The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : L’ENIGME DU PATRE

C’était le plus grand lettré de la presqu’île du temps où cette dernière se balançait au gré des vagues et se renouvelait avec les vents qui l’aéraient régulièrement et la débarrassaient de ses mites. L’intransigeance et l’intolérance ne résistaient pas aux insinuations des vents et des vagues qui accentuaient la vanité des choses et des dires. Mogador se gardait de prendre une posture philosophique, elle était trop rectiligne et austère pour que l’on s’embrouille dans sa casbah ou dans sa médina. Peut-être Averroès ; peut-être Spinoza. Sinon, on était comblé par la Pitié de Dieu et le miracle répété qu’elle garantissait dans l’éclaircie de l’aube célébrée par les oiseaux et contresignée par le muezzin.
Des mois après sa venue, la ville dut convenir qu’il n’était pas de passage. Il était d’une belle prestance, la barbe blanche, taillée soigneusement, de longs cheveux gris ramenés en queue de cheval sur la nuque, les yeux se colorant de ciel lorsqu’il s’arrachait à sa médiation intérieure qu’il accompagnait d’un marmonnement inaudible. On ne savait s’il était berbère ou arabe, ne se souciait davantage de découvrir de quelle tribu ou de quel clan il était ni dans quel douar, village ou ville il était né. Il parlait les langues qui se parlent et on était davantage curieux de savoir quels sanctuaires avaient cultivé sa veine liturgique et quelles medersas avaient meublé son esprit. Il portait une besace sur le dos et pour changer de tenue chaque jour, il devait avoir une riche garde-robe. Ses vêtements présentaient toutes les couleurs des djîn du Maroc. Le rouge de Baba Hamou, le noir de Sidi Mimoun, le bleu de Moussa, le jaune, le violet et encore le noir pour les esprits féminins, le vert des Rijal Allah… C’était pour dire qu’il les avait vaincus tous ou les incarnait tous. Mais il s’habillait surtout de blanc pour marquer son allégeance à Abd el-Qader Jilani.
On voyait passer tant d’errants dans la ville qu’on ne distinguait plus entre les mejdoub, les haddaouis et les bouderbalas ; on savait seulement que certains étaient des monuments de science et de sagesse, d’autres des amants de la solitude ou des artistes de leur démence. On les accueillait avec un mélange de soupçon et de crainte, gardant de respectueuses distances pour ne pas se les aliéner et provoquer nul ne savait quel ressort qui partait en imprécations, en remontrances et en menaces. Le nouveau venu s’attira comme surnom Le Pâtre et même quand on sut son véritable nom, il garda son surnom. Peut-être parce qu’il avait pour habitude de s’isoler sur l’un des rochers et de sortir une flûte de sa besace, peut-être parce qu’il ne se départait jamais de son bâton de berger.
Essaouira a toujours été une station d’aiguillage des rêves. Les Souiris viennent d’ailleurs et partent ailleurs, avec le cadastre de la ville dans leurs souvenirs, ses mélopées dans leur âme et les battements d’ailes des goélands dans le regard. C’est comme ça depuis la création de la ville, avec les premiers négociants, musulmans autant que juifs, chargés d’activer une ville conçue comme une passerelle avec le monde. Leurs enfants allaient étudier à Fès ou à Manchester, ils n’étaient pas nombreux à rentrer. Seuls les artisans et les artistes restaient parce que les uns croyaient la ville d’arar et qu’ils ne pouvaient renoncer à ce revêtement, les autres qu’elle était possédée et qu’ils ne pouvaient renoncer à leurs démons sans perdre leur inspiration. C’est dire que la ville ne s’émeut pas vraiment de l’apparition d’un nouveau venu ou du départ d’un ancien.
Bientôt on découvrit que Le Pâtre avait lu tous les livres sur Essaouira. En arabe, en hébreu, en français, en espagnol, en anglais. Iqaz as Sarira li ta Tarikh As Saouira de Mohamed ben Saïd As Siddiqi, le père, me semble-t-il, du regretté scénariste et comédien Tayyeb As Siddiqi (Seddiqi) ; Estudios Saharinos de Julio Caro Baroja ; Reconnaissance au Maroc de Charles de Foucault. Il citait les articles de Baumier, légendaire consul de France, sur la météorologie, la situation sanitaire, les pistes de la région. Il avait même épluché les manuscrits et l'on disait qu'il connaissait par cœur la chronique de la vie à Mogador entre 1845 et 1865 par le mohtassib Ahmed Tazzamouqat, mort en 1885. Le Pâtre se révéla surtout un maître du soufisme, disciple d’Abd al-Qader al-Jilani, le fondateur de la qâdiryya, la plus ancienne confrérie soufie. Né en 1077 dans un village du Jîlân (dans l’Iran actuelle), ce dernier se rend vers 1095 à Bagdad pour poursuivre des études coraniques. Il renonce à se recenser parmi les étudiants de la nizâmiyya, la première université musulmane, qui venait de perdre son prestigieux maître, Al-Ghazâlî, et suit l’enseignement de plusieurs maîtres en parallèle. Il entreprend un périple qui dura vingt-cinq ans, passant d’une confrérie à l’autre et d’un maître à l’autre. En 1127, il est de retour à Bagdad où il s’impose par son talent de prédicateur : on le surnomme le « faucon gris de Dieu ». Il meurt en 1166 et l’on se plaît à accentuer sa présentation du Jihâd comme la lutte intérieure contre les passions.
Au début, Le Pâtre ouvrait son cercle d’étude sur l’esplanade devant la porte de Marrakech où se concentraient les conteurs de la ville. Il ne réunissait qu’une poignée d’auditeurs, plus intéressés par les enseignements de Jilani que par les Mille et une nuits ou les glorieuses mésaventures de Joha. Jilani, expliquait-il, s’attache aux quatre lettres – t, s, w, f – qui entrent dans le mot de tasawwuf désignant le mysticisme islamique. La première lettre pointe la tawba ou repentir, à la fois extérieur, trouvant son expression dans les actes et les paroles, et intérieur, principalement du cœur. La deuxième pointe la safâ, l’état de paix et de joie qui sanctionne la pureté du cœur, libre de toute anxiété et de tout désir, préservé des nuisances mondaines par la prononciation litanique du nom d’Allah. La troisième pointe la wilâya pour la sainteté de celui qui vit dans l’intimité de Dieu au point d’en devenir un porte-parole. La quatrième lettre représente la fanâ’ ou annihilation de soi vécue comme unité avec Dieu. Le Pâtre s’attardait longuement sur les vertus de l’invocation du Nom qui garantit l’attachement à Dieu de tout son cœur et de toute sa pensée : « Car bien qu’Allâh ait créé toute chose pour l’homme », citait-il Jilani, « il a créé l’homme uniquement pour lui. »
Lorsqu’on lui proposa de déménager et de donner ses cours dans la principale mosquée de la ville qui avait longtemps abrité une médersa, il refusa sous prétexte qu’il n’en était pas digne. Les lacunes dans son érudition ne lui permettaient pas d’accéder à une chaire. Mais son auditoire ne cessant de grandir, il menaçait de couvrir toute l’esplanade et de ne plus laisser place aux cercles des conteurs. On avait d’autant plus de mal à l’entendre qu’il parlait d’une voie douce et mesurée et que ses remarques les plus incisives se perdaient dans un brouhaha d’exclamations et de rires. Le jour où il vit les conteurs parmi ses auditeurs, il comprit que même s’il s’interdisait de percevoir des honoraires, il les privait de leur aire de contes et de leurs revenus et il se résigna à gagner la mosquée. Elle n’avait peut-être pas d’étudiants, mais c’étaient tous les savants de la ville qui se pressaient autour du Pâtre. Sa renommée attirait les lettrés des bourgs et des villages des pays haha et chiadma heureux de voir leurs terres se mettre de nouveau à parler. C’est à cette époque qu’il éclaircit le rang du soufi dans l’enseignement de Jilani. Le mot vient du mot arabe – sûf – pour laine, les soufis passant pour les compagnons du Prophète « revêtus de laine » ; peut-être aussi de safâ qui caractérise leur vie « libre des anxiétés de ce monde, à l’aise et en paix » ; peut-être aussi de sâfi pour la rectitude de leur cœur accordé à l’essence d’Allah ; peut-être enfin de saff parce que les soufis se tiendront au premier rang lors du Jugement dernier.
Dans l’esprit de son maître, Le Pâtre privilégiait le cœur. Il aimait à citer cet aphorisme : « Le secret intime est un oiseau, et le cœur est sa cage ; le cœur est un oiseau, et le cœur est sa cage ; la constitution de l'homme est un oiseau, et la tombe est sa cage. » Il ne cédait pas aux arguties et ne se laissait pas entraîner dans des controverses. Quand quelque vaniteux faisait étalage de son érudition, il mobilisait el-Jilani : « Viens, ô mon frère ! nous allons pleurer devant la science de Dieu à notre sujet ! » Le Pâtre avait particulièrement à cœur le sort des mendiants. Les mains se tendent, disait-il, lorsque les traits sur le visage composent les hiéroglyphes de la mendicité. Ce n'est que pour demander un ou deux dirhams, c'est pour une galette d'orge. S'il est une chorégraphie de Dieu, elle n'est pas du soleil et de la lune, des astres et des étoiles, des croassements et des gazouillis, du vent et des vagues, des livres et des âmes, elle l’est de la charité. Lui-même ne manquait pas une occasion de remercier son protecteur, un riche et pieux commerçant qui l’abritait sous son toit et subvenait à ses besoins.
C’est également à cette période qu’il donna sa vision du souab souiri qu’il éleva au rang d’un « savoir-vivre universel ». Il préconisait de s’attarder au vol du papillon pour mieux s’imprégner du caractère éphémère de la vie ; de marquer sa gratitude à l’abeille pour son dévouement et son œuvre de pollinisation ; de célébrer l’hirondelle pour son élégance et la virtuosité de son vol. Il recommandait de s’accorder aux marées et à la luminosité du jour variant avec le ton du ciel, d’assister régulièrement au ballet des vagues pour en recueillir les embruns, de se garder de médire du vent. Il prescrivait de s’acquitter quotidiennement de l’échange des salutations, de chercher les points d’accord plutôt que de divergence, de garder les traits probes en toutes circonstances et de se montrer patient avec l’intelligence pour en tirer les ressources de science qu’elle réserve. Il ne trouvait meilleur loisir que l’exercice calligraphique, à tous les âges, pour cultiver la piété et l’humilité, acquérir la patience et la minutie, héralder sa vie et dignifier son maintien. Il conseillait bien sûr de mourir le soir tombant pour ressusciter le jour levant. C’était une courte période dans l’histoire d’Essaouira, mais elle était si lumineuse qu’elle resta gravée dans les mémoires.
Quand Le Pâtre commença à faiblir, que sa vue et son ouïe baissaient, qu’il ne pouvait plus gagner les rochers pour charmer les vagues de sa flûte, il se mit à traiter de sa vieillesse. Malheureusement, il ne laissa pas d’écrits malgré les pressions exercées sur lui et auxquelles il se dérobait avec des citations comme celle de Rumi : « Le monde est pareil à un livre, comportant des commandements cachés ; ton âme est sa préface, comprends bien ce mystère. » Ce n’est qu’après sa mort que l’on découvrit qu’il avait eu des échanges réguliers avec un rabbin et le curé. Ils tentaient de cerner les convergences entre les veines mystiques dans les trois religions et comme ils étaient tous trois de bonne volonté, ils en décelaient de nombreuses. Quand on demanda au curé s’ils avaient enregistré leurs échanges, il répondit : « Tout est consigné dans les cœurs. » Des décennies après le décès du Pâtre, on se souvenait dans la ville de ce cet aphorisme qui lui ressemblait tant :
« Ce qui est derrière tout cela, derrière toi, derrière moi, c'est l'Enigme. Ce qui dans le pollen attire l'abeille ou la charge de le livrer aux ouvrières qui dans la ruche produiront du miel sous le règne d'une reine, c'est l'Enigme. Ce qui virevolte dans le papillon, avec cette légèreté qui dissuade toute agression, c'est l'Enigme. Ce qui actionne la charnière nocturne du jour c'est l'Enigme. C'est elle qui aiguille les marées, draine les eaux dans l'oued, soulève et calme les vents, ouvre et clôt les fleurs. C'est elle qui s'inscrit en point d'interrogation en chacun. »
Quand on s’avisait de lui demander qui est derrière l’Enigme, il répondait : « L'Enigmateur. »
Photo : Collection Soraya Neige Coran.

