LE RECUEIL DE PARIS : LE THEATRE DES INTELLECTUELS

23 Oct 2018 LE RECUEIL DE PARIS : LE THEATRE DES INTELLECTUELS
Posted by Author Ami Bouganim

Paris se pose en capitale mondiale de la vanité et elle ne le cache pas. Elle persiste à se prendre pour le plus grand atelier intellectuel au monde. Ces hurluberlus, ni plus ni moins intelligents que d’autres, se relaient, de plus en plus guignolesques, sur la scène de l’on ne sait quel théâtre de marionnettes installé, pour le meilleur et pour le pire, dans un quartier qui se veut latin alors qu’il est gaulois. Le culte de l’intellectuel prend, on doit en convenir, des allures caricaturales. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, on connut une série de périodes plus cocasses les unes que les autres : celle, terrible, où l’on sartrait à tort et à travers, à coups de lourds pavés, de pièces indigestes et de romans ficelés d’ennui et où l’on n’avait d’autre choix que de s’aligner sur le Grand Prêtre et la Grande Prêtresse si l’on ne voulait pas avoir les sbires des Temps Modernes à ses trousses. Puis la période lacanesque où l’on hochait de la tête pour cacher à son voisin de messe que l’on ne comprenait pas. Puis l’étrange et sidérant tournis talmudique qui permit à un certain Benny Lévy, peut-être un brouillon de Messie parisien, de cashériser le pauvre Sartre sur son lit de mort et d’en tirer gloire en ce monde et, je présume, dans l’autre. Paris a besoin d’un intellectuel de service et plus il serait terrible et mieux l’on se sentirait grandi par lui. Le brave et attachant Flaubert, artisan-écrivain s’il en fut un au XIXe siècle, ne venait pas à Paris sans savourer « ce bon air… qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ». Camus, pourtant célébré par Paris, n’était pas indulgent avec elle. Dans « L’Enigme », il l’assimile à la caverne de Platon : « Paris est une admirable caverne, et ses hommes, voyant leurs propres ombres s’agiter sur la paroi du fond, les prennent pour la seule réalité. Ainsi de l’étrange et fugitive renommée que cette ville dispense. » Plus radical, Blanqui dénonce « la dictature morale » de Paris.

Les meilleurs prennent leurs repas prytanéens à la très cardinalesque et auguste Académie française. De beaux esprits, sensibles aux tonalités des mots, se réunissaient dans le dos de la cour. Richelieu, dont on ne peut dire qu’il manquait d’entregent politique, choisit de se les lier plutôt que de se les aliéner. Il pousse la sollicitude jusqu’à surveiller la rédaction des statuts et placer son garde des Sceaux parmi ses quarante membres. Il introduit trois conseillers d’Etat et bien sûr les libellistes qui lui étaient dévoués. L’institution est chargée de l’élaboration d’un dictionnaire, d’une grammaire, d’une rhétorique et d’une poétique. Le 25 janvier 1635, des lettres patentes du roi officialisent la compagnie « chargée de rendre le langage français non seulement élégant mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences ». Le cardinal, grand limier de France, se donnait sa police de l’esprit, de la pensée et de la langue. Le premier tome du Dictionnaire de l’Académie française parut en août 1694 ce n’est qu’en 1795 ( !) que l’Académie, devenue Institut de France, s’installe au palais Mazarin après avoir erré dans le Louvre. Depuis, elle n’a cessé de décerner l’immortalité à d’illustres mortels pour services rendus à… l’on ne sait toujours pas quoi. La grandiose institution a souvent servi de cénacle où caser des personnalités pour lesquelles on n’avait pas meilleure maison de retraite ou d’asile de reconversion pour toutes sortes de vedettes dont le nom promettait de dépoussiérer cet hospice pour immortels dans l’attente de leur dernier soupir.

On n’a pas assez mesuré le caractère versatile de l’intellectuel, on n’a pas dévoilé ses traits… aristophanesques. Pourtant si Socrate a tant mérité de passer à la postérité, c’est parce qu’il excellait à dénoncer les travers des sophistes que l’on peut légitimement considérer comme les ancêtres de nos intellectuels. Il les a caricaturés à ses dépens et au prix de sa vie. Il n’aurait ni corrompu la jeunesse ni violé les sacro-saintes lois de la cité. Il s’était plutôt aliéné les sophistes qui ne toléraient pas d’être tournés en dérision par un personnage loufoque qui ne trouvait rien de mieux à faire que de les interpeler sur l’agora. Pendant très longtemps, j’ai cherché des intellectuels hors de Paris. Chaque fois qu’on me présentait un candidat anglais, je le trouvais irrémédiablement insensible aux frontières entre l’ironie, le sarcasme et l’humour ; chaque fois qu’on me soumettait un Américain, il se révélait de souche gauloise, irrémédiablement sorbonnard ou oulipien. J’en suis arrivé à la conclusion que ni les Etats-Unis ni l’Angleterre ne détiennent de spécimen et que seule l’heureuse France, « mère des sciences, des arts et des lettres » en regorge. On trouve bien des intellectuels à Buenos-Aires mais tout à Buenos-Aires est une caricature de Paris – à l’exception notoire de la Samba, plus lascive qu’intellectuelle –, y compris Borges qui ne savait pas lire Voltaire. Sinon partout ailleurs, je me suis retrouvé en présence d’un brave chercheur qui s’interdisait de parler d’autre chose que de son domaine de recherche, dénué de ce panache si caractéristique à l’intellectuel-touche-à-tout, se-prononce-sur-tout et récuse tout ce qui ne sort pas de sa bouche-mêle-tout.

Ces dernières années, l’aiguillage intellectuel passerait aux vedettes des médias qui se doublent souvent de clowns ou de montreurs de clowns. Certains commencent comme jeunes philosophes prometteurs et finissent dans le lit d’une animatrice ou d’une actrice ; d’autres entament leur carrière comme fous du plateau et la poursuivent comme provocateurs patentés. L’intellectuel n’est plus qu’un hochet dans les mains de présentateurs qui s’en servent comme moulins à paroles.