The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE VILLE EN HAIK

C’était du temps où les terrasses trônaient sur la ville et qu’elles étaient le lieu où la parole des femmes se libérait en brodant les prochaines noces et en crochetant les prochaines naissances qui, de génération en génération, perpétuaient des lignées s’étirant vers nul ne se souciait de savoir vers où. Les terrasses étaient séparées par des murets qu’on enjambait en montant sur un escabeau. Certaines avaient leur basse-cour, d’autres leurs pigeonniers ou leurs cages de lapins. On ne redoutait ni les chats ni les voleurs mais le vent qui arrachait le crépi de la chaux. Seules les cabanes des juifs, gardées par l’immuable et invisible prophète, lui résistaient. Pourtant, elles étaient d’osier et de lattes de thuya. C’était du temps où les terrasses étaient autant de parloirs dont les hommes, plus terre à terre, étaient exclus.
On se retrouvait sur les terrasses parce que ce n’était que là que les femmes parlaient à visage découvert. Des gloires et des misères d’une vie domestique se rassasiant de pain et d’olives, s’embaumant de lavande, se conservant dans la naphtaline. La rue était trop exposée, réservée aux cohortes des marchands qui venaient des villages prendre leur pincée de modernité. On n’y descendait qu’entourée des siens pour la procession crépusculaire qui reliait les portes et véhiculait les nouvelles. Le jour ne basculait pas dans la nuit autant qu’il s’y glissait accompagné des déclinaisons et des chuchotis du soir et c’était cet accompagnement qui donnait la plus sereine leçon de résignation aux êtres et au soleil. La lente dégradation se proposait en partition pour le recueillement et quand les dernières lueurs donnaient l’impression d’exténuer le ballet des vagues, on goûtait à la sérénité : le cœur battait au rythme des vagues de plus en plus invisibles, le regard s’insinuait dans les interstices des ombres de plus en plus vacillantes.
C’était toute la ville qui était au régime de la chaux et du haïk. Derrière la soie des remparts, la dentelle des embruns que dispensaient les vagues s’écrasant contre les rochers, le duvet du brouillard annonçant le vent et l’éclat de la lumière après les pluies. C’était une ville pudique où l’on se voilait de convenances, de politesses et de légendes. Les femmes portaient bien sûr leur haïk qui garantissait ce minimum d’anonymat vital dont on aurait besoin pour se permettre d’être librement ce qu’on est sans se dévoiler. Dans leurs haïks, elles étaient à l’abri des vents et des regards, libres de se livrer au ruminement de leurs désirs, assises sur des bancs ou sur des parapets, dans le chuchotis humecté d’embruns des araucarias, le murmure brisé des palmiers, le bruissement des caoutchoucs. Les regards suivaient le manège des passants dans la rue et ne s’en arrachaient que pour se risquer au large des rêves et des étendues.
Ce haïk-là – de hâka pour « tisser » ou « se cacher »? – était de soie, de lin, de laine, de coton, si vaste que c’était toute la silhouette qu’il drapait. Il était d’une sobre noblesse, on n’était plus riche, on n’est plus pauvre. On n’avait pas besoin de soigner sa mise, on était méconnaissable. Seul le vent se risquait à jouer dans ses plis. Mais je crois bien que les femmes avaient acquis un art du regard leur permettant de voir sans être vues et de se reconnaître entre elles sans se départir de leur réserve. On devinait les lignes, on soutenait un regard, on voulait en savoir plus. On décelait derrière la démarche et le geste l’âge de la porteuse, on lui adressait l’immuable dédicace de Baudelaire à la passante :
« Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
Ceci dit, on n’était jamais sûr que le haïk ne cachait pas la Qendisha. Mais à notre âge, davantage que le voile de l’inconnue, c’était celui de la mère et cela mettait une touche de sollicitude à la grâce.
De nos jours, le haïk passerait du parement au revêtement. J’ai rencontré des artistes qui calligraphiaient ou peignaient sur haïk, et quand j’ai demandé la chambre de mes parents dans le riad qui s’est installé dans leur demeure, les murs étaient tendus de haïk de lin, les rideaux étaient autant de haïks de soie, le baldaquin était un haïk de satin et la couverture était un haïk de laine. La guérite du prophète invisible trônait toujours sur la terrasse…

