ils arrivent à Jérusalem. La veille, Flaubert ne parvenait pas à trouver le sommeil – « à cause des moustiques, des muletiers, des chevaux et de l’idée que je dois voir Jérusalem le jour suivant ». Dans un premier temps, Flaubert est agréablement surpris. Dans une lettre à Louis Bouilhet, il raconte sa première rencontre avec la ville :
« Ça m’a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m’y attendais. Puis j’ai pensé au Christ, que j’ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue et la sueur perlait sur ses tempes. J’ai pensé aussi à son entrée à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes, etc. […] Il y avait quelques nuages, quoiqu’il fît chaud ; la lumière était arrangée de telle sorte qu’elle me semblait comme celle d’un jour d’hiver, tant c’était cru, blanc et dur. »
Ils entrent par la porte de Jaffa vers 6 heures du soir. C’étaient les derniers jours du Ramadan et les rues étaient désertes. Ils n’ont pas parcouru quelques dizaines de mètres qu’ils sont assaillis par des relents de détritus : « La première chose que nous ayons remarquée dans les rues, c’est la boucherie. Au milieu des maisons se trouve par hasard une place ; sur cette place un trou, et dans ce trou du sang, des boyaux, de l’urine, un arsenal de tons chauds à l’usage des coloristes. Tout à l’entour ça pue à crever ; près de là deux bâtons croisés d’où pend un croc. Voilà l’endroit où l’on tue les animaux et où l’on débite la viande. » Flaubert ne se départira plus de la sensation de se trouver dans un charnier des religions. Le lendemain, la visite au Saint-Sépulcre n’arrange rien : « Le Saint-Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une cophte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! C’est le pacha turc qui a les clefs du Saint-Sépulcre ; quand on veut le visiter, il faut aller chercher les clefs chez lui. Je trouve ça très fort ; du reste c’est par humanité. Si le Saint-Sépulcre était livré aux chrétiens, ils s’y massacreraient infailliblement. » Il se désole du mauvais art qui bariole de sainteté les sites religieux : « On est assailli de saintetés. J’en suis repu. » Il est bouleversé par la cohue et la bousculade, d’autant que le doute mine ce manège qui tourne au grotesque : « Et puis, et surtout, c’est que tout cela n’est pas vrai. Tout cela ment. » De retour à son hôtel, « ennuyé jusque dans la moelle des os », il se console en relisant le Sermon de la Montagne.
Malgré ses doutes et ses remarques, Flaubert cherche, attend, espère – il retourne une deuxième fois au Saint-Sépulcre : « J’étais dans le Sépulcre même, petite chapelle toute éclairée de lampes et pleine de fleurs fichées dans des pots de porcelaine, tels que ceux qui décorent les cheminées des couturières. Il y a tant de lampes tassées les unes près des autres que c’est comme le plafond de la boutique d’un lampiste. Les murs sont de marbre. En face de vous grimace un christ taillé en bas-relief, grandeur naturelle et épouvantable, avec ses côtes peintes en rouge. Je regardais la pierre sainte ; le prêtre a ouvert une armoire, a pris une rose, me l’a donnée, m’a versé sur les mains de l’eau de fleurs d’oranger, puis me l’a reprise, l’a posée sur la pierre pour bénir la fleur. Je ne sais alors quelle amertume tendre m’est venue. J’ai pensé aux âmes dévotes qu’un pareil cadeau, et dans un tel lieu, eût délectées et combien c’était perdu pour moi. Je n’ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j’ai éprouvé ce sentiment étrange que deux hommes "comme nous" éprouvent lorsqu’ils sont seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot "amour", ils se figurent ce que ce serait – si c’était possible. » Dans les carnets, il se montre plus accablé encore : « … ç’a été un des moments les plus amers de ma vie. C’eût été si doux pour un fidèle. Combien de pauvres âmes auraient souhaité être à ma place – comme tout cela était perdu pour moi ! »
Rien ne se produit. Flaubert reste « plus vide qu’un tonneau creux ». Il se défend d’être « voltairien », « méphistophélique », « sadiste ». Il montre autant que possible cette naïveté qu’il considérait comme le trait le plus nécessaire et le plus beau de la foi. Il incrimine le manège religieux qui ne présente ni la sobre simplicité qu’il rencontrait chez les servantes ni l’auguste solennité des églises bretonnes. Son désenchantement atteint son comble à la vue de capucins s’acoquinant avec des janissaires sur le mont des Oliviers : « On distribuait des petits verres dans un clos à côté, où il y avait deux de ces messieurs avec trois demoiselles dont, entre parenthèses, on voyait les tétons. »
Si Flaubert est bouleversé par son insensibilité et scandalisé par les travers qu’il décèle dans les démêlés entre chrétiens, le bariolage des lieux de culte et l’entassement du sacré qui croule sous le mauvais goût, il ne montre aucune curiosité pour les juifs et les musulmans : « Le lendemain matin, nous nous sommes levés à 6 heures pour aller voir les Juifs pleurer devant les restes de ses murs. […] Vieux Juif dans un coin, la tête couverte de son vêtement blanc, nu-pieds, et qui psalmodiait quelque chose dans un livre, le dos tourné vers le mur, et en se dandinant sur ses talons. » Le troisième jour à Jérusalem est encore plus rêche. Rien ne se passe : « Aucune des émotions prévues d’avance ne m’y est encore survenue – ni enthousiasme religieux, ni excitation d’imagination, ni haine des prêtres, ce qui au moins est quelque chose. » Les protestants lui font l’effet de studieux, austères et ennuyants lecteurs de la Bible : « Nous sommes entrés sur le seuil de l’église protestante, messieurs en noir, assis sur des bancs de chaque côté ; autre monsieur en rabat dans une chaire, à gauche, lisant l’Évangile ; murs tout nus ; ça ressemblait à une école primaire ou à une salle d’attente dans un chemin de fer. J’aime mieux les Arméniens, les Grecs, les Coptes, les Latins, les Turcs, Vichnou, un fétiche, n’importe quoi ! Adieu ! bonsoir ! c’est assez ! sortons de là ! Nous n’y sommes pas restés un quart de minute, et j’ai eu le temps de m’y ennuyer véritablement et profondément. » Finalement Jérusalem restera « un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises ».
Flaubert ne se serait séparé de l’Ombre qu’à Nazareth sur le chemin de retour. Il reconnaît ne se laisser investir que par l’amour charnel sinon sexuel : « L’amour est un besoin ; qu’on l’épanche dans un vase d’or ou dans un plat d’argile, il faut que ça sorte. Le hasard seul nous procure les récipients. Dieu ! les belles femmes qu’il y avait à Nazareth ! des bougresses à la fontaine, avec des vases sur la tête. Dans leur robe serrée aux hanches par des ceintures, elles ont des mouvements bibliques. Ça marche royalement. Le vent lève le bas de leur vêtement de couleur rayé à larges bandes. Elles ont la tête entourée d’un cercle de piastres d’or ou d’argent. C’est tout profil, et ça passe près de vous comme des ombres. » Les deux compagnons retournent à Beyrouth d’où ils embarquent pour Rhodes. Flaubert est comme soulagé de laisser la Syrie pour « l’antiquité classique ». Il prend son plaisir à égrener les sites : « Milet, Halicarnasse, Sardes, Éphèse, Magnésie, Smyrne, Pergame, Troie et Constantinople. » Sa conclusion ne changera plus : « Je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Cœur. »
Flaubert fait comme un devoir de réserve aux pèlerins. On ne raconte pas son pèlerinage, on ne divulgue pas ses déboires. Comme si tout pèlerinage – et pas seulement le sien – décevait les attentes qu’on a de lui. Il invoque l’exemple des Arméniens qui « ont défense, sous peine d’excommunication, de parler, à leur retour, de leur voyage, dans la crainte que ce qu’ils en diraient ne dégoutât leurs frères d’y aller […]. La déception, s’il y en avait une, ce serait sur moi que je la rejetterais et non sur les lieux. »

