LE RECUEIL DE PARIS : UN CHIFFONNIER POETE

7 Jan 2019 LE RECUEIL DE PARIS : UN CHIFFONNIER POETE
Posted by Author Ami Bouganim

On n’imagine pas Baudelaire par les champs et les grèves, c’était un poète des villes. Il vit au diapason de Paris si ce n’est qu’il se lève quand la ville va se coucher et se couche quand elle se réveille. C’est un Paris de la misère, de la vieillesse et du vomi, assimilé à un « vieillard laborieux » qui « sent le chou aigre », dont Baudelaire teinte l’aurore de rose, de vert ou « de bleu mystique ». C’est Paris qui transpire dans Les Fleurs du Mal, ce sont ses scènes, ses personnages, ses silhouettes, ses décors, ses manèges, ses bruines et ses foules. C’est son spleen qui colore les textes de ce flâneur inlassable, clochard, chiffonnier et poète, ruminant ses vers, imprimant son regard métallique sur les êtres et les choses. Dans un projet d’épilogue destiné aux Fleurs du Mal, c’est à une déclaration d’amour à Paris que Baudelaire se livre. Il célèbre ses débauches et ses « amours sans âmes » :

« Tes faubourgs mélancoliques,

Tes hôtels garnis,

Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,

Tes temples vomissant la prière en musique,

Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle

[…]

Tes principes sauvés et tes lois conspuées,

[…]

Tes magiques pavés dressés en forteresses,

Tes petits orateurs, aux enflures baroques

Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,

[…]

Tes sages, tes bouffons neufs aux vieilles défroques. »

Il conclut :

« O vous ! soyez témoins que j’ai fait mon devoir

Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or[1]. »

Baudelaire chante la ville des pauvres hères et des chiens : « J’invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu’elle m’aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d’un œil fraternel[2]. » Il célèbre également les charmes délétères de la cité lubrique dont les prostituées seraient les paradoxales vestales débauchées, chargées d’entretenir son Désir, dont il se veut le grand paillard sinon le grand prêtre :

« … comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,

Je voulais m’enivrer de l’énorme catin,

Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

 

Que tu dormes encore dans les draps du matin,

Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes,

Dans les voiles du soir passementés d’or fin,

 

Je t’aime, ô capitale infâme ! Courtisanes

Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs

Que ne comprennent pas les vulgaires profanes[3]. »

 

Baudelaire se désole de la disparition d’un Paris qui changerait plus vite « que le cœur d’un mortel » :

« Paris change ! mais rien dans la mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs[4]. »

Il se désole de la dégradation de la ville : « Paris n’était pas alors ce qu’elle est aujourd’hui, un tohu-bohu, un capharnaüm, une Babel peuplée d’imbéciles et d’inutiles, peu délicats sur les manières de tuer le temps, et absolument rebelles aux jouissances littéraires[5]. » Il éprouve l’attrait du large, que ce soit le pays de Cocagne ou une case de bois sur une île enchantée, mais Paris le retient prisonnier dans ses scènes et ses tableaux : « Le plaisir et le bonheur sont dans la première auberge venue, dans l’auberge du hasard, si féconde en voluptés[6] ! » Il n’ira pas aux îles et son séjour en Belgique ne fut rien moins que désastreux. Sa véritable mère était Paris, sa marâtre aussi, la couvrant de ses recensions et de ses poèmes, évoluant dans les coulisses de ses théâtres et de ses salles d’exposition. C’est sa solitude, enrobant sa poésie et pointant de ses vers, qui donne son vernis à sa production.

Convaincu de la surdité de ses contemporains, Baudelaire n'écrit ses poèmes pour personne. Il s’en acquitte sous la pression du devoir, le seul qu'il n'arrive pas à résilier, d'assumer une présence poétique parmi des êtres qui ne voient ni n'entendent. Il s'escrime avec les mots pour les faire rimer les uns avec les autres. C’est une machine produisant des vers, un vandale accumulant un butin poétique, un chiffonnier cherchant ses mots dans le dégoisement perpétuel de Paris comme « centre et rayonnement de la bêtise universelle » :

« Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance[7]. »

En définitive, c’était un clochard poétique, révulsé par la perversité de l'humain, se rabattant sur l'amour comme sur une épave pourrie, traînant dans les égouts de la rue, empuanties par la misère, ravalées par la beauté, traînant d'une révulsion à une convulsion, d'un trottoir à un bénitier et d'un personnage à l'autre, jusqu'au beau cimetière de Montparnasse. Depuis, le poète est hors-classe, hors-rang, hors-école, hors-monde. Pour son malheur et pour notre bonheur.

[1]C. Baudelaire, « Projet d’un épilogue », La Pléiade, vol. I, p. 192.

[2]C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, L, La Pléiade, vol. I, p. 360.

[3]C. Baudelaire, « Projet d’un épilogue », La Pléiade, vol. I, p. 191.

[4]C. Baudelaire, « Le Cygne », Les Fleurs du Mal, La Pléiade, vol. I, p. 86.

[5] C. Baudelaire, « Sur mes contemporains : Théodore de Banville », La Pléiade, vol. II, p. 162.

[6]C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXIV, La Pléiade, vol. I, p. 315.

[7]C. Baudelaire, « Du vin et du hachisch », dans Paradis artificiels, La Pléiade, vol. I, p. 381.