The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRNONIQUE DE MOGADOR : LES POLONAIS DE MOGADOR

Un jour, Nina rentra songeuse de ses courses. C’était dans la périphérie de Netanya, à une vingtaine de km au nord de Tel Aviv. On avait aménagé hâtivement un quartier de baraquements pour accueillir les nouveaux immigrants. Ces derniers étaient encore bousculés par leur prodigieux saut de la pénombre du mellah à la lumière crue de la terre promise. Le mellah avait été un monument de la misère, de la résistance et de la promesse, ce quartier se révélait une décharge de rebuts de l’exil, de bribes de prières et de gravats de l’espoir. Sans l’ombre d’un arbre, sans trace de verdure, avec des blattes qui couraient librement, comme pour annoncer la grande Métamorphose des exilés, et des lézards qui protestaient contre cette invasion humaine dans leur territoire.
Déstabilisés par un ciel plus rude que clément, les immigrants n’étaient plus tournés vers le passé mais vers l’avenir et celui-ci baignait dans une lancinante incertitude. La situation matérielle n’était ni meilleure ni pire qu’au mellah sinon que les décors, plus rêches et implacables, étaient dénués d’âme. C’était une nouvelle promiscuité, déroutante et désarmante, et une détresse qui ne disait pas son nom. Du jour au lendemain, au bout de deux mille ans d’attente, les Juifs du Maroc entamaient leur longue traversée du désert dont seuls leurs descendants sortiraient par les sciences, les arts et les lettres. On ne soupçonnait alors que ces exilés de l’exil avaient des villes impériales dans leur mémoire, que les chaînes de l’Atlas surplombaient leurs vallées natales ou que le vent orchestrait le ressac de l’Atlantique. La synagogue, aménagée dans un préfabriqué, était étrangement silencieuse. Elle n’inspirait plus autant la prière et comme la querelle des rites divisait les communautés, on renonçait à entonner les chants liturgiques pour ne pas exacerber les dissensions. Les sables s’étendaient à perte de vue et l’on racontait que la mer les bordait. Le jour où des gamins s’avisèrent de les traverser pour la voir, ils y laissèrent deux d’entre eux calcinés par le soleil.
Ma mère Nina admettait que tous soient logés à la même enseigne, gens du mellah, de la médina et de la casbah. Elle ne protestait contre rien, c’eût été commettre un sacrilège, et elle ne se serait jamais permise de brader deux mille ans de prières pour une vulgaire humiliation qui dénotait plus de crétinisme qu’autre chose. Souvent elle rentrait de ses courses et racontait qu’elle avait rencontré une personne de Mogador. C’étaient d’étranges retrouvailles, ni heureuses ni malheureuses, ni rassurantes ni décevantes. L’immigration participait du déplacement davantage que de cette « réalisation de soi » que les autorités se plaisaient à célébrer pour mieux taire leurs propres nostalgies russes ou polonaises. Les nouveaux venus étaient plus hébétés qu’exaucés, décontenancés qu’enthousiastes. La guerre menaçait, la pénurie aussi. Surtout, ils devaient composer avec un dénigrement de leur être le plus intime par des inquisiteurs sortis de leurs propres rangs, voire par leurs propres enfants qui se retournaient contre les parents. On n’est plus au Maroc, ces mœurs sont d’un autre âge, ces prières surannées. Ils étaient tous remués par un creuset qui tournait aveuglément et vertigineusement pour assourdir le douloureux souvenir de la Shoah. On ne voulait pas en découdre avec les Marocains, mais avec les juifs, « qui s’étaient laissés conduire comme des veaux à l’abattoir», et les Marocains étaient si farouchement et pathétiquement juifs qu’ils étaient les meilleurs candidats à endurer les douloureuses frictions de ce terrible creuset chargé de produire un peuple à partir de restes qui ne se reconnaissaient pas.
Les immigrants marocains se retrouvaient avec un point de résignation, se séparaient avec des points de suspension. Rien, sinon d’acrimonieuses remontrances, ne marquait vraiment la clôture d’une parenthèse de deux mille ans. Les rites d’exil survivaient à l’exil comme s’il était destiné à revenir. Ce jour-là, Nina ne se remit pas de sa rencontre. Elle avait retrouvé Mlle Bojarsky, ni plus ni moins, elle partageait son demi-baraquement avec une autre personne qui ne parlait aucune des nombreuses langues qu’elle connaissait. Sans ses parents qui étaient morts, sans ses élèves qui avaient un retard autrement plus accablant à rattraper. Nina remarqua :
« Je n’aurais jamais pensé qu’une Polonaise échouerait dans ces baraquements, elle aurait choisi de partager les conditions des Marocains. »
*A Mogador, on ne savait pas vraiment qui étaient les Bojarsky et pourquoi de toute la terre, ils n’avaient trouvé que cette presqu’île où poser leurs pénates. Certains les disaient de Varsovie ; d’autres de Lodz. Les uns assuraient qu’ils étaient passés par Paris ; d’autres par Madrid. Dans les dernières années 40, les Juifs polonais émigraient plutôt vers la Palestine où le Baron de Rothschild ouvrait des colonies ou vers l’Argentine où le Baron de S. R. Hirsch construisait les siennes. A Mogador, ils habitaient une bâtisse dans une ruelle de l’ancienne casbah qui menait à la synagogue en angle, ouverte des premières lueurs de l’aube et jusque tard dans la soirée, proposant en permanence ses services religieux. C’était le même croisement de rues où Mme Ferrari, la repasseuse de cette cité sourcilleuse sur ses plis, avait son verger qu’elle ouvrait aux enfants qui l’ameutaient d’une rengaine où ils la traitaient de folle. Elle ne devait pas s’en émouvoir pour leur permettre de choisir leur fruit. C’étaient alors toutes les rues qui avaient leur fou ou leur folle dans l’esprit desquels le vent avait mal tourné. Dans une cité dont le casernement internait les habitants dans les impasses de leur destin, ils en étaient comme d’immortels gardiens.
Le soir, les Bojarsky s’acquittaient de leur promenade quotidienne, de l’océan à l’océan, les parents devant, la fille, déjà âgée à l’époque, derrière, portant de vieux manteaux tendus de martingales provenant plus sûrement d’un stock américain que parisien. C’était cette dernière qui assurait les maigres revenus dont ils avaient besoin pour vivre. Très vite, elle s’était imposée comme la maîtresse de rattrapage attitrée de Mogador. Dans toutes les disciplines, du calcul à l’orthographe et de l’hébreu à l’anglais. Régulièrement, elle collait ses légendaires annonces sur les vitrines où elle détaillait la liste de ses cours. Elle cumulait les titres de Docteur, réservé jusque-là aux seuls médecins. Nina s’était alors inclinée devant elle, elle ne connaissait ni l’anglais ni les équations à deux inconnues. En revanche, elle maîtrisait mieux qu’elle l’art de la dictée, les pièges de l’orthographe et elle n’avait pas l’ombre d’un accent.
C’était sous le régime de la débrouille. Les artisans vivaient du déglinguage de la ville. Ils débouchaient les égouts qu’étranglait l’océan, ils changeaient les carreaux contre lesquels s’acharnait le vent, comblaient les lézardes qui se déclaraient dans les bâtisses, consolaient les murs qui suintaient. Les commerçants étaient des regrattiers qui revendaient des produits dont nul ne savait d’où ils venaient. Ils les accordaient aux saisons pour s’assurer de quoi vivre au jour le jour. Quand ce n’était pas du thé, c’était du thym ; quand ce n’étaient pas des souricières, c’étaient des clous ; quand ce n’étaient pas des lorgnons, c’étaient des ventouses. L’austérité n’empêchait pas les parents de surveiller les études de leurs enfants. Les enseignants les convoquaient volontiers pour assener leur verdict : « Votre fils ne suit pas en classe. » Ce n’était jamais de leur faute ou de celle de leurs méthodes, les plaies dyslexiques n’existaient pas ou si elles existaient, il n’était meilleur remède pour lutter contre elles que des cours particuliers. Mlle Bojarsky présentait toutes les conditions requises pour s’assurer le meilleur du marché. Elle avait une réelle formation de pédagogue et elle dispensait – en sus ! – les meilleures politesses au monde : on saluait en entrant chez elle, on veillait à son maintien, on tenait sa plume comme il se doit, on s’inclinait pour remercier et l’on sortait à reculons. La correction polonaise, la minutie polonaise, la ponctualité polonaise. Bien sûr, sa diction laissait à désirer mais c’était le prix à payer pour s’imprégner de culture polonaise en plus des rites rabbiniques, des obséquiosités françaises, des salamalecs marocains et des contusions britanniques.
*De ce jour, Nina ne laissa pas passer une semaine sans lui rendre visite avec ce qu’elle mettait de côté sur sa propre pénurie. Elle savait qu’elle ne mangerait pas des plats par trop marocains, elle lui fournissait ce dont elle honorait l’héritier du Saint à Mogador pour attirer sa protection sur sa progéniture : du thé noir, qui avait remplacé notre thé vert, de la margarine, qui avait remplacé notre beurre, du sucre en poudre, qui avait remplacé nos carreaux de sucre, de minuscules olives, qui avaient remplacé nos voluptueuses olives, une miche de pain commun qui avait remplacé la grande variété de nos pains… de la halva qui avait remplacé nos délicates meringues.
Deux ans plus tard, les autorités démantelaient les baraquements et dispersaient les locataires. Certains se retrouvèrent dans des HLM quasi soviétiques ; d’autres, comme Mlle Bojarsky, à l’hospice. Nina perdit sa trace et la locataire de la rue conduisant à la synagogue en coin se perdit dans les bouleversements du creuset d’intégration qui brisait les résistances à nul ne savait quoi. Seules les rues de Mogador se souviendraient encore d’elle et de ses parents pour ne point parler des araucarias qui trouvaient à la procession des promeneurs un engrais à leur mémoire…

