LE RECUEIL DE PARIS : LA RUEE DES LIVRES

11 Oct 2018 LE RECUEIL DE PARIS : LA RUEE DES LIVRES
Posted by Author Ami Bouganim

Ami BouganimA Paris, chaque saison aurait sa ruée. L’automne s’illustre par celle des livres qui se livrent à leur tonitruante parade. Derrière eux, les auteurs se poussent des coudes, se bousculent, se font des crocs en jambe, se renvoient l’ascenseur… ou échangent des invectives. C’est toujours la télévision qui vend le mieux et ce sont les maîtres des plateaux qui trient, dans la nouvelle livraison, les ouvrages qui seront encensés et ceux qui seront voués au pilon. Ils ne cherchent plus vraiment une histoire, mais un énième commentaire sur l’actualité. Ces livres-là, qui ne sont ni des romans ni des essais et sont écrits ou produits par des dissidents d’on ne sait quoi, des victimes de harcèlements sexuels ou parentaux, des ex-tout-ce-que-l’on-veut. Ils ne trouvent lecteurs que parce qu’ils les racolent sur les trottoirs de l’ennui et que le lecteur se double, de plus en plus, d’un voyeur incorrigible. Ces livres sont si lisibles qu’ils sont tous bons, si redondants qu’ils sont tous mauvais. Leurs auteurs ne savent s’ils sont commentateurs ou prophètes, exorcistes ou charlatans, avec des excités qui tirent leurs mots dans tous les sens ou des sages qui égrènent des banalités de l’air d’assener des vérités pour réveiller les consciences engourdies. Les plus terribles, les plus pimpants et glamouresques, restent les représentants de ces dynasties intellectuelles qui sont en train de se former et dont les seuls noms exercent les charmes d’un sésame aux esprits et aux poches. Le jour n’est peut-être pas loin où les médias se chargeront d’établir le bottin de la nouvelle noblesse de plume dont l’encre serait si consensuelle qu’elle ne livrerait que des messages aussi volatiles que leurs variétés.

La gloire littéraire participe, quoiqu’on en dise, de celle des livres sacrés. La Bible, l’Evangile, le Coran, pour ne mentionner que les plus dogmatiques, ceux qui ne sauraient avoir tort. Tout est dans le livre, ne cesse-t-on de nous rebattre les oreilles, la distinction de l’homme est dans son rapport aux livres. Malheureusement, j’ai rencontré plus de bonnes gens hors du livre que dans le livre pour ne point parler de ceux qui sont derrière eux ou ceux qui les brandissent. C’est dans les livres que les dogmes se déposent, c’est par eux qu’ils se perpétuent et ce n’est pas la béate célébration du livre qui va désencombrer les devantures des libraires, déboucher un esprit de plus en plus étranglé et ouvrir des percées dans les baratins qui bercent. L’homme dogmatique se remarque, par-ci, par-là, comme prédicateur et, quand il se gausse de critique ou, pire, de dialectique, comme petit ou grand terroriste symbolique. Il n’a pas fini d’abattre un livre, comme lecteur ou comme auteur, qu’il entame un nouveau. Ce n’est pas un hasard si je conclus ma carrière de lecteur par l’œuvre complète de Voltaire, acquise pour 2 euros sur Amazon, et ma carrière de recenseur comme auteur de posts sur Facebook… Quand le patron de Gallimard ou de Hachette annoncera combien il alloue aux associations caritatives ou même au mécénat pour draguer les malheureux pantins des lettres doués d’une veine littéraire, dénués de tout talent bonimenteur et répugnant à proposer leurs charmes poétiques sur le trottoir des médias (la bête noire des éditeurs !), je consentirai à revoir mon opinion sur le patron d’Amazon qui vient d’annoncer qu’il se délestait de deux milliards de dollars – sur ses bénéfices personnels – en faveur de son œuvre philanthropique…

Ce ne sont pas les tentatives de liquider les livres qui ont manqué. Rabelais bien sûr pour ceux qui n’ont pas cédé au littérairement correct. Cervantès pour ceux qui persistent à livrer assaut aux mauvais moulins à mots. Plus proches de nous Joyce pour ceux souhaitant lire pour lire, Céline, pour ceux qui réclament que l’on broie intelligemment les mots. En vain. La mort des lettres viendra de leur dissémination plus sûrement que d’une grève de lecture. Quand chacun se mettra à écrire son livre, nul ne montrera de l’intérêt pour le livre de son voisin de palier. On le connaît de trop près, ce n’est pas dans ses livres qu’on trouvera ce qu’on n’a pas trouvé à écrire dans son propre livre. Le salut viendra peut-être d’… Amazon. Dans la pléthore des livres publiés chaque jour sur cette bibliothèque de Babel, le succès sanctionnerait enfin le talent de l’auteur inconnu, sa veine littéraire, son audace narrative, la virtuosité de ses transgressions et l’allure de ses belles prospections par des chemins où ses pas ne rouleraient pas de vieux mots sans leur donner une nouvelle aura. On peut invectiver Amazon autant qu’on le souhaite, l’accabler des pires vices, bouder ses services et ses livres, il est trop monstrueux pour s’émouvoir des protestations des éditeurs dont on devra un jour ouvrir le procès pour le siècle pendant lequel ils ont exercé l’une des autorités mercantiles les plus arbitraires, cavalières et humiliantes. Pour un Joyce et un Proust de repêchés combien ont échoué dans les poubelles des livres perdus. Ce ne sera peut-être pas meilleur avec Amazon, ce sera sûrement moins discrétionnaire.

Je n’en suis pas moins triste pour les libraires, j’aimais l’odeur du papier raclé par la plume et parfumé à l’encre. Mais je l’ai été pour les serruriers, les ébénistes… les horlogers surtout qui réglaient mes réveils et me fournissaient l’une des métaphores les plus séduisantes de Dieu assimilé par Malebranche à un Horloger universel. Bah ! ils devront se résigner à passer avec le lecteur de papier. Ce que les négociants en papier imprimé, recyclable ou non, ne comprennent pas c’est que les tablettes présentent l’insigne mérite de s’adapter à des lecteurs de plus en plus vieux – et l’on sait combien le lectorat est en train de se cataracter. Mais je vous rassure : on n’en est pas encore là, on doit encore surmonter la risible et pathétique collusion du papier-journal avec le papier-livre contre le livre numérique.

Le livre est une denrée plus éphémère et périssable qu’on ne nous le dit, du moins les titres qui écument aux rentrées littéraires. Seules les années sinon les siècles diront lesquels méritent de planer sur le tohu-bohu livresque. Plutôt que vous atteler à tous ces auteurs pamphlétaires qui politiseraient jusqu’aux cordes de la narration que n’ouvrez-vous pas de nouveau Candide de Voltaire, Le Père Goriot de Balzac, Un cœur simple de Flaubert, La Métamorphose de Kafka…