The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE SENS DE L’ÉPHÉMÈRE

Le sens de l'éphémère relaie le sens historique. On ne s'encombre plus autant de considérations messianiques. Malgré les alarmes et menaces écologiques, on est de moins en moins disposé à sacrifier le présent pour l’avenir. On ne s'émeut plus autant du devoir de dévouement parce qu'on sait combien les sacrifices n'ont pas servi à grand-chose dans le passé – ni pour changer l’homme ni pour améliorer les conditions de vie sur terre. On ne souhaite plus se soumettre aux chantages ou en exercer sur les jeunes générations. On ne reconnaît plus l'autorité des livres, des dogmes, des autorités. On est volontiers anarchiste et l'on ne s'accommode des contraintes et régulations sociales qu'autant qu'elles nous permettent de nous épanouir dans notre coin entourés de nos proches. On est séduit par le miracle d’être et ne veut plus le brader, ni sur le marché du travail ni sur celui des mots. Le perpétuer ne vaut peut-être pas une corvée à perpétuité.
L'homme est de plus en plus acquis à son caractère éphémère. Aujourd'hui, il est là ; demain, il ne sera plus là. Il habite la parenthèse que le miracle lui ménage dans l'éternité. Il n'est pas encore mort, il ne va pas tarder à mourir. Même à ses moments de gloire, il est à la veille de mourir ; même à ses moments de sérénité, il se prépare à mourir. Il peut oublier la mort ; elle ne l'oubliera pas. Elle donne sa coloration à la vie. Elle détermine l'ambiance qui règne dans ses coulisses. Angelus Silesius disait :
« Homme, si ton visage est beau et ton âme blême / Tu es vivant pareil à un sépulcre[1]. »
Lie-tseu, le chantre du vide et du silence, pousse le non-agir à vaguer dans le néant pour goûter le loisir (la vertu) d’assister à sa propre absence.
Bien sûr notre maison est branlante et précaire, ses portes sont vulnérables, leurs gonds rouillés et demain est imprévisible. Bien sûr qu’elle est hantée de toutes sortes de dieux et de démons entretenant entre eux un manège dont on ne suit plus les rebondissements. Bien sûr que les murs se lézardent, les machines tombent en panne, les lampes s’éteignent. Quand on sonne à la porte, on ne sait pas quel messager va se présenter et de quelle nouvelle il serait porteur. Bien sûr que les jours réservent de nouveaux tracas, misères ou douleurs. Mais si tu es encore là, si je suis là, c’est signe que cette cavalcade de jours, en ce monde, enduites tour à tour de deuil et de grâce est plus prenante qu’une éternité paradisiaque ailleurs. Aussi contente-toi autant que possible de placer des cales sous les jours instables. De vivre le jour comme s'il ne t'était donné que de vivre ce jour et si le jour ne t'est pas garanti de vivre l'instant. Sans regrets, sans remords et sans soucis. Pour mieux le célébrer, en goûter la saveur, s’intéresser à sa teneur. Le bonheur est dans l'instantanéité de la présence, dans sa voltige et dans sa sérénité. Rien ne serait plus harassant que de poursuivre le vent, en l'occurrence celui qu’on prédit pour demain. Le sens de l'éphémère fait de chacun de nous un passant et, dans le cas où l’on est acquis à la perpétuation de la lignée, un passeur. La vie n’est peut-être qu’un cocon et qu’il ne faut pas moins d’une vie pour s'en dégager et prendre son envol pour la mort. Sans plus.
[1] Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, III, 101, Editions Payot & Rivages, 2004, p. 229.

