CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CLAN DES TROIS

5 May 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CLAN DES TROIS
Posted by Author Ami Bouganim
C’est un épisode inconnu de l’histoire de Mogador que les historiens les plus chevronnés ne connaissent pas et que moi-même ne soupçonnais pas avant de l’avoir écrit. C’était une société secrète dont l’on ne savait rien jusqu’au moment où le Contrôleur civil décida de sa dissolution sous prétexte qu’elle était dadaïste ou surréaliste, bolchévique ou souverainiste, anti-racinienne, anti-cornélienne ou moliéresque. On s’accordait néanmoins sur ses velléités internationalistes puisque ses membres invoquaient Tanger pour réclamer pour Mogador un statut analogue au sien qui « prendrait en considération les humeurs versatiles de ses vents, sa position avancée de phare dans l’océan de la civilisation, ses goûts arganiers, sardiniers et écrivassiers ». Ils demandaient que Mogador soit déclarée ville libre sous le règne ou la présidence d’un descendant des Médicis ou d’une reine de beauté qui serait élue tous les ans et porterait le titre de « Sirène de Mogador ». Les autorités coloniales n’étaient pas particulièrement inquiétées par la pléthore des clubs, sociétés, loges et autres badenpowelries qui se faisaient et se défaisaient tous les mois dans cette ville qui avait le mal de mer et ne savait à quel épouvantail se vouer. En revanche, ils n’avaient aucune patience pour les agitateurs qui se cachaient derrière de soi-disant intellectuels, de prétendus charmeurs d’oiseaux et de vulgaires girouettes humaines. Ils connaissaient assez leurs protégés pour craindre que toute concession n’ouvre la porte à une dissidence et ils en avaient marre de sévir contre l’insurrection larvée des tributs et de leurs bardes. Ils avaient le statut international de Tanger en travers de la gorge, ils n’allaient pas se donner une ville libre sur ce radeau de la méduse qu’était Mogador. Ils arrêtèrent les trois meneurs sans trop savoir quoi en faire.
 
Picarsky était le plus grand puits de la science jamais recensé à Mogador. Elle connaissait les classiques russes autant que les français et sillonnait les rues en bibliothèque ambulante, achetant et vendant des livres qu’elle avait dans les poches de ses manteaux. Elle connaissait l’algèbre et la géométrie, réglant de tête les problèmes de trains, sur lesquels elle avait roulé, elle, contrairement à ses concurrentes de cours de rattrapage, et les problèmes de robinets et de baignoires, où elle s’était lavée, elle, dans les meilleurs hôtels de Saint-Pétersbourg, Rome et Paris, contrairement aux indigènes qui se lavaient dans des bassines en étain. Elle écrivait toutes les langues qu’elle parlait – et on ne les comptait plus – de droite à gauche sans commettre une seule erreur, sans que le dessin de ses lettres et les espacements entre les mots ne s’en ressentent. Elle tentait vainement de convaincre les intellectuels du Cercle de l’Alliance, pédagogiquement maniérés par l’institution philanthropique coloniale, que l’espéranto, davantage que leur lingua franca, pour ne point parler du yiddish pratiqué par plus de personnes que le français, était langue universelle par excellence. Elle s’était vite lassée de leurs cartésianeries philosophiques, leurs lourdeurs rabelaisiennes, leurs piques diderotistes et leurs âneries maraboutiques. Ces bâtards cultivés de la France ne connaissaient qu’une expression en latin qu’ils plaçaient sans grande distinction dans toutes les conversations : Sed non satiata. Révulsée par leur lubricité toute rhétorique, Picarsky se rabattit sur l’étude de Saint-Augustin et de Thérèse d’Avila pour mieux narguer les théologiens manqués de la ville qui étaient aussi nombreux que les rabbins décalottés, les prêtres défroqués et les imams désenturbannés.
 
Le deuxième meneur, un certain Durand, était de toutes les assemblées, de tous les comités, de tous les cercles et de tous les enterrements. Il avait son épicerie – la plus grande de la ville – dans sa taverne – la plus alcoolisée – située dans une rue qui prit à la longue son nom et la conserva même après le départ des Français, résistant à toutes les tentatives de l’hébraïser – oralement – ou de l’arabiser – par décret makhzénien. De toutes les colonies il avait choisi le Maroc et de toutes ses villes Mogador plutôt que la prometteuse Casablanca qui se proposait en chantier de la colonisation française, Marrakech qui avait donné son nom au Maroc, Fès la séduisante et la rangée ou Tanger l’internationale et la cosmopolite. C’était un Bordelais qui avait cuisiné on ne savait quoi chez l’on ne savait davantage quel Grand-Duc russe. Il proposait ses vins, ses spiritueux, ses limonades, ses fromages, ses cotes de porcs et les perdrix que ses compatriotes chassaient dans l’arrière-pays. Surtout, il tenait le seul journal de la ville, manuscrit, publié à un seul exemplaire, qu’on louait à tour de rôle et que nul ne songea conserver pour la postérité, désespérant l’auteur de ces lignes, réduit à reconstituer une chronique domestique, platement littéraire, qui ne lui attire que des démentis de la part de présumés historiens travaillant sur des canulars encore plus indigestes que les présentes chimères qui présentent, convenez-en, le mérite d’être authentiquement mensongères même si elles mobilisent des personnages plus ou moins réels.
 
Attar se prenait pour une réincarnation de Mawlana Farîd-Ud-Dîn Attar, l’auteur du « Langage des Oiseaux ». Mille ans plus tard, on le lisait toujours, composait des concertos pour restituer le gazouillis des oiseaux et montait des pièces de théâtre dans toutes les langues. Son héritier mettait toute sa notoriété à arbitrer la dispute entre les hommes et les oiseaux pour la préservation d'une malheureuse île qui s’était détachée de la presqu’île avant que les archéologues et les historiens ne se mettent à ruiner les légendes qui l’entouraient et qui en faisaient l’île où les Carthaginois produisaient la pourpre des toges romaines. Depuis, elle avait servi de repaire aux corsaires, de pénitencier, de léproserie, de centre de quarantaine pour pèlerins de retour de La Mecque. Attar connaissait le langage ampoulé du paon, celui virevoltant de la huppe, celui roucoulant du pigeon… celui énamouré du rossignol. On racontait qu’il planchait depuis des décennies sur une œuvre littéraire qui mêlerait les voix des hommes et les gazouillis des oiseaux pour sortir les lettres de leur sénile ressassement.
 
Les inspecteurs avaient beau interroger les meneurs, ils ne leur trouvaient pas plus grand crime que de convoquer leurs partisans à un colloque annuel sur les oiseaux avec la participation d’ornithologues et de musiciens qui interprétaient des morceaux inspirés de la bergeronnette, la perruche, la perdrix, la tourterelle, la colombe, le chardonneret, le faisan, la caille et qu’ils étaient encore les seuls à commémorer le souvenir d’Auguste Baumier, le légendaire Consul de France, qui passe pour avoir colonisé Mogador avant que le ministère des Colonies ne s’avise de la protéger et dont le plus grand regret, je présume, a été de mourir à Bordeaux en 1869 et non à Mogador une décennie plus tôt ou plus tard. Il s’était donné une maison consulaire digne de l’idée de gouverneur de droit divin laïcisé qu’il se faisait de son rôle et de son titre. Pendant son consulat, il encouragea les recherches sur le Maroc et l’on trouve encore ses propres recherches sur le climat, la situation sanitaire et le tourisme dans cette contrée dont il se posait en Grand Chambellan. Il poussa son engouement pour la ville jusqu’à soutenir sa madrasa, située dans la grande mosquée, dont il enrichit sa librairie de copies de manuscrits précieux, chargeant un lettré de copier le manuscrit d'Ibn Zahr El Fassi, « Raoudh El Qirtas », déposé dans une mosquée de Marrakech, qui relate l'histoire de l'Occident musulman jusqu'au milieu du XVIe siècle. Il le fit traduire également en français et le publia peu avant sa mort. Il passait surtout pour avoir invité l’Alliance Israélite Universelle à s’installer dans la ville ce qui lui valut de voir – à titre posthume – son nom trôner sur la nouvelle école hors des murailles de la ville. C’était dire à quel point son consulat marqua la ville et à quel point la malheureuse loge démantelée ne savait à quel colonialisme se vouer. On leur demandait leur charte politique, ils donnaient leur manifeste poétique ; on s’intéressait à leurs menées subversives, ils racontaient leurs excursions champêtres ; on les interrogeait sur leurs contacts à l’étranger, ils reconnaissaient en cultiver avec les oiseaux. On leur prêtait des velléités souverainistes, ils assuraient qu’ils s’accommoderaient de la protection de l’Andalousie, de Lombardie et de… la Corse. Dans l’attente de percer les secrets de leur conspiration et pour ne pas se ridiculiser aux yeux de la population locale, les autorités civiles décidèrent de les exiler sur l’île avec interdiction de gagner la presqu’île tant que durera l’enquête sur leurs manigances.
 
Le Conseil intellectuel, qui rassemblait les représentants des loges les plus imbues de leur génie – et qui n’en étaient souvent que les seuls membres, se mobilisa aussitôt pour apporter secours aux malheureux exilés. On aimait bien ce genre de cause qui ne rimait à rien, ne menaçait en rien et ne comportait aucun risque. On collecta tout ce qu’on trouvait de meubles déclassés – c’était avant que les négociants du roi ne s’improvisent antiquaires – et bien vite les exilés aménagèrent leurs salons dans l’ancien pénitencier. On leur livra également des outils de travail, des graines, des plants et il ne passait pas un jour sans qu’on ne les approvisionne en vivres et en eau. On savait la longueur des tracasseries coloniales, les atermoiements des contrôleurs civils, l’incurie de leurs services policiers ; on redoutait que les trois malheureux ne moisissent sur leur île. Pourtant six mois plus tard, les autorités décidèrent de ridiculiser ce qu’elles nommaient « l’intellocratie mogadorienne » en annonçant aux trois exilés que, « vu la gravité des soupçons qui pesaient sur eux et la durée des procédures », ils pouvaient rentrer chez eux à condition qu’ils s’engagent à « s’abstenir de toute activité poétique, réaliste ou surréaliste, nationaliste ou internationaliste, paléontologique ou ornithologique ». Ils auraient à se présenter les premiers lundis de chaque mois au commissariat de police pour « réitérer leur adhésion à la protection de la France sur l’ensemble du territoire marocain, y compris la presqu’île dite de Mogador ».
 
La réponse des exilés, puérilement conçue, parvint au Contrôleur civil par pigeon-voyageur :
« Cher Monsieur,
Nous sommes heureux de vous annoncer qu’à l’issue de moult délibérations poético-politiques, nous avons décidé de nous installer sur cette île bercée par les vagues et caressée par les courants marins. Nous cohabitons harmonieusement avec les oiseaux et grâce aux attentions de nos partisans restés sur la presqu’île, nous avons trouvé notre prytanée, autrement plus prometteur que Mogador. Nous n’avons à nous soucier ni des débordements des égouts ni de l’avancée des dunes, ni des relents des marais stagnants ni des poux qui sautent sans distinction des rats aux humains. Nous envisageons d’établir le royaume poétique que nous caressons de nos vœux sur cette île paradisiaque qui n’accueillerait que des pèlerins, des bohémiens et des Bouderbalas. Elle proposerait des cures de désintoxication aux auteurs russes, des séances d’exorcisme aux auteurs allemands possédés par leurs démons mythologiques, des cours d’humilité aux auteurs français contaminés par l’antisémitisme et des traitements de réanimations aux auteurs anglais désenchantés par leur sarcasme qu’ils prennent pour de l’humour. Soucieux de ménager l’absolue neutralité poétique de notre île, nous envisageons de nous mettre sous la protection directe de la Société des Nations qui, nous en sommes convaincus, serait heureuse de se donner une première colonie. »
La réponse ne tarda pas à arriver, portée par le concierge des bureaux du Contrôleur civil :
« Vous avez vingt-quatre heures pour vider les lieux et réintégrer vos obscures pénates dans la médina. »
 
Les trois valeureux résistèrent aux pressions du Contrôleur civil et l’on ne put s’empêcher de savourer dans cette dérisoire victoire poétique une petite revanche contre la grande protection coloniale de la France. Un beau jour, ils disparurent et pendant des décennies on se contenta de rumeurs sur leur sort. On assurait avoir vu Attar sur la place de Jemaa el Fnaa entouré d’une volée d’oiseaux avec lesquels il conversait des heurs et malheurs des humains. Durand échoua comme cuisinier au centre sanitaire de Béréshid où les patients ne s’attardaient que pour continuer de se régaler de ses plats et passa à l’histoire comme le pionnier de la cuisine poétique du Maroc. Picarsky échoua au siège social de l’Alliance Israélite Universelle où elle était chargée de la fastidieuse lecture, correction et notation des rapports des instituteurs de cette institution. C’était l’époque où l’on ne savait que penser des peines et des protections des Français…
 
Photo : Dominique Labaume.