The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DEUIL DES CHATS

La rumeur se répandit comme une traînée de poudre parmi les chats de la ville. Dix ans plus tard, ils sentaient le paradis se dérober sous leurs pattes et la faim, l’ancienne et sourde faim, se déclarer dans leurs ventres. Si c’était vrai, si leur bienfaitrice était bel et bien morte, c’en était fini de l’ère de satiété et du loisir que les chats connaissaient après des siècles sinon des millénaires d’austérité. Cette dernière décennie la ville avait connu un regain de croissance et de consommation. Les chats qui passaient pour avoir la mémoire des lieux et qui étaient irrémédiablement insensibles aux musiques du monde savaient que ce n’était pas les festivals qui reluquaient la ville. Leur régime alimentaire ne s’était amélioré que grâce aux nouveaux résidents, plus émerveillés, polis et doux que les anciens colons, des retraités pour la plupart, qui avaient relevé les vieilles bâtisses patriciennes qui suintaient de misère et d’humidité et avaient ouvert des riads pour assister à la tournée touristique sur la presqu’île, recevoir de belles gens et animer leurs soirées. Ce n’étaient plus eux qui se déplaçaient pour voir le monde, c’était le monde qui se déplaçait pour les voir. La main d’œuvre n’était pas chère, elle était industrieuse et minutieuse. Les produits ne manquaient pas et les recettes rivalisaient de saveurs, de senteurs, de condiments. Bien sûr, ils ne s’enrichissaient pas de cette hospitalité. Mais ils étaient au paradis sur cette presqu’île que berçaient les vagues, que les vents aéraient régulièrement, à laquelle les oiseaux donnaient de l’envol et sur laquelle veillaient d’augustes araucarias. Ces expatriés se gardaient de s’immiscer dans les démêlés domestiques de la ville, ils compatissaient au sort des mendiants, ils comprenaient que c’était une question de politique sociale. En revanche, les animaux étaient de leur ressort. Personne ne songerait à leur reprocher de les aimer et de les nourrir. Surtout les chats qui protégeaient la ville contre la peste et ne risquaient pas, comme les chiens, de se prendre de rage et de mordre à tort et à travers.
Les chats étaient d’autant plus désemparés que leur bienfaitrice ne se contentait pas des restes de sa cuisine. Elle faisait la tournée des autres riads pour varier leur menu. Ils mangeaient chinois, indien, français, italien… et bien sûr marocain à toutes les sauces. C’est dire qu’ils ne chassaient plus le rat que pour le plaisir, s’acquitter de leurs tâches sanitaires et marquer leur gratitude à la ville. Sinon ils seraient volontiers passés de leur chair plutôt indigeste. Alors que la ville entière s’interrogeait sur les circonstances de la mort de la Bienfaitrice des Chats, sur ses raisons et sur la lettre qu’elle aurait ou non laissée, les chats décrétèrent un deuil d’une durée indéterminée pour mieux s’accommoder de leur jeûne. Ils espéraient que leurs miaulements émouvraient de nouvelles âmes généreuses qui prendraient la relève de leur bienfaitrice. Les chats étaient si à la mode, sur les réseaux sociaux sinon sur les gouttières, qu’ils ne doutaient pas que leur deuil serait provisoire. Or il s’éternisait et ils n’avaient d’autre choix que de sortir de nouveau en battue. Bientôt, ils étaient de nouveau partout. Dans les souks et les cours intérieures, sur les terrasses et dans les caves, au port et dans ses proches environs où l’on assista, au bout d’un long armistice, à des rixes entre eux et les goélands auxquels ils avaient abandonné les détritus et les viscères. Ils n’avaient rien contre les oiseaux, ils étaient les plus fervents partisans de la légendaire convivencia souirie. Ils ne rompaient l’armistice que pour s’assurer leur pitance.
Les premiers surpris par ce sursaut de sauvagerie chez les animaux les plus domestiqués au monde furent les goélands. Ils étaient sidérés par leur hardiesse, leur détermination et leur cruauté. C’étaient des oiseaux, ils n’avaient pas la mémoire des chats. Ils ne se souvenaient pas de l’époque où ces derniers étaient les seigneurs de la rue, chargés de traquer les rats pour se nourrir. Les goélands s’étaient accaparés les terrasses, les décharges et le remblai sur lequel les poissonniers nettoyaient les poissons. Les chats étaient pour eux des porcelaines vivantes pour lesquels ils n’avaient que pitié quand ils venaient assister à leurs festins et auxquels ils consentaient les arêtes et les écailles. Ils ne les avaient jamais encore vus se liguer contre un oiseau solitaire, sortir leurs griffes et les planter aussi brutalement sur d’innocentes mouettes. Ils étaient de retour sur les terrasses où ils décimaient les nids. Ils avaient réinvesti les décharges publiques. Les oiseaux étaient d’autant plus désemparés qu’ils ne pouvaient rester sur leur île qui était surpeuplée et vivait sous les serres du Faucon d’Elénore et autres oiseaux de proie. Une nuit de pleine lune, ils tinrent une assemblée générale sur l’île et leur conseil n’avait rien à voir avec « Le Langage des Oiseaux » de Farid-ud-Din Attar. Ils cherchaient un sauveur qui arrêterait l’ensauvagement des chats.
Les malheureux goélands rivalisaient de propositions plus insolites les unes que les autres. Certaines parlaient de répandre de la mort aux rats dans les détritus les plus carnés pour débarrasser la ville de ses chats, quitte à prendre sur eux leurs tâches sanitaires ; les autres de « rendre œil pour œil et dent pour dent » et d’étriper dix chatons contre un oisillon. Un albatros qui assistait par curiosité au conseil ne put s’empêcher d’intervenir :
« Oiseaux dénués de cervelle ! Vous êtes en train de perdre vos plumes parce que vous avez peur de vulgaires chats tant domestiqués qu’ils n’impressionnent même plus les souris. Ils ont été tant gavés ces dernières décennies, tant caressés et tant chouchoutés que ce ne sont plus que des potiches. Où donc sont passés les chats de Baudelaire ?! »
Il n’était pas comme l’albatros, qui a une grande dette à l’égard de Baudelaire, pour réciter un de ses poèmes sur les chats :
« Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans des rêves sans fin. »
Un perroquet, qui avait échappé de sa cage sur la presqu’île et s’était réfugié sur l’île, avec la ferme intention de coloniser les lieux et d’en chasser les goélands se mit à imiter leurs pleurs avant de poursuivre :
« Le jour où les chats découvriront que vous avez la chair un peu plus succulente que les rats et qu’ils maîtriseront l’art de vous déplumer, ils ne s’attaqueront plus qu’à vous et ce ne seront pas les hommes, qui redoutent désormais la grippe aviaire plus que la peste, qui les arrêteront. Vous avez détrôné leurs coqs, vous avez dévasté leurs pigeonniers, vous avez démobilisé leurs chats, peut-être remplaceront ils leurs poules par vos mouettes ?! »
Le corbeau se mit à croasser et l’on ne savait s’il exultait, protestait ou battait le rappel de ses congénères. Il avait des mots durs à dire aux goélands, qu’il se retenait bien sûr d’émettre, pour ne pas s’exposer à des représailles et succomber sous le nombre. Dans sa légendaire hardiesse, la huppe se posa de nouveau en sainte-nitouche et comme si en plus de mille ans, elle n’était pas devenue une vilaine courtisane, elle se permit de donner des conseils sous prétexte qu’elle était dans le secret de Dieu. Elle était plus volage que sainte, maquillée et houppelandée. Elle persista à tenir de vains prêches qui ne séduisaient pas malgré sa popularité à… Fès. Un pigeon prit la parole. C’était un ancien prisonnier dans un pigeonnier, tenu pour « un pigeon de cuisine » alors que c’était « un pigeon de message », et n’eût-il été libéré par les goélands il aurait probablement fini, par erreur comestible, dans une marmite. Il leur en était si reconnaissant qu’il se proposa pour porter un message de secours à Marc Zuckerberg. Sitôt que les oiseaux entendirent ce nom, ils s’esclaffèrent et l’on raconte que les échos de leurs éclats parvinrent à la presqu’île :
« Il n’a pas plus de considération pour les oiseaux que pour les hommes. Il n’accourra à notre secours que contre une dérisoire publicité de je ne sais combien de millions de dollars. Il n’est plus depuis longtemps dans le réseau de l’amitié mais dans celui de la publicité. Tu ferais mieux de t’adresser à Bill Gates, lui au moins investit dans l’humanitaire, il pourrait réserver des miettes aux oiseaux.
– Je connais un Bouderbala sur Facebook qui erre d’un groupe à l’autre, il posterait un message invitant Zuckerberg à ouvrir un riad à Essaouira dont les restes iraient aux chats qui, ne manquant de rien, vous laisseraient en paix.
– Son riad porterait comme nom « Riad des Chats ».
– Plutôt « Riad des Pigeons ». »
Le pigeon-voyageur se faisait violence pour garder son calme. Il savait les goélands sardoniques et les mouettes niaises. Il savait aussi que le sort des pigeons voyageurs était scellé. Ils ne porteraient plus de messages, ils ne seraient plus que de vulgaires pigeons. Facebook achevait les derniers de leurs charmes, ils étaient en passe de rallier leurs congénères sur le trottoir. Il cherchait à se reconvertir dans l’arbitrage entre oiseaux. Plus sage, la cigogne incita les goélands à moins d’impudence et à plus de circonspection :
« Vous êtes des oiseaux, votre royaume est dans les airs, entre les hommes et les anges, vous portez atteinte à votre dignité volatile en vous improvisant éboueurs des hommes. »
Ce fut dans ce piaillement général, alors que le conseil des oiseaux menaçait de se débander, que l’on vit s’annoncer un grand et élégant chat noir sur le pelage duquel la lune mettait ses miroitements et dont les yeux clignotaient comme deux étoiles suicidaires. L’apparition était si spectrale que les oiseaux perdirent leur voix et que l’albatros, plus poétique que l’auteur de ces lignes, put glisser la dernière strophe du sonnet de Baudelaire :
« Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques. »
On n’avait pas vu de chat sur l’île depuis qu’elle avait été classée réserve ornithologique, interdite d’accès aux corsaires, aux pêcheurs et aux visiteurs. On se demandait comment il avait pu gagner l’île sans couler. Les chats, c’est connu, ne savaient pas nager et aucun pêcheur n’aurait risqué son permis de pêche en lui servant de bateleur. Tout aussi mauvais lecteurs que raisonneurs, les oiseaux ne comprenaient pas, ils ne croyaient pas en la magie littéraire. Ils étaient si éberlués qu’ils se gardèrent de lui donner l’assaut et que la cigogne l’invita à réciter la prière des morts si les chats en avaient une dans leur bréviaire. Les oiseaux, des plus pieux aux plus chapardeurs, savaient que le chat s’était laissé prendre dans une souricière et qu’il n’en sortirait pas vivant.
Le chat attendit que les remous des vagues recouvrent ceux suscités par son intrusion pour prendre la parole :
« Je ne suis pas venu en ennemi ou en provocateur, mais en ambassadeur de bonne volonté, dûment mandaté par l’ONU pour ramener la paix entre les chats et les oiseaux et rétablir la légendaire convivencia de Mogador. J’ai suivi vos conciliabules et je n’ai pas compris, je dois l’avouer, pourquoi des personnages immortels comme nous s’en remettraient à de vulgaires mortels comme les hommes. Je propose au nom des chats un nouvel armistice. Vous nous laissez les souks, nous vous laissons le port et ses parages ; vous nous laissez les détritus domestiques, nous vous laissons les décharges publiques ; vous ne toucherez pas à nos chatons, nous ne toucherons pas à vos oisillons. C’est simple, c’est clair, c’est rationnel. C’est parce que nous connaissons notre place et vous la vôtre que nous avons toujours coexisté sans se chamailler et s’étriper. Nous ne nous sommes remis à vous agresser que parce que nous avons pris notre disette pour un deuil et que nous avons été domestiquement transformés. Revenons donc au statu quo ante. »
Puis sans attendre la réaction des oiseaux, le chat se fraya un chemin et disparut dans la nuit. Ceux-ci convinrent que pour être magique, son discours n’en était pas moins convaincant, et ils déplorèrent que la magie littéraire ne soit pas toujours aussi rationnelle…

