NOTE DE LECTURE : A. CAMUS, LE MYTHE DE SISYPHE

11 Feb 2019 NOTE DE LECTURE : A. CAMUS, LE MYTHE DE SISYPHE
Posted by Author Ami Bouganim

Dans Le Mythe de Sisyphe, le drame métaphysique vient de ce que si la raison recouvre la vérité au sens logique du terme, elle n'en recouvre pas au sens existentiel, à moins qu'elle ne déploie une volonté divine qui se révélerait en définitive sans raison : « L'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites[1]. » La raison restitue l'armature de l'être, elle ne l'anime pas ; elle le décrit, elle ne l'explique pas. La philosophie, tramée par elle, ne répond pas aux questions les plus lancinantes. Il s'ensuit un désenchantement philosophique et c’est lui qui communique le sens de l'absurde. Sitôt qu’on l’acquiert, il serait irrémédiable. On ne le perd pas. Même quand on le noie dans la dissipation du désir, le broie dans le vice et le meurtre, le surmonte dans un saut vers l'au-delà, le dissout dans un engagement : « Un homme devenu conscient de l'absurde lui est lié à tout jamais. Un homme sans espoir et conscient de l'être n'appartient plus à l'avenir. »

Camus pousse la trame rationnelle de la philosophie dans ses retranchements. Il n'en persiste pas moins à penser sinon à philosopher. Sans céder aux chantages. Sans se laisser tenter par les paris. Sans accomplir de sauts. Sans consolations et sans compensations. Sans autre passion que celle pour l'instant comme lui-même le suggérerait : la vie « sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens ». On ne résout pas la question du sens ; on la pousse à la révolte. On vit de cette question, on s'accroche à elle. Sans se leurrer. Sans renoncer. Sans chercher à concilier les contradictions : « Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. » Camus veut en rester à l'absurde, s'interdisant toute systématisation, toute issue : « Savoir se maintenir sur cette arête vertigineuse, voilà l'honnêteté, le reste est subterfuge. »

L'absurde serait comme la caisse sonnant creux sur laquelle se tendraient les cordes de la vie. Ce n'est ni l'étonnement ni l'émerveillement qui susciterait l'interrogation, mais l'absurde. L'homme absurde ne connaît pas l'éternité. Parce qu'en toute logique, il n'a pas à œuvrer pour elle. Il tient à son désillusionnement et à son désespoir. Il contient sa vie dans ses limites naturelles, entre naissance et mort. Sans masques, sans œillères, sans ornières, avec « sa conscience périssable ».

[1] A. Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, p. 70.