The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA CARESSE DE TAGHART

Nous avions des dizaines de plages et c’était sans cesse la même. Celles de l’hiver et celles de l’été. Celles du matin et celles du soir. Celles écumantes, celles caressantes. Celles chargées de planches de salut, d’algues éreintées, d’épaves épuisées et de débris de nul ne savait quoi. Celles à marée basse encore remuées par les vagues, avec les « petites mers » que laissait derrière lui l'océan en se retirant et où survivaient de petits poissons. Celles des coquillages où l’océan avait enregistré sa houle et où se conservait la nostalgie de la marée qui les avait déposés sur le sable. Quand on avait le temps, on coupait par la plage pour se rendre à l'école qui tanguait, elle aussi, elle surtout, entre l'océan et le cimetière. L'été se passait, lui, sous le signe du drapeau de la plage. Quand il était blanc, l'océan marmottait à peine et autorisait toutes les audaces. Quand il était rouge, il était de mauvaise humeur et l’on se contentait de braver gentiment les vagues qui écumaient contre nous. Quand il était noir, il était hors de lui et nous nous cherchions les noyés le long du rivage. Nous n’étions pas de grands bâtisseurs de châteaux de sable. Rien ne rivaliserait avec la scala de la casbah ou du port, la porte des Lions ou la tour de l’Horloge. Nous nous contentions d’admirer les constructions des colonies qui, elles, reconstituaient les palais, les minarets et les merveilles de Marrakech. C’étaient ces colonies qui mêlaient les nouveaux tubes aux rumeurs du vent.
Les chaleurs dans les terres intérieures étaient si torrides que leurs habitants n’avaient d’autre choix que de déserter la ville ardente dont les remparts devenaient ceux d’une fournaise, les intérieurs des brasiers et les personnages des silhouettes hébétées menaçant de se déglinguer. On ne poussait un soupir de soulagement que lorsque le soleil déclinait et que la poussière décantait. La Place s’animait et se mettait à trépider pour protester contre l’étreinte du Sahara et célébrer les têtes tranchées des victimes des chaleurs insurrectionnelles, rebelles ou meurtrières. Les Marrakchis les plus démunis enduraient l’été avec les punaises et les relents des charognes ; les plus nantis partaient s’aérer à Mazagan, Agadir ou Mogador. Ces derniers logeaient chez l’habitant qui leur louait la chambre où ils déroulaient les matelas et les nattes pour la nuit et ils passaient le jour à braver les vagues et à s’acclimater au serein ennui de la ville. Les hirondelles annonçaient la venue de ces hôtes qui perturbaient les vacances perpétuelles de Mogador qui, depuis qu’elle s’était retirée du commerce international, ne connaissait plus ni enchères ni saisons, se prélassant derrière sa baie, du port engourdi au château enlisé.
Le grand héros de cette plage était Hoisenard, le propriétaire du chalet dont il ne s’absentait que pour la messe dominicale et pour se livrer avec ses compagnons et clients à ses parties de pétanque. Il était si gros qu'il ne pouvait se pencher pour ramasser ses boules et l'un d'entre nous lui rendait cet insigne service. Il se souvenait de chacun, du nombre de boules récupérées et quand on atteignait un certain nombre, on avait droit à une glace gratuite. Le chalet était à une trentaine de mètres du terrain de boules, mais Hoisenard se faisait un devoir de prendre l'heureux primé sur le siège arrière ou sur le capot de sa grosse moto en guise de tournée triomphale. Je ne sais d'où venait sa glace, s'il la recevait toute prête de la côte d'Azur ou de la Costa Del Sol. Je veux croire qu'il la préparait lui-même et que sa recette était le secret le mieux gardé de Mogador. Il diluait deux gouttes de lait de noix de coco et trois gouttes de lait de chamelle dans du lait de vache, exposait sa mixture au vent caressant de l'aube et aux embruns des sept premières vagues, la battait avec je ne sais quel bâton de nougat. Puis il la parfumait à la banane, à la vanille, à la pistache et au chocolat. Je ne sais davantage où il se procurait ses cornets qui avaient une couleur d'arar, le craquant d'une gaufre et le goût d'un rocher rendu moelleux sous la caresse d'un vent magique. Jamais plus, nulle part, je n'ai goûté glace plus nostalgique. Elle avait l’arôme du colonialisme qui savait accompagner ses humiliations et ses brimades d’un bouquet de goûts et d’une théorie de nouveautés. La plage était également de galets parmi lesquels nous cherchions les plus sphériques qui nous servaient de boules. Contrairement à celles en fer qui servaient les adultes, les nôtres étaient de pierre. Quand en tirant, notre pierre fracassait celle visée, le match était… terminé.
Nous ne désespérions pas de trouver parmi les alluvions un message dans une bouteille jetée à la mer par une belle princesse retenue prisonnière par les corsaires depuis des siècles, les vestiges d'un gouvernail des temps passés, une amphore remplie de médailles et de pièces d'or. Mais toutes les bouteilles étaient vides. C’étaient des déchets, ce n’était pas des augures. Ce ne fut qu’à la lecture tardive d’El Maleh qui parle « d’existence bouteille » que je réalisai que j’étais la bouteille où je devais glisser mon message. Depuis je caresse le rêve d’un retour – réel ou virtuel – à taghart pour le délivrer. J'arriverais par la mer. Je ne sais d’où, je ne sais quand. Dans le ventre d'une baleine ; une barque tirée par six sirènes ; un char ailé attelé à six anges ; un vaisseau tiré par six serpents. Ce serait au septième jour de l'humanité et je déploierais tout le charme littéraire pour retenir la baleine qui me livrerait sa cargaison quotidienne de fruits de mer et pour marier les sirènes avec les anges avant que l'on n'oublie les uns et les autres. Je passerais mes journées à écrire des poèmes – que nul n'écrirait plus sinon pour porter le deuil de la poésie – à la plume d’hirondelle, prenant mon encre à des cornets en arar remplis d’océan aromatisé et colorié au safran, au henné, au gingembre, à la cannelle, à l'iris, à l'anis, à la coriandre, au laurier… et dégageant le parfum recouvré de la glace Hoisenard.

