The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MULE DU DESTIN

La nuit du Destin tombe un des dix derniers jours impairs du mois du Ramadan. Elle passe pour celle où le Coran a été révélé au prophète Mahomet. C’est au cours de cette nuit que se nouent les destins pour l’année qui suit. Dieu efface les péchés antérieurs, reçoit les repentirs, exauce les souhaits. Les anges, dont le plus éminent d’entre eux, Gabriel « porteur bonnes nouvelles », descendent sur terre en grand nombre pour intercéder auprès de Dieu en faveur de celles et ceux qui passent la nuit en prières, en psalmodies et en méditations. Le dikhr le plus courant dit :
« Demande-moi pardon et je te pardonnerai, repens-toi et j’accepterai ton repentir, implore mon soutien et je te soutiendrai, demande-moi d’effacer tous tes péchés et je les effacerai, invoque-moi et j’exaucerai tous tes vœux. »
Le recueillement général instaure la sérénité dans cette nuit cruciale.
On raconte que dans le temps qui précède nos temps les femmes et les enfants montaient sur les terrasses pour chercher les paysages du paradis entre les étoiles. On raconte encore qu’une mule chargée des péchés des croyants empruntait la rue qui longe la muraille dans l’ancienne casbah, franchissait la porte de la scala et se dirigeait vers une brèche dans la muraille d’où elle se jetait dans l’océan. Les Anciens assurent qu’on percevait dans la nuit les pas de la mule et les grincements des chaînes qui reliaient les milliers de cadenas recueillis auprès des shikhat improvisées pour l’occasion intermédiaires entre les pécheurs et la mule. Quand la nuit du destin tombait pendant la saison des alizés, la bête était la seule à braver le vent qui balaie cette rue. Elle était si chargée qu’il n'arrivait pas à la convaincre de rebrousser chemin. Cela ne l’empêchait pas de ruminer son terrible et glorieux sort, se demandant si elle ne ferait pas mieux de restituer à chacun ses péchés et de lui demander de se chercher un autre bouc émissaire. Ce n’était bien sûr qu’une légende mais la vie n’est qu’une légende où bat un cœur instruit par ses grands mystiques tel Abd el-Qâder el-Jilanî :
« La porte s'ouvrira devant ton cœur, et il sera ravi par celui qui était ravi, rapproché par celui qui était rapproché, endormi par celui qui a été endormi, comblé de bonnes nouvelles par celui qui en a été comblé, illuminé par celui qui a été illuminé, embelli par celui qui a été embelli, réjoui par celui qui a été réjoui, rassuré par celui qui a été rassuré, entretenu par celui qui a été entretenu, interpellé par celui qui a été interpellé. »
Cette nuit était trop précieuse pour qu’elle soit boudée par les juifs de la ville, d’autant qu’elle évoquait le jour de Kippour qu’ils passaient en prières pour se repentir de leurs péchés et mériter d’être reconduits sur le registre des vivants pour une année de plus. Il en était pour monter sur les terrasses, qui par solidarité avec leurs voisins musulmans, qui pour entrevoir le paradis. Ce dernier était au ciel, au-dessus des terrasses blanches, et s’étendait alentour, au-dessous des terrasses. Ceci dit, comme j’avais les yeux rivés au ciel, je n’ai jamais vu la mule. En revanche, je n'ai cessé d’en croiser chargées de toute la misère du monde. C'était elles qui tiraient la charrette à ordures, livraient le charbon ou la chaux, transportaient les gerbes de menthe ou de persil, déménageaient les meubles d'une maison à l'autre, approvisionnaient les poissonniers en sardines et les marchands de volaille en poulets, portaient les vieilles personnes qui ne tenaient plus sur des pieds éreintés. La mule ne regimbait que lorsqu'on s'acharnait contre elle et la privait de sa pauvre avoine. Sinon elle allait docilement d'un trot tranquille et régulier, n'accélérant vraiment le pas ni sous les coups ni sous les incitations de son propriétaire. Sa mort n'était pas moins tragique que sa vie et j'ai encore en souvenir les mules et les ânes efflanqués, le pelage dartreux, si vieux qu'ils étaient presque aveugles et traînaient une patte au moins, voués à une fin bien moins glorieuse que notre mule. Leur maître les menait par le licou et il s’arrêtait régulièrement pour permettre au pauvre cœur de la bête de ne pas céder. Ils se rendaient au zoo ambulant qui installait ses roulottes sur la Grand-Place. Je me suis longuement demandé si ses derniers acquéreurs prenaient la peine de les abattre, les dépecer, les débiter en morceaux ou s'ils les livraient vivants aux animaux encagés pour s'épargner l'ingrate boucherie. Le soir, sous le grand chapiteau, le maître de parade n'évoquait pas la mort de la vieille mule qui permettait au dompteur de braver ses lions et ses tigres sans laisser sa tête dans leur gueule rassasiée. J'ai toujours été, je l'avoue, un grand ami des ânes, peut-être parce que de tous les animaux, c'est bel et bien le plus humain et c'est encore celui que je soupçonne le plus d'avoir… une conception de l'homme.
Une nuit pourtant, je ne saurais vous dire quand, la mule refusa d’aller à son destin. Elle se cabra tant qu’elle se délesta de sa charge en poussant des braiments qui ameutèrent les résidents sur son parcours et après moult tentatives de la mettre sur pieds et de l’accompagner à la scala, on s’avisait de l’abattre par pitié quand elle arrêta de braire pour prononcer un discours :
« Je ne porterai plus votre destin. Pendant tout ce temps, je me sacrifiais en vain pour vous. Vous me chargiez de vos péchés, de vos remords, de vos crimes pour m’envoyer purger votre peine à votre place. Sans parler de toutes les charges et corvées dont vous me chargiez les jours ordinaires. Tirer la charrue, tourner la roue, tirer les chariots des marchandises. Jamais bête de somme n’a été payée d’autant d’ingratitude et si, par malheur, il m’arrivait de chanceler, j’étais rouée de coups et n’étais plus bonne qu’à l’abattoir. Sans même connaître le répit d’une courte retraite pour ruminer mes jours avant de reposer pour l’éternité. Vous m’avez nié toute âme pour mieux m’exploiter alors que je l’avais plus pure que vous, mieux inspirée, et que Dieu se révélait dans la mienne dans toute sa patience, son humilité et sa résignation. »
L’allocution parvint aux oreilles des ânes et des mules de la ville qui ouvrirent aussitôt une grève générale. Le lendemain, pendant que notre mule gisait toujours dans la rue du Destin, ils refusèrent de bouger. Ils n’avançaient plus, ne reculaient plus. On avait beau leur assener des coups, ils ne bronchaient pas. Dans un premier temps, ils restèrent silencieux et ce début de débrayage entra dans les annales de la ville comme « la première grève statique des ânes ». Les éboueurs ne vidèrent pas les ordures, les débardeurs n’acheminèrent pas leur poisson, les bouchers ne livrèrent pas leur viande, les bâtisseurs peinèrent à soulever les gravats, les briques et le ciment. On ne déménageait pas, n’emménageait pas. On annula tout déplacement à dos d’âne, que ce soit pour se rendre au souk régional ou au dispensaire. Les gens étaient d’autant plus inquiets qu’ils ne savaient s’ils devaient interpréter la regimbée de la mule comme un désaveu des anges, leur reprochant de se décharger de leurs péchés sur un pauvre animal, ou un tour des djinns, déchaînés pendant cette nuit connue également comme « la nuit des sorcières », qui s’étaient emparés d’elle pour l’empêcher d’accomplir sa mission. Ils avaient hâte de trouver une solution avant l’Aïd qui conclut et couronne le Ramadan.
On n’avait pas commencé à émettre des propositions sur le sort à réserver à la mule mutine qu’une sourde rumeur gagna crescendo la ville. Les ânes se mirent soudain à braire et jamais la ville n’avait retenti d’un concert aussi déchirant. C’était pire que le chœur dissonant des chiens errants annonçant un séisme, que la ruée des vagues contre les rochers par une nuit de tempête, que les cortèges qui couraient la ville pour demander la pluie, que la collaboration des pleureuses et des Gnaouas pour désenvoûter une bâtisse où l’on n’arrêtait pas de mourir, que le cortège des Hmadchas sanguinolents derrière le taureau propitiatoire. Bientôt, les ânes n’avaient plus de voix et d’un commun silence ils décrétèrent une grève de la faim. C’était toute l’économie souirie qui était menacée et l’on craignit que le mouvement ne s’étende à l’ensemble du Maroc et que le makhzen ne dénonce de nouveau les velléités sibaïesques de cette ville dissidente à laquelle sa presqu’insularité donnait le tournis. Ce serait toutes les médinas qui seraient tentées, dans leur oisiveté, par la fronde et quand les médinas n’ont plus leur thé et leur sucre c’est tout le Royaume qui crie sa soif.
On en était à redouter que la mule du Destin ne meure d’inanition et rende son dernier souffle. De son destin dépendait désormais celui du pays. On cessa de la tourmenter et se mit à la raisonner. Les vétérinaires amateurs se succédèrent à son chevet et l’implorèrent de se résigner à son destin, les conteurs promirent de raconter son héroïque combat pour le redressement moral de l’homme, les notables lui garantirent des obsèques solennelles. Le gouverneur vint en personne l’exhorter à se relever, s’engageant à la nourrir au gingembre pour le restant de ses jours qu’elle passerait dans un pré de son choix :
« Chacun devra assumer ses péchés et s’en décharger ou s’en blanchir comme il peut. On solliciterait même un décret du Habous qui mettrait un terme à cette pratique inique. »
On désespérait de voir la mule se relever quand l’on vit celui qu’on nommait Bouderbala Bâté s’introduire dans le périmètre que les badauds formaient autour d’elle. On était d’autant plus surpris que ce Bouderbala passait pour particulièrement farouche. Il se gardait de se mêler du manège des hommes, ne rendait jamais le salut qu’on lui adressait et pressait le pas lorsqu’on lui tendait une pièce pour marquer son mépris pour la mendicité. Il vivait du pain sec qu’on déposait au seuil des zaouïas et de tout ce qui poussait comme racines ou que l’océan livrait comme algues qui étaient comestibles. Il devait son surnom au bât qu’il portait en permanence sur le dos et dont il ne se départait pas. On ne lui connaissait que cette déclaration :
« C’est ma bosse et je la porte pour me sentir plus léger que le commun des hommes qui ne soupçonnent pas même qu’ils sont bossus. »
Il s’agenouilla près de la mule et se mit à chuchoter à son oreille. Les badauds n’entendaient rien. C’était peut-être un dikhr de sa composition, des insinuations magiques. Il passait pour parler aux oiseaux, aux chats, aux ânes et même aux poissons. L’entretien dura une petite heure pendant laquelle le cercle des badauds ne cessait de se débander pour permettre aux nouveaux venus, ameutés par la rumeur qui s’était propagée dans la ville, d’assister à la scène. Les boutiquiers quittaient leurs échoppes, les artisans leurs ateliers. Les pompiers étaient sur les lieux, la police aussi, de même que les agents chargés de la fourrière municipale.
Finalement, la mule se décarcassa, se leva et se laissa monter par Bouderbala. Il la conduisit lentement à la brèche d’où elle avait l’habitude de sauter dans l’océan. Les badauds, graves et recueillis, s’étaient massés le long du parcours, formant comme une haie d’honneur. Ils étaient tristes pour la bête, c’étaient leurs péchés et non les siens. Pourtant nul ne se décidait à l’arrêter. On était loin de soupçonner ce qui allait se passer. Parvenus au seuil de la brèche, Bouderbala descendit de la mule, lui donna l’accolade, chuchota dans son oreille, se débarrassa de son bât et sans avertir sauta à sa place. Bouleversés, les badauds restèrent interdits pendant de longues secondes. Les pompiers se dépêchèrent de se procurer une corde, l’attachèrent à un canon et l’un d’eux dévala la muraille. Il chercha autant qu’il put, passant d’un rocher à l’autre, la corde autour de la taille pour ne pas être emporté par les vagues plus démontées que par un jour ordinaire. Il dut remonter sans Bouderbala qui, soulagé de sa bosse, avait gagné le large de la légende. Les badauds se dispersèrent et les agents des services sanitaires conduisirent la mule au palais du gouverneur. Cette année-là, un lancinant deuil se mêla aux réjouissances de l’Aïd.
Ne cherchez pas la brèche d’où la mule sautait à son destin, on a reconstitué la muraille pour dissuader quiconque d’aller sur les traces de Bouderbala-émissaire…

