The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN HOMOPHOBE RATTRAPÉ PAR LE DÉMON DE SOCRATE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
C’était l’un des rabbins orthodoxes les plus populaires de Jérusalem. Il était de cette mouvance qui allie l’étude de la philosophie à celle du judaïsme, la modernité à l’attachement aux rites du passé, l’amour d’Israël au respect des nations et préconise un bel humanisme se nourrissant aux sources de la Bible. Il avait toutes les qualités requises pour devenir un nouveau météore. Il était d’un excellent lignage, descendant de Maîtres de Maîtres qui avaient marqué leurs générations respectives. Il avait reçu une excellente éducation et avait bâti une maison exemplaire. Sa renommée le précédait partout et partout on le célébrait comme un maître hors pair. Il connaissait tout, rien ne lui résistait, et ses homélies étaient des morceaux d’anthologie. Il était clair, précis, magistral. On ne pouvait l’écouter et ne pas se convaincre de la pureté des perles que sa voix, légèrement enrouée par l’éloquence, la passion et la sainteté, égrenait. On s’accordait à louer sa virtuosité et sa distinction intellectuelles et il était d’autant plus célèbre qu’il était très recherché par les médias et avait une émission hebdomadaire sur la péricope qui battait tous les records d’audience. Les trésors de sagesse qu’il exhumait de la Bible séduisaient les auditeurs les plus roués aux procédés d’interprétation. Il était si populaire qu’on lui proposa de devenir ministre de l’Education, poste qu’il eut la rare élégance de refuser.
Bien sûr, il était intraitable sur le respect du Rite et de la Loi. Il se gardait de s’immiscer dans les controverses, encore moins de les trancher. Il était maître de Torah, il n’était pas juge rabbinique. Il se revendiquait volontiers de « la morale impérative » de Kant qui fait devoir à l’homme de respecter la loi par devoir, sans rien attendre en retour, sinon une éphémère félicité, et dont il explicitait les maximes en termes rabbiniques. Il reprenait volontiers la critique de Schopenhauer qui reprochait à Kant la trame religieuse – quasi décalogique – de son éthique pour l’assumer totalement. On observe la loi par respect pour la loi et parce qu’elle était énoncée par le Saint, béni soit-Il. Il ne postulait pas Dieu, il était habité par lui, et c’était avec une intime conviction qu’il inscrivait sa parole dans le sillage de toutes celles prononcées en Son nom. Il était si sûr de lui et de son Dieu qu’il ne se posait pas tant en commentateur qu’en oracle prenant ses augures à la Bible.
Le rabbin Sarna ne s’encombrait pas de réserves pour réitérer les positions rabbiniques traditionnelles sur les phénomènes de société. Il ne cessait de revenir sur les valeurs sacro-saintes de la famille et ne soignait pas ses mots pour faire de l’homosexualité une perturbation psychique qui réclamait d’être traitée. Ses positions tranchées sur la question avaient fait de lui le maître-traitant des homosexuels religieux qui vivaient mal leur homosexualité. C’étaient en général de jeunes lycéens qui, se découvrant de l’attirance pour leurs condisciples, se rongeaient de remords ; des soldats qui ne pouvaient endurer les tourments d’amour que leur procurait la promiscuité militaire ; de jeunes mariés désespérant de surmonter leurs prédispositions et se sentant coupables envers leurs épouses. A la longue, il était devenu le maître soucieux et attentionné des jeunes gens poursuivis par le « mauvais instinct » qui les incitait à commettre un péché passible de « retranchement d’Israël ». On doit dire que contrairement aux nombreux charlatans dans ce domaine, qu’ils se réclament de la kabbale lourianique ou de la kabbale freudienne, il ne percevait pas d’honoraires, se montrait particulièrement empathique et patient et que rien ne filtrait de ces entrevues, ni dans ses articles ni dans ses homélies. Plus il condamnait l’homosexualité et insinuait qu’il maîtrisait l’art de l’éradiquer et plus les jeunes orthodoxes qui ne s’en accommodaient pas allaient à lui, mêlés aux nombreux solliciteurs qui demandaient un conseil pour une noce ou un divorce, un choix de carrière, une relocation provisoire… la publication d’un livre.
Un jour, on apprit que l’auguste et austère rabbin avait été démis de toutes ses fonctions comme Grand Maître de son Académie rabbinique, l’une des plus prestigieuses de Jérusalem, était interdit d’antenne sur les médias publics et privés et exilé dans une bourgade galiléenne qui n’avait pour elle que d’avoir servi Jésus de Nazareth dans sa prédication. Cela ne venait ni d’un tribunal civil ni d’une cour religieuse, ni du ministère de l’Education ni des Communications pour ne point parler des Cultes. Sinon, les médias auraient couvert les procédures juridiques ou administratives, découvert la nature des soupçons, et encouragé une lever des boucliers chez ses disciples et ses partisans. Aucun ministère, celui des Cultes moins que ceux de la Police et de la Justice, ne se serait risqué à infliger une sanction aussi radicale à une personnalité intellectuelle et rabbinique de son envergure. La Haute Cour de Justice serait intervenue pour casser une décision pour le moins arbitraire et scandaleuse. Pourtant, Sarna se terrait dans sa bourgade, loin de Jérusalem dont il célébrait les vertus du matin au soir en maître servant devant le Saint, béni soit-Il. Il ne donnait pas même de cours, lui qu’on avait traité de « bête didactique » tant il excellait dans ses sermons et ne cachait pas le plaisir qu’il trouvait à exercer son ascendant sur son auditoire. L’en priver était sans conteste la plus cruelle sanction qu’on pouvait infliger à un maître comme lui. C’était comme priver un drogué de sa drogue sans cure de désintoxication.
Ce fut à cette occasion que l’on découvrit l’existence d’un Conseil de Correction et de Redressement qui avait pris sur lui de sévir contre les abus domestiques dans une société où l’on évitait de porter plainte contre ses dirigeants. Il réunissait des sommités rabbiniques et intellectuelles au-dessus de tout soupçon, connus pour leur probité religieuse et la sobriété de leurs mœurs. Sitôt saisis d’un cas, ils s’assuraient des soupçons, convoquaient les personnes incriminées et parlaient… à leur conscience au nom du Ciel. Ils ne menaçaient pas de déposer plainte – seules les victimes le pouvaient ; ils n’ébruitaient pas les soupçons – ils réclamaient de toutes les parties la plus grande discrétion. Ils argumentaient, ils raisonnaient, ils prêchaient. Ils n’intervenaient ni dans les litiges financiers ni dans les brouilles domestiques pour ne point parler des cas où l’on déplorait des actes de violence. Ils n’intervenaient dans les histoires de mœurs que parce que les victimes ne se décidaient pas à porter leur cas sur la place publique. Ils connaissaient la loi civile, la loi rabbinique, la loi des nations et surtout la loi du cœur.
Sitôt que les médias découvrirent cette instance, ils reportèrent leur intérêt sur elle. Sa composition, son autorité, ses prérogatives. Elle écartait les procédures classiques et ruinait les instances civiles et rabbiniques. Elle avait exilé le rabbin sans raison. Si ses membres détenaient des preuves, ils n’avaient qu’à les remettre à la police. Sous l’assaut des médias, ils n’eurent d’autre choix que de désigner un porte-parole qui mit son entregent à dissuader toute curiosité malsaine et à récuser les accusations portées contre eux. Il insinua encore que le Conseil de Correction et de Redressement ne disposait d’aucun moyen de coercition et que le rabbin incriminé pouvait rompre ses engagements et déposer plainte contre lui. On ne revint au rabbin que pour lui trouver des circonstances atténuantes. Les thérapeutes célébrèrent la thérapie qu’il avait mise au point pour opérer un transfert des désirs pécheurs sur lui afin de mieux les réorienter sur « la voie de toute chair ». Les kabbalistes assuraient qu’il était descendu dans les abîmes du péché pour reluquer les âmes égarées qui s’étaient laissé entraîner par la gravitation et le tournis universels du mauvais instinct : le salut, arguait-on en s’appuyant sur moult passages rabbiniques, était au prix d’une transgression et plus celle-ci était grande et plus le salut serait sensationnel. Les plus philosophes assuraient que Sarna avait découvert à ses dépens, voire à son insu, que la relation pédagogique, poussée dans ses retranchements, s’illustre comme relation érotique. Socrate restait un modèle en la matière, lui qui ne reculait pas devant un vague rapprochement entre pédagogie et pédérastie. Les plus incongrus prétendaient que nul ne sondait les reins de Dieu mieux que les rabbins portés par des desseins que le vulgaire ne peut prétendre pénétrer. Les plus stoïques ne virent en lui qu’une nouvelle victime du pernicieux syndrome de Jérusalem…
Depuis cette malheureuse histoire, les rabbins ne devaient cesser de s’improviser messies pour assouvir leurs nobles désirs eschatologiques, les uns se revendiquant du Messie de Smyrne, les autres de ceux d’Ouman ou de Brooklyn.
Photo : Times of Israel

