CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE QUIDAM QUI SE POSA EN RÉINCARNATION DU MODE SPINOZISTE DE DIEU

21 Mar 2019 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE QUIDAM QUI SE POSA EN RÉINCARNATION DU MODE SPINOZISTE DE DIEU
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

Le Pr. Saul Strauss, directeur du Centre universel de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, avait vu de tout dans sa longue carrière. Des monarques et des prophètes, des christs et des messies, des reines et des vestales. Il ne passait pas une semaine sans qu’un nouveau patient, particulièrement étrange, ne vienne enrichir sa riche galerie de personnages se posant en réincarnations de héros bibliques alors qu’ils n’étaient que de malheureuses victimes du syndrome de Jérusalem. Strauss se passionnait tant pour le phénomène, si pris au dépourvu par ses nouvelles expressions, qu’il ne cessait de remanier ses considérations sur le sujet. Le malheureux – qui se posait désormais en « psychiatre défroqué » tant il désespérait de cette discipline charlatanesque entre toutes – n’émettait pas une « thèse tentative » qu’un nouveau cas venait la réfuter. Il aurait volontiers pris sa retraite s’il ne se considérait, malgré son humilité, rare dans cette cité qui passe pour le site d’élection de Dieu, comme un… sauveur. Sans ses interventions répétées, de nuit et de jour, les syndromés auraient mis le feu à cette poudrière religieusement encombrée et imprévisible. Certains jours, en certaines circonstances, il se prenait à se soupçonner d’être lui-même victime du syndrome, il écartait aussitôt ses soupçons d’un revers de main, il ne pouvait se permettre le luxe de déserter ou de déménager à son tour à Tel Aviv, Boston ou Tombouctou. Il se passionnait tant pour Jérusalem qu’il se savait condamné à échouer dans une académie rabbinique, un couvent ou, qu’à Dieu ne plaise, un asile.

En définitive, Strauss en était venu à voir dans l’incarnation le principal ressort du syndrome de Jérusalem. Il n’était que naturel que cette ville possédée par Dieu, où les morts se pressent dans l’attente de leur résurrection, où l’on persiste à attendre la venue du Messie ou son retour, se sent soulevé par l’esprit de prophétie, s’impose comme le berceau d’une incarnation permanente. Cela, Strauss évitait de le dire, encore moins de l’écrire, pour ne pas s’aliéner ses coreligionnaires, s’attirer l’accusation de haine de soi ou, pire, des soupçons de velléités christiques alors qu’il était mû par le seul souci de préserver la paix de Jérusalem. Quand on ne l’ameutait pas dans la nuit, il était toujours curieux de voir le matin les nouveaux échantillons de cette grande parade des réincarnations et il en était à se demander si elles ne représentaient pas les résurrections les plus concrètes qui s’étaient produites jusque-là – si l’on exceptait les tentatives somme toute burlesques de remettre sur pieds les dépouilles congelées de milliardaires qui montraient à leur résurrection une variété d’amnésie confinant à l’idiotie qu’on ne connaissait pas encore et qu’on ne savait comment traiter. Les prophètes présentaient, eux au moins, le mérite de connaître leurs prophéties par cœur, les apôtres leurs Evangiles, et les sauveurs étaient somme toute pathétiques et attachants. Seuls les monarques présentaient des côtés loufoques. Les David – récidivistes invétérés – réclamaient les arriérés des droits d’auteurs sur les Psaumes ; les Salomon des concubines de toutes les nations, toutes les couleurs et tous les modèles.

Ce jour-là, Strauss ne trouva parmi les patients qui venaient librement en consultation rien moins qu’une réincarnation de… Spinoza. Il avait bien vu défiler des maîtres illustres, de Philon à Lévinas, de Nahman de Bratslav à Kierkegaard de Copenhague, sans parler de la riche galerie des écrivains dont le plus étrange était encore Franz Kafka reconverti dans la kabbale. Ils étaient remarquables à tous égards, tant versés dans l’œuvre des auteurs qu’ils représentaient, si familiers avec leur vie, qu’ils donnaient l’impression qu’ils en étaient des résurrections. Il n’était, au fond, aucune raison de leur contester des prétentions qui les rendaient heureux. Mais ressentant le besoin de clamer leur réincarnation, ils se heurtaient aux moqueries de leur entourage et en souffraient grandement. Ledit Spinoza ne réclamait rien moins que sa réhabilitation rabbinique, que son Ethique, autrement plus magistral que Le Guide des Egarés de Maïmonide, soit canonisé et son étude inscrite au cursus des études en vue de l’ordination des prélats universels de sa religion rationnelle.

Depuis qu’il avait été excommunié un soir de 1656 par le conseil de communauté d’Amsterdam, Spinoza n’avait cessé d’être réhabilité, par l’encre et par la salive, sur du papier et sur des chaires, par des hommes des lettre et des hommes des science, au cours de cérémonies universitaires et de séances kabbalistiques, de jour et de nuit, à Amsterdam, Paris, Buenos Aires, Boston ou Tombouctou. Il ne passait pas une année où un congrès sur sa philosophie n’était organisé sous de prestigieux chapiteaux académiques ou dans de troubles mansardes où l’on décortiquait religieusement son Ethique. Mais aucune de ces réhabilitations, prétendait Spinoza réincarné, ne lui avait réussi puisqu’il était resté un piètre philosophe alors qu’il se posait en prophète d’une religion nouvelle et qu’il campait toujours le proscrit par excellence du judaïsme, s’attirant les invectives des rabbins et les railleries de ses penseurs. Spinoza réincarné venait solliciter le soutien de Strauss dans ses efforts pour obtenir la levée de l’anathème qui pesait sur lui. Il conclut sa plaidoirie quasi pro domo par ces termes :

« … ma réhabilitation complète et définitive passe par ma reconnaissance par les maîtres connus et inconnus de Cent-Masure. »

Strauss s’intéressa de savoir pourquoi cette reconnaissance, somme toute locale, de Cent-Masure lui était plus importante que celle, universelle, de l’Université :

« Parce que tant que Cent-Masure ne lèvera pas l’anathème qui pèse sur moi, je traînerai la malédiction des Juifs et celle-ci est plus lourde à porter que la bénédiction des nations. »

Strauss comprenait que seule la réhabilitation du malheureux par Cent-Masure déconstruirait sa réincarnation spinoziste, le réconcilierait avec son personnage, prosaïque ou glorieux, et lui permettrait de reprendre une vie normale :

« Avez-vous tenté d’obtenir la reconnaissance de ses cours et de ses cénacles ? »

Spinoza réincarné raconta son long calvaire. On s’acharnait contre lui, se moquait de lui, le couvrait d’injures, crachait sur son passage. On avait apposé sur les murs de nouvelles bulles réitérant l’anathème d’Amsterdam et menaçant d’excommunication quiconque fraierait « de près ou de loin, à portée de sa voix et de son œil, par l’entremise des œuvres commises par le plus grand renégat qu’a connu la sainte nation depuis l’innommable Autre ». On lui refusait le gite et le couvert, incitait les rares chiens du quartier contre lui et introduisait toute la ménagerie de la honte – des rats, des porcs épics, des putois et jusqu’à des dépouilles de corbeaux – dans la mansarde où il vaquait à ses études à la lisière de Cent-Masure. Il n’était admis dans aucune de ses synagogues, c’était tout dire :

« Vous ne concevez tout de même pas que je vais quitter Jérusalem pour Amsterdam ?! »

Strauss n’envisageait jamais cette solution, quoi qu’elle ne cessât de lui traverser l’esprit. Ses patients étaient « malades » de Jérusalem, le meilleur eût été qu’ils la quittent pour se sentir mieux. Il lui demanda plus prudemment s’il s’était intéressé aux critiques de Spinoza :

« Je suis en butte à leurs harcèlements quotidiens et vous voulez que je lise les insanités qu’ils écrivent sur moi ?!

– Je voulais dire ceux qui critiquèrent les thèses qui nourrissent la production du véritable Spinoza ? »

Un œil du patient se chargea d’une telle douleur, l’autre d’une telle contrariété que Strauss s’en voulut de commettre la banale erreur consistant à mettre en doute la réincarnation d’un syndromé :

« Je voulais dire bien sûr vos écrits, se corrigea-t-il.  

– Le sacre de Maïmonide a réduit au silence la pléthore de ses détracteurs. Personne ne se souvient plus d’eux. Sans Maïmonide et Ibn Ezra, je n’aurais jamais écrit mon Ethique. Je suis le disciple perplexe du premier et le disciple philologue du second.

– Je songeais à des critiques plus proches de nous, connaissez-vous l’article d’Emmanuel Lévinas ? »

Strauss savait – ce qui est désormais de notoriété psycho-intellectuelle générale – que rien n’était plus dangereux que les mauvaises lectures qui déliaient les passions messianiques et que rien ne brisait mieux les charmes lecturiels que des critiques argumentées. Certains patients s’étaient tant imprégnés de mythes, de légendes, de récits et de philosophies, s’en berçaient et les invoquaient tant qu’ils vivaient dans leurs univers et incarnaient leurs personnages, leurs auteurs ou leurs commentateurs privilégiés. Ils n’étaient une réincarnation de David qu’autant qu’ils avaient l’âme psalmiste, de Salomon qu’autant qu’ils l’avaient ecclésiastique, du Christ qu’autant qu’ils l’avaient évangélique… et ce pauvre patient – spinoziste. Strauss trouvait dans la déconstruction littéraire et philosophique de subtiles ressources thérapeutiques. Elle lui permettait déconstruire des personnages qu’on avait mis toutes ses passions – poétiques, religieuses, intellectuelles – à se composer ou plus précisément à se tailler dans la vaste toile de l’écriture. Il déconstruisait les textes pour mieux libérer les âmes de leurs lignes et de leurs chantages. Ce faisant, il prenait toutes les précautions pour que les patients retrouvent leur âme la plus prosaïque sans céder au désarroi et basculer dans une aliénation encore plus grave ou, pire, se retrouver sans âme. Il évitait également de divulguer cette thèse pour ne pas la voir se propager et causer des dégâts encore plus risibles et cuisants que ceux suscités par ce qu’il convenait de nommer « le déballage divanesque des fantasmes, des cultes et des rites sexuels » dans le sillage de la contamination de l’humanité par la psychanalyse. Il recommanda à son patient la lecture de Lévinas qui dénonçait la subordination par Spinoza du judaïsme aux prétentions du christianisme.

C’était une critique somme toute répandue. Dans son naturalisme généralisé, Spinoza contestait aux Juifs toute élection surnaturelle qui leur accorderait des vertus morales ou intellectuelles : « … ces Juifs racontaient leurs miracles, et s'efforçaient de montrer en outre par-là que toute la nature était dirigée à leur seul profit par le Dieu qu'ils adoraient. » Il attribuait leur perpétuation à la pratique de la circoncision, qu'il comparait à la queue chez les Chinois, et à l'antisémitisme qui les rabattait sur leur condition de parias. Sinon ils incarnaient à ses yeux la crédulité et l'aberration religieuses et il ne choisissait pas ses mots pour s'emporter contre eux. Les commentateurs pharisiens, accusés des pires crimes contre l'esprit, n’étaient qu’autant de géniteurs invétérés des aberrations religieuses qui auront induit en erreur l'humanité entière. Spinoza ne décelait dans leurs procédés de lecture des textes sacrés que malhonnêteté et sottise : « … risible piété en vérité qui consiste à accommoder la clarté d'un passage à l'obscurité de l'autre, à confondre le véridique et le menteur et à corrompre ce qui est sain par ce qui est gâté. » Il poussait son attaque contre les Pharisiens jusqu'à les présenter comme les pères du fanatisme et de la persécution religieuse. Sa hargne contre leurs maîtres n'avait d'égale que son indulgence à l'égard du Christ et de ses apôtres. Il endossait le verdict chrétien de résiliation du judaïsme, limité par son particularisme, sans véritable portée universelle : « La parole éternelle de Dieu, son pacte et la vraie religion sont divinement écrits dans le cœur de l'homme, c'est-à-dire dans la pensée humaine ; c'est là la véritable charte de Dieu qu'il a scellée de son sceau, c'est-à-dire de son idée, comme d'une image de sa divinité. Le judaïsme représente dans le personnage de Moïse le moment de l'imagination ; le christianisme dans le personnage de Jésus le moment du cœur. » Spinoza se livrait indéniablement à ce que Brunschvig appelle « l'apologie spinoziste du christianisme ».

Un mois plus tard, quand ledit Spinoza revint pour un contrôle, passablement hirsute et dépenaillé, il s’écria :

« Je viens de passer un mois au purgatoire à cause de vous ! »

Strauss s’abstint de tout commentaire, ses patients balançaient entre l’enfer et le paradis :

« Votre Lévinas est totalement altéré, on ne peut invoquer l’autre avec autant d’obsession et ne pas cacher une terrible et accablante allergie à l’autre. Il rationalise ce qu’il y a de plus rebutant dans le particularisme judaïque. Ce bonhomme s’aimait davantage qu’il n’aimait son prochain, il n’a rien compris à mon œuvre. Il dénonce mon dépassement chrétien du judaïsme, il n’aurait jamais prédit la canonisation des protocoles talmudiques par l’Eglise. Le judaïsme préfère se scléroser dans son particularisme plutôt que de reconnaître mon Ethique et d’en conquérir les esprits. »

Au bout d’un an de consultations hebdomadaires, Strauss en savait plus long sur Spinoza que ses chercheurs attitrés. Il connaissait les grandes lignes de sa philosophie théologique, que Dieu était nature naturante, l’homme son mode le plus insigne, le savant son prophète le plus conséquent, qu’il se nommait Tao dans les religions asiatiques et être dans les religions néo-païennes et qu’il n’était devoir plus sacré que de veiller à ses libres germination et épanouissement. On devait se livrer à la méditation pour laisser Dieu s’incarner en soi et il n’était meilleure méditation que celle consistant à règlementer ses pensées et ses gestes. Aussi Spinoza réincarné, contrairement au Spinoza historique, ne se départait-il pas de son châle de prière et de ses phylactères et ne laissait-il pas passer un quart d’heure sans prononcer une prière au moins. Strauss savait surtout quelles étaient les pensées intimes de Spinoza, ses hantises, ses mœurs. Il découvrit ainsi qu’il considérait la confiture de rose comme une panacée universelle et qu’il était si virulemment anti-médical – considérant la nouvelle médecine psycho-génétique comme la pire menace pesant sur l’humanité – qu’il menait une croisade contre « les percées de la médecine qui achevaient l’humanité en l’homme, procédaient à sa mutation robotique et précipitaient la dégénérescence de la divinité ». Il pratiquait le sommeil perlé dormant un quart d’heure toutes les trois heures, alternant entre l’étude de la kabbale (pour se distraire) et celle des sciences (pour s’instruire). Il s’alimentait dans l’une des nombreuses soupes populaires de la ville occidentale où l’on accueillait les clochards sans distinction de religion, de philosophie ou de démence. En revanche, Strauss ne savait rien sur ses rites sexuels et il était désormais interdit par la loi civile de s’intéresser « au sexe, au statut marital et au bagage biométrique » des patients. Aussi, dûment conseillé par le directeur de l’Institut Spinoza de l’Université Hébraïque de Jérusalem, se contentait-il de prescrire des lectures anti-spinozistes susceptibles de dissiper les charmes more geometrico sur Spinoza. Or plus ce dernier lisait et plus il collait à son personnage, au point de ruiner la thérapie déconstructionniste du pauvre Strauss. C’était à croire qu’il n’était de Dieu que la nature naturante, que Spinoza était son prophète et que celui-ci ressuscitait en quiconque se réclamait de ses écrits.

Strauss désespérait du cas de son patient qui risquait de se clochardiser, se déglinguer, se décomposer. Sa conception de la divinité manquait de prendre en considération la prédisposition humaine à l’adoration et l’on n’adorait que de divinités intermédiaires recouvrant autant de représentations ou de non-représentations personnelles. Strauss envisageait de le soumettre à un traitement radical – une greffe de gènes anti-fantasmagoriques dont les séquelles passaient pour être anti-dramatiques puisque le patient risquait ne plus nourrir de fantasmes – quand la brigade messianique lui annonça qu’on avait trouvé sa dépouille à proximité du tombeau d’Absalon, devenu le monument le plus symbolique de la gaieté universelle. Il se rendit sur les lieux pour constater le décès. Le commandant de la brigade messianique chargée de la prévention des accès messianiques dans la ville lui remit un rouleau en chuchotant :

« Il s’est suicidé. »

Depuis que l’on vivait jusqu’à cent-vingt et cent-trente ans, le suicide était devenu une pratique courante. On ne se donnait pas tant la mort par désespoir que parce qu’on succombait à l’ennui de se répéter :  

« J’aurais tout attendu de lui, de briguer le prix Nobel de théologie, de se poser en conscience de Dieu, de cultiver des roses dans la vallée de la Géhenne, d’ouvrir une pharmacie rosicrucienne, de se mettre au théâtre, je n’aurais jamais cru qu’il commettrait un sacrilège contre le spinozisme en tuant Dieu en lui. »

Dans son rouleau, Spinoza demandait à être enterré dans le caveau d’Absalon, l’enfant terrible du roi David qui assassina son demi-frère Amnon pour venger le viol de sa sœur Tamar et se révolta contre son père qui lança ses armées contre lui. Dans sa fuite, sa belle chevelure se prit dans les branches d’un arbre auxquelles il resta suspendu et c’est dans cette position que Joab, général de David, le trouva et l’acheva. Plutôt que de l’enterrer dans le tombeau qu’il s’était préparé, on jeta sa dépouille dans un puits. Datant du 1er siècle av. J.-C., le pilier d’Absalon, situé dans la vallée du Cédron, n'est sûrement pas son tombeau. Au Moyen-Age, on n’y conduisait pas moins les enfants indociles, leur racontait la rébellion d’Absalon contre son père et les armait de pierres pour lapider le monument, de sorte qu’il passa longtemps pour un lieu d’exécration. Absalon – composé de av (père) et de chalom (paix) – était un grand et bel homme et il passe communément pour la figure de proue biblique de l’homosexualité. Depuis la proclamation universelle de Jérusalem comme cité de pèlerinage, la communauté gaie aussi s’était donné son monument autour duquel ses membres se recueillaient. Spinoza demandait à être enterré auprès d’Absalon pour partager son calvaire passé et son culte présent…