DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : UN CHANTIER DU NAZISME

27 Jan 2019 DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : UN CHANTIER DU NAZISME
Posted by Author Ami Bouganim

On incline à récuser toute interprétation nazie de l'œuvre de Nietzsche. Il ne parlait pas tant de l'Europe que du monde, il célébrait les bêtes blondes de tous les peuples, il dénonçait davantage les lourdeurs des Allemands que les crimes de la Judée. Nietzsche n'était pas en manque de bêtes noires. Paul bien sûr qui avait réussi la plus désastreuse transmutation des valeurs en inoculant le judaïsme, sous sa version chrétienne, aux masses d'esclaves de l'empire romain. Luther qui sauva l'Eglise de la grande promesse que représenta la Renaissance puisqu'elle se promettait de rétablir les valeurs gréco-latines contre leur dénigrement par la classe sacerdotale qui siégeait à Rome. Les bêtes noires philosophiques sont trop nombreuses pour être citées, de Kant à Wagner en passant par Strauss et… Schopenhauer. Elles se recrutaient surtout parmi les Allemands qui ne pouvaient voir s'épanouir une promesse de restauration sans l'entraver de leurs menées : « Depuis près de mille ils ont épaissi et embrouillé tout ce qu'ils ont touché de leurs doigts, ils ont sur la conscience toutes les demi-mesures, tous les compromis dont est malade l'Europe – ils ont également sur la conscience la plus malpropre de christianisme qu'il y ait, la plus incurable, la plus irréfutable, le protestantisme… Si on n'arrive pas à en finir du christianisme, les Allemands en seront cause[1]… » Mais son philosémitisme, ses aigreurs antiallemandes, la radicalité de sa critique de la culture… ses véritables intentions ne pèseraient pas lourd dans le procès qu'on est en droit de lui intenter. Il jetait bel et bien des hameçons, lui davantage qu'un autre ; il pratiquait bel et bien une déconstruction de la morale, telle qu'elle était pratiquée ; il préconisait bel et bien une transmutation des valeurs, et de quelque côté qu'on le considère, le nazisme était porteur d'une transmutation – quasi apocalyptique – des valeurs.

L'œuvre de Nietzsche constitue le soubassement philosophique le plus envoûtant du nazisme, de sa volonté de puissance – même si celle-ci ne correspond pas à la volonté de vie de Nietzsche –, de même que de son exaltation du surhomme – même si le surhomme de Nietzsche pointe davantage l'homme de l'avenir qu'un guerrier marchant au pas de l'oie. L’écriture aphoristique, de même que les courtes dissertations comme La Généalogie de la Morale, pour ne point parler de Volonté de Puissance dont on veut croire que les passages les plus accablants ne sont pas de son cru, ne permettent de le situer ni du côté de l'impétuosité des libres esprits ni de celui de l'ingéniosité des esprits entravés. Il était totalement pris par son travail de déconstruction de la morale et l'on ne sait dire s'il était anti-nihiliste (récusant en l’occurrence comme nihiliste l'idéal ascétique du judéo-christianisme ou l'idéal paresseux de la volonté asiatique) ou nihiliste (récusant la distinction entre le bien et le mal en faveur de celle entre le bon et le mauvais). On ne comprend pas ce que recouvre son surhomme qui se prend les pattes dans l'éternel retour des choses. On ne comprend pas davantage son admiration pour les Juifs tenus pourtant pour responsables de la débilitation morale de l'humanité.

Or c’est en réparateurs de cette débilitation que les nazis se posèrent, prenant eux de (re)transmuter les valeurs et de réhabiliter la puissance ruinée par la pitié promue par le judéo-christianisme au rang de la valeur des valeurs. Nietzsche dénonçait sa nocivité : elle entrave les desseins de la vie, dissuade toute œuvre de sélection, protège les plus déshérités et les plus débiles, encombre l’humanité de curiosités et de monstres. L'euthanasie préconisée par les nazis s'inspirait des thèses nietzschéennes : « Arrivé à un certain état il est inconvenant de vivre plus longtemps. L'obstination à végéter lâchement, esclave des médecins et des pratiques médicales, après que l'on a perdu le sens de la vie, le droit de la vie, devrait entraîner, de la part de la société, un mépris profond. Les médecins, de leur côté, seraient chargés d'être les intermédiaires de ce mépris – ils ne feraient plus d'ordonnances, mais apporteraient chaque jour à leurs malades une nouvelle dose de dégoût. Créer une nouvelle responsabilité, celle du médecin, pour tous les cas où le plus haut intérêt de la vie, de la vie ascendante, exige que l'on écarte et que l'on refoule, sans pitié la vie dégénérescente – par exemple en ce qui concerne le droit de procréer, le droit de naître, le droit de vivre… Mourir fièrement lorsqu'il n'est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d'un cœur joyeux, accomplie au milieu d'enfants et de témoins, de sorte qu'un adieu réel est encore possible, alors que celui qui s'en va est encore là. […] Nous n'avons pas entre les mains un moyen qui puisse nous empêcher de naître : mais nous pouvons réparer cette faute – car parfois c'est une faute. Le fait de se supprimer est l'acte le plus estimable de tous : on en acquiert presque le droit de vivre[2]. »

La transmutation nazie des valeurs se proposait de réparer les dégâts causés par celle accomplie par la Judée, les Juifs et leurs mutants chrétiens. On assistait, pour reprendre les termes de Nietzsche, à une revanche des « créanciers » contre des « débiteurs » et cette revanche ne fut rien moins que cruelle – comme Nietzsche l’appelait de ses vœux : « Il est accordé au créancier une sorte de satisfaction en manière de remboursement et de compensation – la satisfaction d'exercer, sans aucun scrupule, sa puissance sur un être réduit à l'impuissance, la volupté "de faire le mal pour le plaisir de le faire", la jouissance du viol : et cette jouissance est d'autant plus vive que le rang du créancier sur l'échelle sociale est plus basse, que sa condition est plus humble, car alors le morceau lui paraîtra plus savoureux et lui donnera l'avant-goût d'un rang social plus élevé. Grâce au châtiment infligé au débiteur, le créancier prend part au droit des seigneurs : il finit enfin, lui aussi, par goûter le sentiment exaltant de pouvoir mépriser et maltraiter un être comme quelque chose qui est "au-dessous de lui" […]. La compensation consiste donc en une assignation et un droit à la cruauté[3]. » Les considérations de Nietzsche sur ce point ressortent davantage à des vaticinations qu'à des analyses ou des critiques comme lorsqu'il écrit : « Il répugne, à ce qu'il me semble, à la délicatesse, et plus encore à la tartufferie d'animaux domestiqués (lisez : le hommes modernes, lisez : nous-mêmes) de se représenter, avec toute la force requise, jusqu'à quel point la cruauté était la réjouissance préférée de l'humanité primitive et entrait comme ingrédient dans presque tous les plaisirs ; combien naïf, d'autre part, combien innocent apparaît son besoin de cruauté, combien justement la "méchanceté désintéressée" […] apparaît par elle, par principe, comme une qualité normale de l'homme : donc comme quelque chose à quoi la conscience peut dire oui de bon cœur[4]. » Nietzsche décèle, il est vrai, cette cruauté jusque dans la spiritualisation religieuse de la raison divine, volontiers mortifère, qui se tresse de l'idéal ascétique et ne recule devant rien pour terroriser, au nom de Dieu, les puissants et les masses. On ne sait, là encore, s'il légitime cette cruauté, la réclame ou la dénonce : « Voir souffrir fait du bien, faire souffrir plus de bien encore – voilà une dure sentence, mais une vieille et puissante sentence capitale, humaine, trop humaine. »

Nietzsche ne voulait plus d'une responsabilité qui lierait les esprits libres par des idéaux qui les vident de leur vitalité et ruinent leur puissance. Plus brouillon – aphoristique – que systématique, il donnait volontiers dans l'excès d'expression. Il cédait aussi à un ressentiment personnel contre la gent des savants et des philologues qui se perdaient en vaines et stériles considérations. Il se situait du côté des débiteurs décriés par leurs créanciers, voire dénigrés et raillés par eux. On ne comprendrait pas autrement certaines déclarations et Hitler ne pouvait que se reconnaître dans cette exclusion et ce ressentiment. Il n’est pas jusqu’à la critique nietzschéenne de l’Etat qui ne se rencontre dans le nazisme. Nietzsche revêt l’Etat, par-ci, par-là, d'une vocation apollinienne puisque c’est lui qui est chargé de réprimer les instincts vitaux, volontiers animaux et contradictoires, et de les contenir. Il lui oppose néanmoins l'Etat dionysiaque, comme « horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de seigneurs qui, avec une organisation guerrière doublée de la force d'organisation, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore informe et errante[5]. » Cette horde serait dirigée par un seigneur providentiel qui ne s'encombre pas de traités ni ne se plie aux normes : « Ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l'éclair, trop rapides, trop soudains, trop convaincants, trop "autres" pour être même un objet de haine. Leur œuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : – là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, une formation de pouvoir qui est vivante, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n'ait d'abord son "sens" par rapport à l'ensemble. » Ce sont des organisateurs sans scrupules, au-delà de toutes les catégories humaines. Ils ne sont liés ni par leur engagement ni par leur conscience. Ce sont des artistes du pouvoir et de la violence.

Nietzsche était un poète penseur qui se prenait pour un prophète, il n'avait ni le sens du passé ni celui de l'avenir, il était plus inconséquent que convaincant, il nourrissait tous les sentiments qu'il condamnait, de la pitié à l'amour. Il s'est laissé emporter par son enthousiasme dithyrambique et sa hargne anti-philologique et anti-chrétienne. Il appelait de ses vœux un nouveau parti pour réhabiliter la terre et régénérer l'humanité : « Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l'humanité, y compris la destruction impitoyable de tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur cette terre de cet excédent de vie, d'où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d'une époque tragique : l'art suprême dans l'approbation de la vie, la tragédie, renaîtra quand l'humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures, mais les plus nécessaires, sans en souffrir[6]… » Ce devait être l'Apocalypse précédant l'avènement du sauveur se déclinant en surhommes. Son scénario restait piteusement judéo-chrétien : attendre de l'humanité qu'elle soit composée de surhommes condamnerait le messianisme au désastre. Même la Renaissance n'était pas aussi riche en surhommes que Nietzsche le prétend.

[1]F. Nietzsche, L'Antéchrist, 61, Œuvres, vol. II, Robert Laffont, 1993, p. 1102.

[2]F. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, 36, Œuvres, vol. II, p. 1009.

[3]F. Nietzsche, La Généalogie de la Morale, II, 5, Œuvres, vol. II, p. 809.

[4]F. Nietzsche, La Généalogie de la Morale, II, 6, Œuvres, vol. II, p. 810.

[5] F. Nietzsche, La Généalogie de la Morale, II, 17, Œuvres, vol. II, p. 827.

[6] F. Nietzsche, Ecce homo, Œuvres, vol. II, p. 1156.