CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN QUI NE TRICHAIT PAS PLUS AVEC DIEU QU’AVEC SON DÉSIR

14 May 2019 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN QUI NE TRICHAIT PAS PLUS AVEC DIEU QU’AVEC SON DÉSIR
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
C’était du temps où la chair, le palais et l’esprit jouissaient de tous leurs droits. On s’inclinait devant les émois du désir comme on le pouvait et tant qu’on le pouvait. On se gargarisait de tous les alcools sans craindre de mourir dix ans plus tôt ou plus tard. On donnait libre cours à ses divagations sans s’encombrer de ce que la postérité en retiendrait ou non. On était en un mot libre de coucher, se saouler et délirer à sa guise. Sans courir le risque d’être poursuivi pour harcèlements sexuels, ivresse sur la voie publique ou atteinte aux mânes intellectuels de service. C’était une de ces courtes périodes entre deux Grandes Censures qui permettent de s’inscrire subtilement dans la douce ébriété d’être à l’image de Dieu. On n’était tenu ni par l’humainement correct ni par le divinement correct.
 
Rabbi Harry Aharon Kotsk était, de tous les avis, un délicieux rabbin qui ne cachait ni ses vertus ni ses vices et encore moins – ce qui est si fréquent dans cette ville qu’on la prendrait pour la cité de la Grande Dissimulation – prenait les unes pour les autres. Il trouvait un malin plaisir à les décliner, commençant bien sûr par ses trois vertus cardinales : séduire toutes celles qui se présentaient à son désir ; gourmander tous les alcools, sans considération pour son degré de nocivité ou de cashrout ; se perdre enfin en digressions et de s’oublier dans ses homélies pour mieux perdre et sauver ses auditeurs, les édifier et les divertir. Il se reconnaissait volontiers les trois vices rabbiniques cardinaux : étudier de jour et de nuit, un livre sans cesse ouvert devant les yeux, ne s’accordant ni pause ni répit dans son inlassable poursuite de Dieu, le débusquant des lignes les plus obscures de ses livres sacrés ; se balancer en permanence, même en marchant, en mangeant et en dormant, pour mieux connaître l’extase divine qui était au spasme sexuel ce que les œufs d’esturgeon sont aux œufs de sauterelle ; violer enfin le texte pour lui extorquer des commentaires dans la meilleure des traditions talmudiques. Rabbi Harry n’étudiait qu’une bouteille à portée de la main, ne marquait de pause que charnelle et se balançait tant qu’on ne savait pas toujours quand il était pris de transes mystiques et quand de transes alcooliques. Son auditoire lui passait et ses vertus et ses vices : il était divorcé depuis des lustres et l’on avait connu avec Rabbi Dourdeya, grand maître du Talmud, noceur plus chevronné et délié qui ne laissait « pute au monde qu’il ne visitât » ; il ne buvait autant, pour pasticher l’adage talmudique, que pour « dégurgiter son vin en galimatias kabbalistiques ». Il émaillait ses homélies de tant de plaisanteries et de digressions humoristiques que ses prestations étaient mieux prisées que le cinéma ou le théâtre, une représentation quasi divine, surtout quand une belle auditrice était aux premiers rangs. Comme il était un des rares rabbins à vraiment croire à Dieu, il se savait sous son œil et ne cherchait pas à tricher avec lui. Quand on lui demandait s’il existait, il citait cette boutade que Steiner assurait tenir des cercles yiddish de Brooklyn : « Bien sûr, mais pas encore… »
 
Rabbi Harry n’écrivait pas, il se l’interdisait, s’inscrivant résolument dans la Loi orale. C’était pour lui un sacrilège que de mettre celle-ci par écrit – et comme il n’était pas à un paradoxe près il précisait « un sacrilège sacré ». Il avait toujours un bon calembour pour accueillir la parution d’un nouveau livre qu’on célébrait « le temps que son encre sèche sur l’esprit en buvard de ses lecteurs ». Il ne comprenait pas cette légèreté avec laquelle des êtres normalement constitués, jeunes et moins jeunes, étalaient leurs lacunes et leurs banalités – « des footnotes », disait Whitehead, « des notes liminaires » disait Steiner – et s’exhibaient dans des livres plus accablants qu’enrichissants qui ne s’attiraient que les louanges de critiques encore plus incultes que leurs auteurs. Tout juste consentait-il, sur les pressions de l’un de ses fils, à se laisser enregistrer pour « les archives familiales », il ne se doutait pas alors que des « partisans fous » et des « héritiers dévots » en tireraient une bibliothèque et que celle-ci avorterait de bibliothèques de commentaires. Dans le traitement auquel l’on soumit ses enregistrements, son enseignement perdit sa belle ébriété, sa souveraine liberté et les prouesses humoristiques de son oralité. On croyait l’immortaliser, on le trahissait. Sa voix devint méconnaissable et l’on brada ses prouesses homilétiques sur les chaires universitaires.
 
Quand on lui annonça qu’il avait une cirrhose du foie, il ne sut comment prendre la chose. Le médecin commit la crétinerie d’ajouter :
« Je vous donne entre six mois et six ans à vivre, tout dépend du régime auquel vous allez devoir vous astreindre. »
Rabbi Harry le considéra avec toute la tristesse qu’un « sage déluré » pouvait avoir pour « un inculte terreux » se posant en médecin moliéresque. Il était de ceux qui considéraient avec les maîtres du Talmud « que les meilleurs des bouchers et des médecins sont voués à l’enfer ». Il les avait suffisamment pratiqués pour s’autoriser le droit que les rétrograder au rang de « charlatans émérites ». Plus longues avaient été leurs études et moins ils étaient compétents ; plus ils avaient tué de patients et moins ils étaient compatissants ; plus élevés étaient leurs honoraires et moins ils se prononçaient sur la nature du mal. Quand il se remit de ce verdict, il répliqua :
« Puisque mourir l’on doit, autant que ce soit d’une cirrhose de la foi. »
 
Quand le médecin lui précisa qu’il allait devoir renoncer à l’alcool, il conclut définitivement qu’il n’était pas meilleurs anges de la mort que les médecins. Ils étaient les seuls à l’annoncer et à la constater. Rabbi Harry prit les mesures nécessaires pour mieux savourer l’éternité du jour ou du siècle qu’il lui restait à vivre. Il ne réduisit la consommation d’alcool qu’en se remettant à fumer, tant et si bien que lorsqu’il ne buvait pas, il tirait sur un cigare et quand il ne fumait pas, il arrosait son âme d’alcool. Fatigué de faire les hôtels pour ses pauses charnelles, il aménagea un studio attenant à son bureau, qu’il dota d’un bar de boissons, d’une bibliothèque où il rangeait les albums qu’on lui offrait et d’une petite arche où il rangea le petit rouleau de la Loi que son regretté grand-père avait ramené du shtetl. Il décida encore d’allonger la durée de ses liaisons érotico-religieuses et comme il était habilité à préparer les candidates à la conversion, il conclut avec son Dieu qu’il inclurait désormais une liaison avec lui dans son processus de conversion – bien sûr cela ne concernait que les femmes célibataires, divorcées ou veuves et comme il savait l’œil de Dieu sur lui, il ne s’avisa jamais de poser le sien sur une mariée.
 
Rabbi Harry n’accorda qu’une concession à la mort. Il se détermina à réaliser l’un de ses vieux rêves. Ce n’était ni visiter un bordel – il n’en avait pas besoin – ni courir le monde – c’était tous les jours qu’il accomplissait une croisière céleste dans cette ville dont l’architecture restituait tant celle des cieux, avec son encombrement de sanctuaires, qu’on en avait le tournis du sacré. Mais de se mettre à l’étude de la kabbale dont il avait longuement décrié les hallucinations, raillé les mythes et boudé l’étude. Il ressentait un besoin pressant de combler cette lacune dans sa culture rabbinique pour se présenter décemment devant ses ancêtres qui avaient été d’éminents kabbalistes en Podolie. Il était de ces grands lettrés qui à la question : « Pourquoi Dieu a-t-il créé l’homme ? » répondaient, un sourire en coin : « Pour que l’homme lui raconte des histoires. » Il ne pouvait partir par conséquent sans connaître les plus sidérantes, grandioses et biscornues dont on le divertissait de jour et de nuit. Il savait que l’étude de la kabbale se rencontrait désormais au sein des Départements de Kabbale dans les Facultés des Humanités occultes au sein des universités. C’était là que les chercheurs, qu’ils se prétendent philologues, déconstructionnistes ou poéticiens, trituraient encore le mieux les traités de kabbale sans encourir une indigestion textuelle, tituber d’illumination ou se piquer de prophétie. Or malgré leur notoriété, ces chercheurs restaient parasitaires de textes sécrétés par de véritables kabbalistes qui s’en remettaient tant à Dieu qu’ils en perpétuaient la voix dans la leur. Ils n’étaient pas chercheurs, ils étaient inspirés, et c’était cette inspiration qui communiquait son mystère à la kabbale. Il n’avait d’autre choix que de rallier un cercle de kabbalistes traditionnels qui se réunissaient tous les mardis à minuit autour d’un auguste maître qui passait pour guérir en passant sa salive sur la nuque et derrière les oreilles des patients. Il habitait une série de boutiques reliées entre elles autour d’un puits dans la cité kabbalistique aménagée dans l’ancien marché de Jérusalem qui avait déménagé sur le site de l’ancien zoo biblique déplacé lui-même dans le Néguev.
 
Contre toute attente, l’ambiance était détendue sinon délurée. On n’était ni devant un tribunal ni devant une page blanche. On ne donnait l’impression ni de révéler des merveilles, comme le faisait le premier barbu venu devant une caméra sur les réseaux sociaux, ni de percer des mystères. On ne déblatérait des sottises ni n’énonçait des vérités. On conversait, passant d’un verset à l’autre, de l’air de plaisanter avec Dieu. Bien sûr, deux ou trois étudiants prenaient des notes et les conversations étaient sûrement enregistrées, mais cela restait des potins religieux. On ne s’encombrait pas de la question de savoir quel serait le sort de ces notes et de ces enregistrements dans dix ou cent ans, on ne souciait que de rivaliser d’ingéniosité dans le commentaire que l’on proposait du texte biblique ou talmudique et de malice dans les échanges. Rabbi Harry n’était pas le seul transfuge dans ce cercle. On trouvait également Steiner Jr. Jr. qui n’épargnait rien pour sauver la pensée polyphonique de son grand-père de l’oubli ; l’éminent spécialiste des lettres tchèques, Franz Brod, qui consacrait ses recherches à la réhabilitation de l’œuvre de son grand-père, Max Brod ; le chercheur astrophysicien et microbiologiste qu’on disait en quête de l’antigène de la mort et de l’algorithme de Dieu et qui, à cent-trente ans, menaçait d’être le premier homme à devenir immortel ; plus surprenant, on trouvait le Pr. Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem. D’un abord plutôt rugueux, contrarié en permanence, n’intervenant jamais, il prenait ses propres notes sur de petits carnets qu’il tirait de la poche intérieure de sa légendaire redingote de clochard de Dieu. Pendant les trois ans que les deux hommes fréquentèrent ce cercle, ils n’échangèrent pas plus de quelques phrases. Mais assis l’un à côté de l’autre, Strauss cédait à Rabbi Harry le verre d’arak qu’on levait à la Gloire de Dieu pour clore la séance. Un jour, le rabbin s’enhardit à demander au psychiatre ce qu’il cherchait dans ce cercle :
« Le mystère du syndrome de Jérusalem qui me permettrait de mieux traiter nos patients, répondit le médecin d’un ton sec.
– Pourquoi pensez-vous le trouver là et non ailleurs ?
– Parce que la kabbale réunit les protocoles de la démence juive. »
Strauss ne manqua pas l’occasion de l’épingler :
« Que faites-vous par là, vous ? Votre réputation est celle d’un rabbin sulfureux.
– N’avez-vous pas remarqué que deux mille ans plus tard aucun interprète ne se risque à préciser la nature du marbre – le chaïch – que mentionne Rabbi Akiba dans le midrash générateur de la kabbale ? »
Rabbi Harry faisait allusion à l’apologue qui met en garde contre les dérives de l’interprétation ésotérique qui voue le quart des initiés à la folie, le quart au suicide, le quart à l’hérésie et le quart au salut :
« Je crois pouvoir vous dire, poursuivit Rabbi Harry de l’air de lever le voile sur l’un secrets les mieux gardés de la kabbale, que c’était du souffre. »
Strauss n’avait pas une once d’humour surtout quand c’était à ses dépens :
« Et quel sort vous réservez-vous ?
– J’en sortirai indemne, je crois, je pratique le repentir tous les soirs avant de restituer mon âme. Vous êtes bien placé pour savoir qu’il n’est pas meilleure manière de ne pas tricher avec Dieu que de ne pas tricher avec son sexe ? Mieux vaut être coquin que vaurien. »
 
Rabbi Harry mourut comblé d’avoir été kabbaliste alors qu’il se prenait pour un commentateur rationaliste et c’est ce qui explique que vingt ans plus tard, le coquin était devenu un saint encensé par les Départements de Kabbale dans les Facultés des Humanités occultes des différentes universités et vénéré dans les cercles kabbalistiques de la cité. Vingt ans plus tard, on ne se souvenait plus ni de son ébriété alcoolique ni de ses transes sexuelles…