CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE CHERCHEUR QUI BASCULA DE LA CRITIQUE DANS LA DÉMENCE

14 Oct 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE CHERCHEUR QUI BASCULA DE LA CRITIQUE DANS LA DÉMENCE
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

Le professeur Ohad Shatz était petit-fils de déportés, il avait subi stoïquement les pressions, contraintes et inhibitions de ses parents, il croyait les avoir épargnées à ses enfants. Or un de ses petits-fils montrait une imprévisible et insidieuse curiosité pour la Shoah. Il voulait savoir ce que ses ancêtres racontaient sur les circonstances de leur arrestation. Pourquoi n'avaient-ils pas gagné la Palestine ou l'Amérique ? Dans quels camps avaient-ils été internés ? Pourquoi n'avaient-ils pas résisté ? Pourquoi de tous les millions de déportés avaient-ils été parmi les rares à survivre ? Comment s'étaient-ils connus ? Comment avaient-ils pu vivre sans leurs parents et leurs proches ? Il ne se contentait pas de faits, il voulait comprendre comme seul un enfant curieux et intelligent le souhaite. Sans omissions, sans censures.

Ses questions étaient directes, brutales et d'autant plus inquisitrices qu'elles interpellaient l'enfant en Shatz. Ce dernier réalisait à quel point il n'avait pas poussé ses propres interrogations dans leurs retranchements et combien les explications qu'il donnait à l'enfant sonnaient creuses. Pourquoi haïssait-on le Juif plus qu'on ne l'aimait ? Pourquoi les Allemands, qui passaient pour les plus civilisés, cultivés et policés des Européens, s'étaient-ils comportés comme des bêtes carnassières ? A quelles ressources et à quels stratagèmes avaient recouru les survivants ? Qu'avaient-ils gardé comme séquelles ? Un jour l’enfant lui demanda s'il connaissait le numéro de son grand-père passé par Auschwitz. Il le connaissait par cœur, il assura ne plus s'en souvenir. L'enfant insista tant qu'il dut le lui donner. Il réalisait à quel point la Shoah planait sur cette ville qui abrite Yad Vashem. Il choisit de traiter de ce thème dans un article universitaire et dans son esprit c'était davantage par devoir de mémoire et pour comprendre que pour éventer des mythes.

Shatz ne voulait pas tant se poser en thérapeute qu'en patient et il se demanda, en chercheur plus radical que le commun de ses collègues, ce qui le dérangeait dans le paradigme dominant et se contenta, par réserve autant que par incompétence, de situer le terrible génocide dont ses coreligionnaires continuaient de ruminer le souvenir dans une perspective psychiatrique. Il insinuait que si la banalité caractérisait le mal génocidaire comme l'avait constaté Arendt, le traumatisme caractérisait la réaction victimaire. Il concluait par des considérations, plutôt hasardeuses, sur la poursuite du Bien où il insinuait en passant que toute religion recouvre ou couve désormais une « démence » et que celle-ci est d'autant plus pernicieuse qu'elle est vécue comme remède.

La parution de l’article était passée inaperçue, ses collègues ne lisant pas plus ses publications qu’il ne lisait les leurs. Il doutait même que le comité éditorial l’ait lu. Les membres de ces comités ne lisaient plus, ils remplissaient leur revue. Ses titres, son expérience, son rang universitaire avaient dû suffire. Le thème peut-être aussi. Il avait introduit des citations, qu'il avait pris soin de mettre en exergue, des notes bibliographiques, que personne ne se souciait de vérifier malgré les moteurs de recherche. C'était tout ce que l'on regardait, on ne prenait pas la peine de lire. La littérature psychiatrique aussi était en pleine explosion. Elle allait dans tous les sens sans rien proposer de nouveau et de pertinent. La surpopulation était telle, partout dans le monde, qu’on n’avait plus de patience pour les malades et encore moins pour les aliénés. Il s’était gardé avec cela de trop l’écorner.

Malheureusement, un journaliste nationaliste, plus excité que le commun des nouveaux sicaires, le découvrit et ouvrit une croisade personnelle contre lui. Il criait au sacrilège absolu et à la négation de la Shoah. Il épingla d’abord ses thèses sur l’antisémitisme. Pourtant, de tout ce qu’il avait écrit, celles-ci lui semblaient d’une banalité encore plus sidérante que celle d’Arendt sur le mal. L’antisémitisme était une réaction irascible aux prétentions, implicites ou ouvertes, du judaïsme et il était d’autant plus pathologique que ces prétentions étaient outrancières et militantes. Ce n’avait rien d’original. Cela se rencontrait dans « Auto-émancipation » de Leo Pinsker dont le court texte avait servi de manifeste aux Amants de Sion, régénérateurs du judaïsme national en Europe de l’Est. Dans les articles de Max Nordau, psychiatre français, qui avait poussé Théodore Hertzl, le fondateur du sionisme, à proposer sa solution étatique après avoir préconisé la conversion en masse des juifs dans le but d’éradiquer… l’antisémitisme. Shatz s’était contenté de constater que plutôt que d’atténuer les prétentions juives, la Shoah leur avait donné une tournure exaltée présentant des accents morbides et plutôt que de réduire l’antisémitisme elle lui avait donné des formes plus malignes. Israël – l’Etat autant que le peuple – était plus incompréhensible que jamais, les prétentions que recouvraient la légitimation de son existence plus scandaleuses que jamais. S’écartant de son sujet, Shatz se risquait néanmoins à déplorer l’absence d’un « traité pathologico-politique » qui démêlerait l’écheveau théologique de l’humanité monothéiste en général et du judaïsme en particulier pour mieux cerner le phénomène de l’antisémitisme. La banalité du mal ne recouvrait pas grand-chose, le totalitarisme était un symptôme intermédiaire. Les réparations, la repentance, la résilience, l’éclipse de Dieu éludaient les questions les plus troublantes qui reviendraient avec encore plus d’intensité si l’on persistait à les refouler. Shatz se permettait d’insinuer qu’on devait s’interroger sur les troubles qu’introduisent dans les religions la non-existence et la non-manifestation de Dieu comme en témoigne la science.

Shatz était, autant le reconnaître, de ces irréductibles qui considérait le port du calot comme un couvre-cerveau qui accablait son porteur davantage qu’il ne témoignait de sa dignité. Il ne s’était pas remis de la lecture des Encyclopédistes et plutôt que de plaider en faveur de leur religion naturelle contre la religion dogmatique, il s’interrogeait sur la notion du Bien, qu’il pointe Dieu, la Loi ou le Beau. Il constatait que les grands massacres, les plus longs et virulents, avaient été accomplis au nom du Bien plutôt qu’en celui du Mal, à toutes les époques, de l’Antiquité à la Modernité. Les victimes des guerres de religions, celles des conquêtes et des reconquêtes, celles des campagnes d’évangélisation, de rééducation, de persuasion… celles de la Shoah autant que celles du Goulag. Le Mal ne prédispose qu’à de brusques et courts accès de violence, il ne s’illustre pas dans des politiques de liquidation et du meurtre ni n’en réclame.

Les thèses de Shatz étaient, autant le reconnaître, disparates et dispersées, comme dans l’ensemble de la littérature psychiatrique qui ne trouvait rien à innover depuis des décennies. C’est dire qu’on se déchaîna contre lui de tous côtés. Les gardiens vigilants de la Shoah, les inquisiteurs nationalistes, les milieux rabbiniques… les terribles intellectuels juifs de France. Bien sûr ses collègues dénoncèrent son… nihilisme. Ce n’était pas de la recherche, mais de la provocation. Le malheureux se retrouva au cœur d’un scandale pathologico-politique alors qu’il n’avait cherché qu’à comprendre pour mieux répondre aux questions de son petit-fils et le préserver des séquelles du génocide dont ses ancêtres avaient été victimes. Bien sûr on l’accusa de haine de soi, de traître à la cause sioniste, de délateur auprès des nations… et l’on envisageait sérieusement de le poursuivre en justice pour négationnisme et atteinte à la mémoire des victimes de la Shoah. L’université s’empressa de le mettre en pré-retraite et sous la pression de ses donateurs, elle le déchut de ses titres, de ses prix et de ses diplômes. Bientôt, le sénat se réunit en session extraordinaire pour le radier de ses archives et de ses bibliothèques. Ce n’était pas un anathème, on ne se livrait pas à ce genre d’excommunication dans le milieu universitaire, c’était une mesure de prévention destinée à enrayer la désertion… des grands donateurs.

Shatz fut pris dans une telle tourmente, orchestrée par ceux, plus nombreux de jour en jour, qui se sentaient blessés, comme dépositaires de la mémoire de la Shoah, comme veilleurs de Dieu, comme gardiens de Jérusalem, comme sommités mondiales dans la recherche sur l’antisémitisme et sur ses mutations, comme patriotes hargneux, comme pétitionnaires du Bien, qu’il ne savait plus quelles thèses étaient de lui, lesquelles lisait-on entre les lignes et lesquelles lui mettait-on dans la bouche. Seuls les intégristes se désintéressaient de l’énième scandale parmi les mécréants. Ils n’attendaient rien de l’université, ils ne lui demandaient rien. Elle semait les germes de l’hérésie, elle récoltait des sanctions divines. Ils ne voulaient pas plus entendre les questions que soulevait le nouveau renégat sur le rôle de Dieu dans la Shoah que connaître ses réponses. Il s’était altéré, il finira par se décomposer dans « le sable et la vermine ».

Shatz se savait critique, il ne se savait pas… déicide. Il se remit stoïquement à la lecture de Karl Kraus et d’Otto Weininger pour mieux comprendre les terribles crimes dont on l’accusait. Il n’en dormait plus et bientôt on le vit hanter les couloirs de l’université, où il n’avait plus rien à faire, comme une âme perdue, la mise négligée, argumentant avec lui-même, se récitant l’article qu’il connaissait désormais par cœur et c’est dans cet état hirsute qu’il échoua dans le bureau de son collègue, le Pr. Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du Syndrome de Jérusalem :

« Vous ne réalisiez que vous passiez le seuil de l’insanité, s’enquit Strauss.  

– Pourriez-vous me dire où passe le seuil entre insanité, démence  et critique ?

– Là où passe la ligne de démarcation morale.

– Je ne sais plus où elle passe, j’ai découvert des monceaux de cadavres dans le sillage du Bien et de sordides épouvantails derrière le Mal.

– Vous avez peut-être pris le Bien pour le Mal, vous auriez basculé dans le nihilisme.

– J’ai découvert le pire nihilisme derrière le Bien, Nietzsche était autrement plus éloquent que moi.

– Vous n’êtes pas Nietzsche.

– Je ne le prétendais pas, je ne songeais qu’à préserver ma progéniture.

– Vous lui avez nui. »

Strauss dévisagea longuement son collègue et dans un rare moment de sincérité et de complicité, il chuchota :

« Vous êtes pourtant bien placé pour savoir que si l’on est en droit de tourner autour de la plaie d’un patient, on n’a pas intérêt à la crever. Cela risque de défaire les pansements dont on s’ingénie à la couvrir. Tout un Talmud, toute une Kabbale. Les Juifs sont bel et bien les enfants battus de Dieu et c’est en tant que tels qu’ils hantent l’humanité et assument leur humanité. »

Strauss avait ce ton doux et macabre que prennent les sociétaires de la mort pour se séparer d’une dépouille avant de la recouvrir de terre :

« Que me conseillez-vous ?

– De partir le plus loin possible pour vous faire oublier. »

Le malheureux Shatz avait refusé plus d’une fois dans le passé à quitter Jérusalem pour Sydney, Aix-la-Chapelle ou Boston :

« Je ne le pourrai jamais.

 – Pourquoi donc ?

– Parce que je suis une victime des nazis et que j’ai un numéro tatoué sur l’âme. »

Strauss dirigea délicatement son collègue vers l’institution rabbinique qui accueillait les patients qui « s’étaient laissé prendre dans les pelures du mal, de la médisance et de la délation ». Ils se soumettaient à un processus de rééducation qui les réconciliait avec leurs racines, les replongeait dans les sources, ranimait les étincelles divines dans leur âme éteinte. Cette cure de réenchantement comportait des séances de repentance quotidienne, d’endoctrinement talmudique et de méditation poético-liturgique. Des séances kabbalistiques aussi où l’on cherchait l’extase de n’être rien pour regagner l’insigne mérite d’être le douloureux chéri de Dieu…