The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE RECUEIL DE PARIS : DE PASSAGE EN PASSAGE

Paris est une ville de passage. Tout passe, tout change. Les gloires, les vedettes, les… Immortels. Les modes, les genres, les stylles. Les philosophies, les littératures, les poésies. Tout ce qui est ancien devient nouveau, tout ce qui est nouveau devient ancien. Tout ce qui est boudé sera convoité, tout ce qui est convoité tombera dans l’oubli. Rien ne reste. Sinon le Panthéon où reposent d’illustres futurs Oubliés, l’Arc du Triomphe sous lequel repose un soldat inconnu ou les trois cimetières où reposent les philosophies, les poésies et les drames qui n’ont pas laissé de romans. Les catacombes peut-être aussi jusqu’au jour où l’on exhumera de nouveau les ossements pour les inhumer dans des catacombes délocalisées. Ce n’est pas par hasard que les monuments les plus sûrs sont des mastodontes. Ils sauraient que les terres tremblent, que les histoires sont prises de transes et que les zouaves se noient. Paris est une ville héraclitéenne où l’on ne tente sa chance qu’une seule fois.
Un des rares à avoir pressenti le caractère « passager » de Paris est Walter Benjamin. Ses « passages » auraient été « percés » dans le rêve architectural que le XIXe siècle caressait pour Paris, ils représentent l’architecture la plus caractéristique de ce siècle où Paris remaniait ses lignes. Ils changeaient la ville, brouillant les limites traditionnelles entre l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public. Au départ, ils avaient été construits pour protéger le flâneur et lui garantir un abri contre les intempéries et les accidents de la circulation – un « décor idéal pour le flâneur ». Ce faisant, ils donnaient à la collectivité ses premiers intérieurs, annonçant les villes de l’avenir, où l'on ne distinguerait plus entre l'intérieur et l'extérieur, ville utopique de Fourier, « ville de passages », cité industrielle, « rue et maison à la fois ». Construits de verre et de fer, éclairés aux dernières lumières de la science, ils campaient, conçus pour une vie éphémère, le dernier cri du progrès. Un lieu où l’on passe, à tous les sens du terme, où l’on se perd et s’oublie aussi. Les passages sont l’un des moulages qu’auront pris les mythes en activité à Paris au XIXe siècle, de même que « les jardins d’hiver, les panoramas, les usines, les collections de figurines de cire, les casinos, les gares ». Se couvrant de glaces pour faire miroiter toutes sortes d’illusions, ils se présentaient alors comme autant de panoramas. On n’a plus besoin de sortir, on reste à l’intérieur ; on ne souhaite plus se réveiller, on peut continuer de rêver. Les passages ne se contentaient pas de drainer les promeneurs, ils leur donnaient un air nouveau : « Les passants dans les passages sont dans une certaine mesure les habitants d'un panorama[1]. »
La construction des passages répondait également à la demande des masses de se donner des bazars couverts pour assouvir leur engouement pour la marchandise. Ils étaient le siège d'une nouvelle magie mercantile, enchevêtrement de boutiques et de marchandises, de mirages et d’illusions, dans le désordre et le débraillé de l’ambiance commerçante. Ils proposaient de vieux articles, répandaient de nouveaux, achalandant fantasmes et souvenirs. C’était un lieu mixte, entre la caverne et la taverne, où gisaient toutes sortes de babioles qui éveillaient la nostalgie du passant :
« On trouve encore dans les passages des modèles de boutons de cols qui correspondent à des cols de chemises que nous ne connaissons plus. Si une cordonnerie est voisine d'une confiserie, ses grappes de lacets ressemblent à des rouleaux de réglisse. Des ficelles et des pelotes de soie roulent sur des cachets et des casses d'imprimerie. Des poupées, nues et chauves, attendent qu'on leur donne un vêtement et des cheveux. Des peignes, rouge corail et vert rainette, nagent comme dans un aquarium, des trompettes se transforment en coquillages, des ocarinas en manches de parapluie. On aperçoit des aliments pour oiseaux dans les bacs de la chambre obscure du photographe. Le concierge de la galerie a dans sa loge trois chaises en peluche recouvertes de housses au crochet. Mais il y a à côté un magasin qu'on a vidé et dont l'inventaire ne consiste plus qu'en un écriteau qui annonce : “Achat de dentiers en or, en cire, même cassés ”[2]. »
Les passages créaient des zones mixtes où l'artificiel se mêlait au naturel, participant « à la fois de la maison et de la rue », « de la basilique et de la halle ». L’ambiance devint propice à une nouvelle clandestinité à la croisée du luxe et de la luxure, site de toutes les ambiguïtés qui culmineraient dans la prostitution où, sous la pression du marché, l’amour se dégrade en perversion : « Le demi-jour des passages que les contemporains comparaient à un paysage sous-marin éclaire aussi la société qui les a construits. Leur construction elle-même est ambiguë. En même temps cette ambiguïté donnait le ton sur le marché de l'amour. La prostitution, dans laquelle la femme est en une seule personne vendeuse et marchandise, acquiert une signification particulière[3]. » Aragon parle des passages comme de « sanctuaires d’un culte de l’éphémère », offrant « le paysage fantomatique des plaisirs et des professions maudites, incompréhensibles hier et que demain ne connaîtra jamais ». Ces « labyrinthes voluptueux » se prêtent à l’accueil d’hôtels de passe, où le plaisir se calcine dans une convulsion, de « laboratoires de plaisir », de « sanctuaires de la sensualité » et de « cercueils de verre » où la mort met son piment à l’amour. Pour Benjamin, c’est le commerce qui tournerait à la prostitution ou ralentirait en elle : « Or, dans le passage, le commerce est presque mort et le trafic rudimentaire. Ce n’est plus que la rue lascive du commerce, propre seulement à éveiller les désirs. Il n’y a donc rien de mystérieux à ce que les prostituées s’y sentent spontanément attirées[4]. »
Le premier passage ouvert à la circulation du public a été le Passage des Panoramas, construit sur l’ancien emplacement de l’hôtel de Montmorency-Luxembourg, parallèlement à la rue Vivienne, reliant la rue Saint-Marc au boulevard Montmartre. Abrité des intempéries par une toiture partiellement vitrée, il devint l’un des lieux les plus animés de la capitale, avec ses boutiques, ses cafés et ses restaurants. La multiplication des passages créa comme un réseau de galeries où le Parisien flâne pour découvrir les petites nouveautés autant que pour se croiser sans se… voir :
« C’est ici que vit le dernier dinosaure d’Europe, le consommateur. La flore immémoriale de la marchandise pousse à foison sur les parois et noue les liaisons les plus déréglées, comme les tissus dans les ulcères. Un monde d’affinités secrètes : le palmier et le plumeau, le sèche-cheveux et la Vénus de Milo, les prothèses et les manuels de correspondance se retrouvent ici comme après une longue séparation. L’odalisque allongée près de l’encrier est aux aguets. Des prêtresses brandissent des coupes pour le sacrifice des cigarettes. Ces étalages sont un rébus et l’on a sur le bout de la langue la solution qui permettrait de déchiffrer l’énigme des aliments pour oiseaux conservés dans le bac de fixage d’une chambre obscure, des semences de fleurs à côté des jumelles de campagne, des vis brisées sur la partition et du revolver sur le bocal à poissons rouges. Au demeurant, rien de tout cela ne paraît neuf. Les poissons rouges viennent peut-être d’un bassin qu’on a depuis longtemps asséché, le revolver aura été un corpus delicti et ces partitions ont eu du mal à empêcher que leur ancienne propriétaire ne mourût de faim lorsque les dernières élèves cessèrent de venir à ses cours[5]. »
Les poètes s’emparent bien sûr des passages qui donneraient le tournis aux mœurs :
« Dans le passage Vivienne,
Elle me dit : Je suis d’la Vienne.
Et elle ajouta : J'habite chez mon oncle,
C'est le frère à papa.
Je lui soigne un furoncle,
C'est un sort plein d'appas.
Je devais retrouver la donzelle
Passage Bonne-Nouvelle.
Mais en vain je l'attendis Passage Brady...
Les voilà bien, les amours de passage !... »
Mais les passages, du temps de Benjamin déjà, étaient détrônés par les grands magasins. On passait de leur perspective, plutôt horizontale, à la concentration, plutôt verticale, des magasins. Ces « grottes féeriques » de l'Empire étaient en passe d'accueillir des maisons de retraite. Le fer et le verre, dont ils étaient faits, pourraient encore servir de dalles mortuaires pour une civilisation en décomposition :
« Le mirage poussiéreux du jardin d'hiver, la sombre perspective de la gare avec le petit autel du bonheur à l'intersection des voies, tout cela moisit sous de fausses constructions, sous le verre venu trop tôt, sous le fer prématuré. Car personne ne devinait encore pendant le premier tiers du siècle précédent comment il fallait construire avec le fer et le verre. Mais les hangars et les silos l'ont depuis longtemps compris. Or, il en va du matériau humain à l'intérieur comme du matériau de construction des passages. Les souteneurs sont les structures de fer de cette rue, et les prostituées en sont les cassantes parties de verre[6]. »
Depuis, les Passages sont devenus des bazars ; l’art, une marchandise ; le flâneur, un clochard se consolant de sa déchéance en célébrant sa marginalité. L’ange du salut annoncé par le progrès cachait celui de l’apocalypse et désormais on n’emprunterait les passages que pour béer devant des vitrines qui chercheraient longuement leurs clients avant de se reconvertir. C’est que le cinéma a remplacé le panorama…
[1] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [F° 24], Les Editions du Cerf, 1997, p. 838.
[2] W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle,[Passages], p. 868.
[3] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [Exposé de 1935, première version], p. 911.
[4] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [B°, 2], p. 827.
[5] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [Passages parisiens II], p. 870.
[6] W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, [F 3, 2], p.177.

