The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE RECUEIL DE PARIS : LE POETE CLOCHARD

Baudelaire se veut absolument poète, au-dessus des distinctions humaines, pour le meilleur et pour le pire. C’est, pour pasticher Hölderlin, en poète qu’il flâne dans la ville, plus pesant que léger, albatros échoué sur terre, encombré de ses ailes, en butte aux huées et aux railleries du commun des lecteurs. Le poète est maudit et d’abord par sa propre mère :
« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié[1]. »
Baudelaire se cherchait un personnage dans le creuset de ses vers, un peu à la manière du dandy qui se cherche en permanence sur son miroir. Il était terriblement nu, moine sans soutane, peintre sans pinceau, musicien sans instrument, mime sans maquillage, et avec cela superbement chamarré de… ses rimes.
Baudelaire est si solitaire qu'il s'aère à flâner dans les rues, se gardant d’aborder les passants pour ne pas rompre le charme et leur nuire : « Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées[2]. » Sa flânerie tourne à la visitation permanente de l’autre, sur les boulevards et dans les troquets, à travers les fenêtres des bâtisses, davantage exaucé par les pauvres gens : « Je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même[3]. » Baudelaire était marginal et sa marginalité ne ravit autant que parce que trop mièvres pour l'imiter, nous serions de la cohue et du monde dont il s’exclut pour se planquer dans ses poèmes et mieux nous suivre de son œil sagace.
Dans un certain sens, c'est le poète-christ, écartelé entre l'ange et le démon, un mystique convertissant ses sensations en mots. On a tant privilégié les correspondances qu’on a omis d’insister sur la consonance des couleurs, des senteurs, des sons qui se produit dans une extase poétique quasi mystique, œuvre du désir filant ses cantiques avec la levée et la retombée de l’embrasement charnel. La pensée de Baudelaire ne séduit autant que parce qu’elle est souverainement sensuelle. Il célèbre l'amour, ses charmes et ses maléfices, ses troubles et ses illuminations, ses désenchantements surtout : « Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun[4]. » Baudelaire ne se concéderait d’autre muse que la femme, ne connaîtrait d'autre vérité que charnelle, au point de trouver son dépaysement dans la chevelure de sa maîtresse :
« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique ! »
[…]
« Cheveux bleus, pavillons de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron[5]. »
La femme est une déesse déchue, passante inaccessible, prostituée racolable. Il ne cherche à la dominer qu'autant qu'il est possédé par elle et pour compenser sa propre soumission. Une nature sado-masochiste se cache derrière son extravagance, sa résolution, sa cruauté. L'amour sexuel est pervers et pervertisseur ; il rétablit le régime de l'insanité, de la souillure, de la lubricité et de la luxure ; il s'illustre dans des attitudes qui déboulonnent l'humain de ses socles mondains. Seul l'art rivalise avec lui, peut-être même s'épanouit-il dans les lits glauques où il déçoit et relaie-t-il ses échecs. Ce n’est pas un hasard si Les Fleurs du Mal recouvrent un manifeste sur la poésie. Partisan de l'art pour l'art, Baudelaire se montre allergique à toute tentative de lui assigner un but – même moral. Lui concédant néanmoins je ne sais quelle vocation utopique, il incite à traiter du rêve davantage que de la réalité.
Baudelaire était un sorcier qui préparait une potion littéraire destinée à envoûter un homme passablement anémié. Sa poésie crâne et c'est sa crânerie qui engage. Son encre ne se casque de vertu poétique que pour exhiber l'envers de la vertu morale. Il n'était pas de ce monde, il ne se voulait d'aucun autre. La poésie était la dérisoire éclaircie dans le site de sa oisiveté et de son impuissance. Il écrivait pour se dispenser de chercher une raison de vivre. La rime n'est pas un tribut au classicisme, elle donne à sa production les contours du moule qui le servait pour modéliser ses pièces. Il avait l’honnêteté et le talent de s’assumer comme cadavre de son vivant : ce n’est plus l’homme Baudelaire qui compose des vers, mais son squelette. Sa poésie couvre l'abîme au point qu’on reste avec l’impression que ses vers bercent le poète dans sa tombe et que ses poèmes sont autant de cercueils de l'on ne sait quelle illusion, quelle chimère ou quel mirage. La damnation se présente comme la modalité de la révélation poétique.
Théodore de Banville nous laisse le portrait d’un bel homme : « Ses larges yeux brillants, sa longue et épaisse chevelure, son nez hardi, ses lèvres rouges, sa fine et très légère barbe noire lui donnaient un aspect séduisant et original. » Sa voix « claire, musicale » ravissait ses auditeurs. Il était visiblement de ces poètes qui testaient ses poèmes à la lecture qu’il en proposait. Parlant d’un café où il avait ses habitudes, « Baudelaire aussi y parlait, de sa voix nette et caressante, laissant tomber de ses belles lèvres rouges, un peu épaisses, des diamants et des pierreries, comme la princesse du conte de fées. » Les Goncourt se montrent moins indulgents, ils traitent Baudelaire de saltimbanque. Il descendait dans de petits hôtels à proximité des gares, laissant la porte de sa chambre ouverte : « Il donne à tous le spectacle de lui-même en travail, en application de génie, les mains fouillant sa pensée, à travers ses longs cheveux blancs[6]. » Les Goncourt encore : « Baudelaire soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d'un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque ; vise au Saint-Just et l'attrape. – Se défend, assez obstinément et avec une certaine passion rêche, d'avoir outragé les mœurs dans ses vers[7]. » Ce devait être un honnête homme, sobre et discret. C'est d'ailleurs sa correction, suave et digne, qui impressionne le plus, correction littéraire, philosophique, critique, poétique, voire morale. Son travail poétique consiste à couler des images, voire des tableaux, dans des poèmes et à polir ces derniers de ses sensations pour les amener à livrer les insinuations qui les animent.
Baudelaire ne se laisse pas tant entraîner par son inspiration qu'il la ponce. Sa grande réussite consiste à contenir son personnage de ses rimes, qui seraient autant de barreaux derrière lesquels il n’était qu'un clochard plus ou moins démoniaque. Ses poèmes menacent du reste de craquer sous la colère, de chanceler de passion, de s’engourdir de paresse, de se vautrer dans le lucre et de sombrer dans le silence qui les habite. L’art restait son meilleur antidote contre la mort – et il lui aurait réussi parce qu’il était doué pour contrôler son imagination et son génie, dans la solitude de la pensée et l'extrême ménagement des hommes.
[1] C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, I, La Pléiade, vol. I, p.7.
[2] C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, XII, La Pléiade, vol. I, p.291.
[3] C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXV, La Pléiade, vol. I, p.339.
[4] C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXVII, La Pléiade, vol. I, p.318.
[5] C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « La chevelure », La Pléiade, vol. I, p.27.
[6] E. & J. Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, Robert Laffont, Bouquin, 1989, Vol. 1, p. 1035.
[7] Ibid., p. 301.

