The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : UNE VILLE DE RÉCRÉATION

C’était un berceau berbère, taillé dans une souche d’arar, posé sur des trépieds arrondis, le même que celui qui servit ses sœurs avant lui, ses frères après lui. Il tanguait au rythme des marées qui mouillaient les sensibles et vulnérables remparts qui communiquaient leurs vibrations aux demeures. Dérisoires mais protecteurs, ils couraient sur les gravures dans les classes et sous l’aiguille de la mère brodant son immuable trousseau sous prétexte de préparer ceux de ses filles comme si les noces n’avaient pas été consommées et que le berceau ne recelait que des brouillons de ce que ses enfants auraient été s’ils avaient été de l’un ou l’autre des prétendants qu’elle avait repoussés ou qui ne s’étaient pas présentés. Ses velléités romantiques, elle les reportait sur ses filles et c’est pour cela qu’elle calligraphiait les remparts sur leurs draps, leurs nappes et leurs taies d’oreiller. C’était sa manière de les protéger et de le préparer à tenir la plume comme elle tenait son aiguille, tous les doigts la soutenant pour lui soutirer une narration à contre-courant, tentée par tous les genres, ne cessant de se briser contre le silence ou, pire, de partir dans tous les sens sans vraiment se soucier de ce qu’elle laisserait derrière elle, traînée de mots qui se calcinerait dans le silence ou sillon que creuseraient des lecteurs. Bien sûr à l’encre violette parce que c’était elle – pourquoi elle ? – qui coulait dans des veines encrées par la France.
Les remparts délimitaient le périmètre de sa récréation, ils borneront celui de sa création. Il ne se serait jamais risqué loin d’eux, sa plume n’avait ni la légèreté pour s’envoler ni celle pour briller, et l’encre violette était passée de mode. Il serait resté l'enfant qui regardait la mère surveiller le berceau où dormait le dernier venu. Il en était arrivé à la conclusion que le destin se noue au berceau qui relaie le ventre maternel et que toute tentative de se dérober au geste de la nourrice, à ses chants et aux rêves qu’elle caresse pour le nourrisson est vouée à l'échec. On ne se repent pas ; on ne se métamorphose pas. Les ratures se conservent sous les ratures. Il n’avait cessé de répandre ses mots pour perpétuer la berceuse, il se résolvait à les ruiner pour l’ensevelir. On porte son berceau en soi et l'enterre avec soi.
La ville était de pâte d’arar et de meringue, de mélopées berbères et de rengaines lorraines, de litanies coraniques et de psaumes bibliques, avec des canons miniaturisés par des guerres autrement plus meurtrières. Les crieurs publics, qui n’avaient jamais grand-chose à annoncer, ne réussissaient qu’à exciter la pléthore des illuminés postés aux seuils des rues, ameutaient ceux logés dans leurs boyaux, vigiles d'une cité délirante et embrunée. Essaouira était de ces petites villes où la rumeur publique caricaturait les personnages, la pudeur ambiante voilait les vices et la politesse délayait les vertus dans un train de vie s’enlisant dans l’ennui. Le haïk blanc, de soie, de lin, de laine, de coton, dérobait à l’œil noir, si vaste que c’était toute la silhouette qu’il drapait. On devinait les lignes, on soutenait un regard, on voulait en savoir plus. On devinait l’âge et la grâce de sa porteuse derrière les plis, la démarche, le geste et le regard. Mais nul n’était sûr que le haïk ne cachait pas la Qendisha.
C'était toute la ville qui servait de cour de récréation, entre l’école et l’école, entre une dictée martiale et une récitation prévertie, une leçon de choses et une leçon de morale, un cours de calligraphie hébraïque et un cours de calligraphie arabe. Du port, embouteillé par l’arrivage ou déserté par les chaluts, tour à tour soulagé et angoissé, au cimetière, avec ses tombes se pressant pour mieux endurer l’ennui et restituer le cadastre de la mort que balayait le vent marmonnant le kaddish. De l’enchevêtrement de la médina, où les silhouettes se croisaient sans se heurter, au dépouillement du mellah, que l’on traversait entre des haies de mendiants psalmodiant les psaumes d’une histoire qui s’enlisait dans la boue ou se débilitait dans l’exil avec de suaves interludes à l’occasion des célébrations. De la porte de Marrakech investie par les conteurs et leurs auditeurs se repaissant des mille et une déconvenues de Joha à la porte de la Mer réservée aux exorcistes noires qui accompagnaient le coq aux plumes de tous les rih à sa propitiation. De la porte de la Marine protégée par ses seuls symboles qui dispensaient leur baraka au nom d’Ahmed le Renégat à celle de la Prairie au seuil de laquelle les mendiants sollicitaient ceux qui entraient et sortaient, les couvrant de la bénédiction de Sidi Mohamed Ben Abdallah : « Quiconque entre dans cette ville pauvre, la quitte prospère. Car dans cette cité, la richesse arrive d’horizons lointains… » De la porte des Lions monumentale et silencieuse à celle de la Mer en passant par la porte qui n’avait pas vraiment de nom, se prêtait à tous les noms et racontait, gravée sur son fronton, la dédicace de la cité : « Ce havre bienheureux fut édifié en l’an 1178 de l’hégire sur ordre de notre Seigneur Commandeur des croyants, fils de notre Seigneur Commandeur des croyants, le grand Chérif et Imam Sidi Mohamed fils de notre Seigneur Abdallah, puisse Dieu perpétuer sa gloire et son bonheur, Amen. »
Deux places d’armes dominaient les remparts, protégeant une légende qui n’avait pas éclos ou qui avait expiré. Les scalas étaient surmontées de tourelles carrées, leurs canons pointant entre les créneaux pour dissuader l’océan de donner l’assaut à la ville. Les soutes abritaient des artisans, les magasins des ateliers. Les petits corsaires croisaient des épées en bois qui se brisaient sitôt qu’elles se heurtaient à des glaives que les plus chevaliers exhumaient des coffres où leurs ancêtres avaient remisé l’exil de Séville et de Salamanque, de Grenade et de Cordoue. C’était de nouveau les Espagnols contre les Almohades ou les corsaires de Mogador contre ceux de Salé et ces combats aussi se terminaient par des accusations mutuelles et par la débandade de la récréation. Les canons n’étaient plus que les montures des hallucinés qui goûtaient au service de la Qendisha le vertige de chevaucher le large en quête de sirènes ou d’une Atlantide regorgeant de bibliothèques roses qui étaient alors réservées aux culottes courtes.
Ce n’était pas une ville qui avait des jardins, mais des jardins qui avaient une ville. Ils étaient hantés de personnages déglingués, retraités d’on ne savait plus quelle histoire, ballottés par le vent où virevoltaient des papillons, des hirondelles et des mouettes. Ils n’étaient ni au chômage ni à la retraite, ils s’étaient reconvertis dans le prêt d’argent. Ils avaient leurs récits que nul ne leur demandait de raconter, ils ne les écrivaient pas, ils ne se seraient jamais permis. Les livres étaient alors des monuments et nul d’entre eux ne briguait l’immortalité. Ils suivaient, nostalgiques, les jeux de billes des enfants. Les billes étaient tellement plus merveilleuses que les lourdes boules des retraités, de toutes les couleurs et irisations, dont de brouillées qui évoquaient des mots abscons et étaient plus précieuses et les grosses qui ne servaient à rien. Elles avaient une multitude noms. L’abeille, l’araignée, l’agate, l’arc en ciel, l’œil de chat, le canari, le condor, la mer bleue, l’œuf… l’essence ! Chacune recelait le concentré d’un mirage, d’un rêve, d’un désir encore en gestation qui lorsqu’il se déclarerait résilierait son grain dans la bille. Leur maniement réclamait plus de concentration et de doigté que des boules et il n’aura jamais compris pourquoi les grands musiciens, ceux qui s’incarnaient dans leurs instruments, se recrutaient davantage parmi les adultes que parmi les enfants. Lorsque la ville périclita, que le vent n’insinuait plus rien, ni ouverture ni clôture, que les hirondelles désertèrent leurs nids et leurs poèmes, que les goélands l’investirent, plus chahuteurs que pleureurs, les jardins flétrirent et la ville se mit à rouiller, dégageant des relents d’absence qui creusaient de longs silences entre les échanges.
Une île des corsaires s’étendait au large, des châteaux s’enlisaient sur la plage, des bâtisses hantées réclamaient un détour. Partout des puits rendaient les échos des pleurs sur les marins qui n’étaient plus rentrés, des arbres centenaires étaient gardés par des mendiants qui prélevaient leur aumône pour permettre de palabrer. Les arbres les plus convoités étaient ceux au pied desquels on enterrait les prépuces qu’on ne se résolvait pas à livrer à l’océan. Les gardiens ouvraient un livre, le Coran ou la Bible, pour procéder aux obsèques et ces arbres-là semblaient plus décharnés que les autres, ennuyés par les marmonnements ou surchargés de toutes ces alliances. Les coquillages conservaient les remous et les rumeurs des vagues qui les avaient déposés sur la plage. Les bagnards, des chaînes aux pieds, ramassaient les galets sur la plage et les chargeaient sur des charrettes attelées à de pauvres ânes efflanqués qui soutenaient le poids du monde et auxquels il était interdit de hennir pour ne pas inciter à la mutinerie.
La récréation partait du port, de ses marées et de ses rumeurs. Les sacs de jute s’entassaient en palettes sur l’un des quais, dans l’attente du bateau qui les attendrait au large et auquel ils seraient acheminés sur des péniches. Peut-être du blé, peut-être des amandes, sûrement les vestiges des trésors de Tombouctou dont ce port était désormais un des mausolées. Il ne résonnait plus que des hymnes à la misère qui permettaient aux pêcheurs, les traits tirés par leur large nuit, de se muer en débardeurs pour vider les soutes de leurs poissons. Ils célébraient la sardine, ils célébraient le pain. En arabe, en chleuh, en espagnol, en français. Ils louaient l’Océan. Il serait pêcheur pour partir à son tour à la recherche de bancs de poissons, escorté par les goélands, protégé par Sidi Mogdoul, patron des pêcheurs. Il serait un maillon dans la chaîne des débardeurs pour faire virevolter les paniers en se les passant. Il serait poissonnier pour proposer des sardines grillées sur les tables le long de la darse recouvertes de toiles cirées. Les sardines étaient dodues et luisantes, l’œil pétillant, contentes de leur sort, presque exaucées. Les mieux loties étaient conduites sur des charrettes au marché aux poissons. Les glaneurs étaient nombreux à suivre les charrettes pour récupérer les sardines qui s’en échappaient, soit pour les consommer, soit pour nourrir les chats qui restaient les meilleures souricières de cette ville qui redoutait elle ne savait plus quelle lèpre.
C’était aussi l’occasion d’assister à la criée et de se répandre par les souks. Le marché aux poissons se tenait derrière le souk des cotonnades dont les boutiques étaient autant de nids rembourrés de soie et de satin, de velours et de laine, de tergal et de toile. Les marchands étaient allongés sur des matelas, calés contre des coussins, suivant le manège de la rue ou absorbés dans la lecture de quelque livre qui, parce qu’il était en arabe, était de science et de sagesse. Peut-être le Coran, peut-être Averroès, peut être le Dalaïl el Khaïrat de Sidi M’hand Ou Sliman El Jazouli. Les échos des poissonniers ne leur parvenaient pas. Il serait marchand de cotonnades berbères sahariennes de Sigilmassa ressuscitée. Il passerait ses journées à lire Le Cantique des Cantiques, L’Ecclésiaste et Le Livre de la Splendeur, à la manière de Fils-du-Serpent sinon que ce dernier restait debout, accoudé à son établi, alors que lui se prélasserait des premières lueurs aux dernières ombres. Ce serait un travail de tout repos, dans l’attente du client qui parlerait de vallées ruisselant de magie et de villages escaladant l’Atlas, de tribus célébrant la cerise et de celles cultivant le safran. Les conteurs aussi se relaieraient au seuil de la boutique pour raconter la visite du Petit Prince à Mogador ou la résurrection de l’arganier sacré sur les branches duquel les villageoises nouaient leurs vœux les plus intimes.
Le marché aux poissons se partageait l’esplanade avec les fileuses de laine. Elles ne chantaient pas, elles se concentraient sur leur tâche pour ne pas se piquer à leur fuseau. L’esplanade était encadrée d’arcades sous lesquelles on trouvait des serruriers qui savaient trouver la clé d’un cadenas qui avait perdu la sienne ou réparer une serrure qui ne réagissait plus à sa clé. Les charnières étaient si nombreuses qu’on avait l’impression que c’était toute la ville qui était sur charnières et que celles-ci survivaient à la tournée des jours, des êtres et des choses. Quand elles étaient réparées et que la feuille de verre les avait lustrées, elles ne conservaient plus que les légères contusions causées par les noix qu’elles avaient cassées. Les serruriers semblaient avoir les doubles de toutes les clés de la ville et peut-être aussi celles des soutes condamnées, des bâtisses hantées, des destins verrouillés, des songes clos. Les clés rivalisaient de formes, de tailles et d’allures et certaines étaient des sceptres qui donnaient la raison sociale de leur détenteur davantage qu’elles ne fermaient ou ouvraient.
L’esplanade avait deux issues. L’une abritait le marché des couleurs, des huiles et des arômes. Bien sûr les marchands de charbon au milieu de leur mine, enduits de noir, les mains, le visage, la blouse surtout. Les marchands de rouge à lèvres, avec ou sans étuis, et de toutes les crèmes, à base de fleurs, qui relevaient le teint de la ville. Les marchands de gouts verts, jaunes et beige, de poudres pour toutes les encres, comme si l’encre était la denrée la plus vitale dans cette ville où elle ne prenait pas le temps de sécher qu’elle se diluait dans l’humidité ambiante, colorant les embruns. Les racines détrônées par les pilules magiques des nouveaux pharmaciens et leurs sirops dont les seuls goûts, par trop purgatoires, précipitaient la guérison. La deuxième issue abritait les écrivains publics qui resteraient les plus attachants dans la pléthore des écrivains. Ils étaient accroupis sur leurs coussins devant l’établi sur lequel ils avaient leurs encriers, leurs plumes et leurs calames. Sitôt qu’ils recevaient un client, ils posaient une feuille de sucre et attendaient d’écouter leur histoire pour choisir la plume et l’encre. Ce n’était pas une dictée, mais une consultation, si ce n’était que les patients devaient se contenter d’un escabeau à l’échelle de cette nacelle presqu’insulaire ceinturée de remparts que l’île peinait à remorquer. L’écrivain faisait le choix de son encre, violette pour les missives scolaires, noire pour les lettres officielles, dorée pour les lettres de vœux, bleue pour les lettres de salutations, blême pour les lettres de deuil. Ils délivraient leur message d’une plume servante qui sollicitait l’indulgence d’un maître d’école, soumettait une doléance à un moqqadem de rue, célébrait une noce ou une naissance, rétablissait l’intimité avec l’absent, présentait des condoléances.
Ces écrivains-là savaient écrire, ils savaient surtout pourquoi ils écrivaient. Ils n’écoutaient pas seulement, ils traitaient par la plume et l’encre. Ils n’avaient pas l’impression de raturer leurs jours de vaines écritures, ils délestaient ceux des autres de leurs ennuis, de leurs engagements, de leurs réclamations. Les clients quittaient l’officine, soulagés de leurs ressentiments, de leurs passions et de leurs mélancolies, comme s’ils s’en étaient déchargés sur l’auguste écrivain, une lettre parfumée à la gentiane, au camphre, à la gélatine, à l’eau de la Mecque dans leur sacoche. L’écriture sur commande est tellement plus serviable. Elle ne se leurre pas sur sa place dans la postérité. Elle légende les misères, les tendresses et les quotidiens. En définitive, il serait l’écrivain de la mère qui s’était laissé convaincre d’inscrire Victor Hugo à son programme des lectures dont elle-même se berçait pour dormir. Il parlerait de ses racines berbères arrosées de prières juives sur ce terreau du bout de l’Occident. Malheureusement, Victor Hugo ne l’avait pas suivie dans son exil de l’exil, il n’en était pas moins resté sur le palimpseste de son cœur jusqu’au jour où Fils-du-Serpent, qui ne s’était jamais résolu à l’écart d’instruction entre eux, avait commenté, un rien revanchard, sa rétrogradation par les commissaires philistins de la terre promise :
« A quoi te sert désormais ton Victor Hugo ?! »
Quand trente-cinq après l'avoir quittée, il est retourné à Essaouira pour la première fois, ce fut toute la ville qui lui sembla un berceau. La tiédeur hivernale, les remous des vagues, les mélopées berbères. L’appel du muezzin le convoquait à la prière, mais la synagogue s’était écroulée, il n’était plus de racoleur pour l’entraîner, il n’était plus un quorum de juifs dans la cité. Il l’avait quittée contre mon gré, il avait dix ans, elle ne devait pas le quitter.

