SUR LES TRACES DE DIEU CHEZ ANGELUS SILESIUS : LE GRAIN DE DIEU

9 Feb 2019 SUR LES TRACES DE DIEU CHEZ ANGELUS SILESIUS : LE GRAIN DE DIEU
Posted by Author Ami Bouganim

L'homme n'a rien trouvé de mieux que Dieu à postuler pour se donner contenance. De tous les traits qu’il se prête, le plus noble et le plus prometteur consiste encore à se considérer comme son partenaire dans l’œuvre de création. Angelus Silesius a ce passage :

« Dieu a fait seul le premier Adam,

Mais le second Il l'a mené à bien avec moi[1]. »

C'est l'homme qui donne à Dieu son pouvoir de créer. Sans l’homme, pas de Dieu et pas de création – en termes heideggériens, Dieu existe dans la clairière de l'homme et l'homme s’inscrit autant qu’il se peut dans l'envergure de Dieu. On donne vie à la divinité, on se dilue par la mort en divinité :

« L'âme est un cristal et la divinité sa lumière :

Le corps où tu vis est l'écrin de tous deux » (I, § 60).

La ressemblance de l’homme avec Dieu n’est pas innée ou acquise, mais se mérite dans un effort de tous les instants, l'humain se calquant et se décalquant sur la divinité pour mieux s'assumer comme créature divine. Dans tous les cas, Dieu se dérobe à toute représentation :

« Plus tu veux Le saisir et plus Il t'échappe » (I, § 25).

Dieu n’est pas plus transcendant qu’immanent, il est « incarné » en l’homme :

« Je ne suis pas hors de Dieu et Dieu n'est pas hors de moi,

Je suis Son éclat et Sa lumière, Lui est ma parure » (I, 106).

L’incarnation n’est nulle part plus éloquente que dans la convergence des volontés humaine et divine :

“Si ma volonté est morte, Dieu doit faire ce que je veux ;

Je lui prescris moi-même le modèle et le but. » (I, 98, p.78)

Les aphorismes d'Angelus Silesius sont poétiquement ciselés par la béatitude mystique. Ils ne heurtent pas la raison, ils emportent l'adhésion. Leur poétique ne s'encombre pas de scolastique, ni religieuse ni philosophique. On peut être chrétien, musulman ou juif et se reconnaître en eux, même s’ils s’inscrivent dans la dogmatique chrétienne et ne réussissent pas toujours à démêler l'imbroglio divinité-humanité, surtout quand Angelus Silesius s'avise de mêler ensemble Dieu, la Vierge, la Croix, l'Agneau, le Sang, Madeleine, etc.

Le dogme de la divinisation de l’homme – l'homme dieu ou le dieu homme – réserverait la malédiction autant que la bénédiction. On devine en elle la source et le couronnement de toutes les vanités. Elle légitime l'instauration d'un régime où son intérêt primant tout autre – l'humanisme au sens restreint du terme –, l’homme est habilité à dominer toute chose. Elle lui insinue cet esprit de domination qui s'étend de la nature à l'homme entravant ses desseins de domination. Cette divinisation se solde par une surenchère humaniste entre les religions qui n'ont cessé de terroriser l'humain au nom du divin. Je ne sais si l'homme mérite ce statut privilégié qu’il s’accorde. Angelus Silesius résout la question dans un aphorisme :

« Tu demandes pourquoi Dieu m'a fait à son image ?

Personne n'était là pour Lui en apporter une autre » (V, § 239).

On a l'impression qu’Angelus Silesius re-christianise le Dieu de son contemporain Spinoza, qu’il ne connaissait probablement pas, poussant  l'audace chrétienne jusqu'à célébrer la mort comme mutation en la divinité que chacun incarne ou manque d'incarner :

« Je ne meurs pas même, ni ne vis : Dieu lui-même meurt en moi ;

Et ce que je dois vivre c'est aussi Lui qui le vit, sans cesse. » (I, § 61).

Heidegger se contenterait, d'une certaine manière, d'expliciter les intuitions religieuses d’Angelus Silesius en remplaçant la divinité par l'être et en écartant totalement la dogmatique christique.


[1]Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, V, § 192, Editions Payot & Rivages, 2004.