The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RIAD HANTE

Elle se sentait si seule qu’elle vivait les murs de sa maison comme les parois d’un tombeau. Partout, elle se heurtait à de lancinants souvenirs décolorés par le décès de son mari, vidés d’une partie de leur âme, pantelants dans son absence. Quand elle quittait son domicile pour voir ses enfants à Paris ou pour de courtes vacances avec des amis ou des proches, elle redoutait de retourner à la désolation qui navrait les rideaux, les tiroirs… les photos. Ses nuits étaient secouées de cauchemars dont elle ne se réveillait que pour constater que le pire s’était produit depuis longtemps. Quand elle découvrit Essaouira, sa plantureuse lumière, l’auguste garde que montaient les araucarias, les nuées d’oiseaux qui piaillaient de mendicité, elle décida de s’y retirer pour assister à la séparation de la presqu’île et de l’île aux premières lueurs et à leurs retrouvailles pour la nuit. Comme elle redoutait la solitude et qu’elle avait été directrice d’un hôtel dans une station thermale, elle résolut d’ouvrir un riad. Chaque jour, elle verrait débarquer de nouveaux personnages, des jeunes porteurs de brouillons de récits, de plus âgés conservateurs de récits se périmant. Ils resteraient le temps que durerait leur engouement pour cette ville qui se proposait en anse d’un ravissement. Au bout de longues prospections, son choix tomba sur une bâtisse délabrée dans l’ancienne casbah. Elle avait perdu ses escaliers, ses murs, ses carreaux… sa mémoire. On ne savait à qui elle avait appartenu, on ne se risquait pas à l’intérieur, et comme les bâtisses abandonnées étaient nombreuses dans la casbah et la médina, les autorités les cédaient davantage pour garantir leur restauration que pour s’en enrichir.
Elle ne lésina pas sur les moyens. Elle engagea les meilleurs architectes, ouvriers et artisans qui firent des lieux un site des mille et une nuits. De larges baies donnaient sur l’océan, les balcons se présentaient comme autant de promontoires dans la lumière et une tour dominait la terrasse de laquelle on avait une vue imprenable sur les minarets, le clocher, les scalas… le large. Les suites étaient d’une douce intimité, meublées avec raffinement. Dans le patio, des eaux coulaient invisibles qui intimaient le chuchotis. Dans le restaurant, les vitraux des verrières et des lucarnes relevaient les coloris des nappes, des serviettes… des plats. C’était, de tous les avis, l’un des riads les plus somptueux de la ville, la sobriété alliée à l’élégance. Très vite cependant, il s’avéra que les hôtes n’arrivaient pas à dormir, et ce n’était ni une question de matelas, puisqu’on commandait à l’avance son matelas, ni une question de menu, le chef se faisant un devoir de faire connaissance avec les hôtes pour connaître leurs goûts et leurs envies. Ils entendaient d’étranges litanies qui se déclaraient à partir de minuit et se poursuivaient par intermittence jusqu’à l’aube. Ce n’étaient pas tous les jours, ce n’étaient pas tous les hôtes. Certains assuraient que c’étaient des litanies hébraïques, d’autres des litanies coraniques ou grégoriennes. Elles entamaient le contentement de la propriétaire ; elle s’était donné un petit paradis, elle voulait que c’en soit un pour ses hôtes. Elle ne savait qui les percevait ou qui ne les percevait pas, si elles étaient de bon ou de mauvais augure.
Elle fit venir un musicologue pour déterminer la nature des litanies. Trois nuits plus tard, il n’avait rien entendu sinon le mugissement du vent. Il conclut qu’il exécutait des variations et qu’il ne serait pas étonné que celles-ci résonnent selon l’oreille de chacun comme des complaintes, des mélodies, des litanies, plongent les uns dans la léthargie dont ils ne se réveillaient qu’à grande peine, secouent le sommeil des autres de cauchemars – portant sur des ras-de-marées, des pieuvres géantes, des crabes omnivores, des poulpes aux encres indélébiles… Elle se risqua à demander :
« Pourraient-elles se révéler mortelles ?
– Qu’entendez-vous par là ?
– Qu’elles aient un pouvoir si anesthésiant qu’elles provoqueraient un arrêt cardiaque. »
Le musicologue prit son parti de plaisanter :
« Je n’ai pas connaissance dans la littérature d’une musique mortelle. On s’accorde généralement sur ses vertus d’exhortation, de galvanisation, d’exaltation, de consolation, de… Sinon vous risqueriez d’attirer tous les désespérés souhaitant mourir dans un paradis. »
Il se corrigea aussitôt :
« Ceci dit, les hommes ont marché par millions à leur mort au rythme de chants martiaux en braillant des hymnes de guerre. »
Elle n’en redouta pas moins que l’un de ses hôtes ne soit trouvé mort dans sa chambre et qu’on ne la poursuive pour tentative d’homicide involontaire. Elle avisa la municipalité qui ne se décidait pas à créer un service réservé aux expatriés pour répondre à leurs étranges demandes et doléances. On ne sut comment la rassurer. C’étaient toutes les bâtisses qui étaient visitées par le vent et rien n’arrêtait ses sifflements. Ni plaques en arar ni tentures en haïk ou rideaux tissés d’algues. On ne pouvait insonoriser Essaouira et protéger ses touristes contre les insinuations de son vent. Les employés qui la reçurent cachaient d’autant moins leur dépit que le vent passait pour le prince des lieux – le weld el bled par excellence. C’était lui qui aérait régulièrement la ville de ses remugles, chassait les microbes et ramonait les âmes. On lui conseilla de prendre l’avis d’un architecte ou d’un ingénieur du son qui lui conseillerait comment se calfeutrer si tel était son souhait :
« C’est fait, dit-elle, j’ai colmaté toutes les ouvertures, posé des doubles fenêtres partout. Ce n’est pas le vent, les experts sont catégoriques, c’est autre chose. »
Elle souhaitait avoir les plans originaux de la bâtisse. Les agents se dévisagèrent médusés :
« Où voulez-vous que nous vous les trouvions ?
– Au cadastre. »
Ils la dirigèrent gentiment vers les Archives diplomatiques de Nantes où elle pourrait trouver les plans qu’elle recherchait dans le dossier de François Cornut :
« C’est le cadastreur de la ville, précisèrent-ils. »
On ne trouva meilleure manière de se débarrasser d’elle que de la mettre aux mœurs locales pour lui permettre de mieux s’accommoder du vent :
« Vous devriez vous adresser aux Gnawas.
– Les musiciens ?! Mais cette bâtisse est saturée de musique, elle risque de crouler sous elle. C’est de silence qu’elle a besoin, pas des musiques du monde.
– Les Gnawas sont les exorcistes patentés de la ville. Leurs ancêtres ont été parmi ses bâtisseurs et ses gardiens. Ils passent pour chasser les démons des maisons hantées. »
Elle se sentait si désarmée contre les nuisances qui perturbaient le sommeil de ses hôtes qu’elle commanda une séance d’exorcisme à l’une des compagnies gnawas les plus redoutées de la ville. Ils demandèrent un coq à plumes de couleurs, elle proposa dix, ils se contentèrent de deux. Ils demandèrent le prix d’une représentation, elle leur versa celui d’un concert. Ils réclamèrent sa présence à la lila, elle endura le calvaire des crotales, du guembri et du tambour auxquels elle était si peu habituée qu’elle s’évanouit. Elle se sentait faiblir de nouveau quand se produisit le premier d’une série d’incidents qui intriguèrent les musiciens. Les liens qui réunissaient une paire de crotales se dénouèrent. Une corde du guembri, pourtant extraite des boyaux d’un bouc, cassa et le luthiste dut changer d’instrument. Puis, incident sans précédent dans l’histoire de l’exorcisme souiri, la peau du tambour craqua. Elle venait pourtant de la peau du bouc, elle était censée résister à toutes les percussions. Les musiciens virent dans cette cascade de problèmes techniques un signe et ils ne se sentaient pas en mesure de remplir leur tâche. Le maâlem passait pour un maître des démons, il consulta la muqqadama qui ne cachait pas son désarroi. Il posa son guembri contre le mur, leva les mains au ciel et soupira :
« Ce ne peut être que les sebtyyin… »
Les autres musiciens se délestèrent aussitôt de leurs instruments et s’accroupirent contre le mur. Ils démissionnaient, ils reconnaissaient leurs limites exorcistes.
Les commentateurs ès démons de la ville louèrent la persistance desdits sebtiyyin. Les Juifs étaient peut-être partis depuis un demi-siècle, leurs démons continuaient de hanter les lieux. C’était à croire que ces derniers étaient plus coriaces et résistants que les humains. Ils étaient invisibles, ils se révélaient éternels. Les gnawas n’avaient pas le choix, ils devaient s’adjoindre un kabbaliste pour débusquer les sebtyyin de leurs retranchements dans les bâtisses que les Juifs avaient habitées. Les esprits éclairés, qui prétendaient ne pas croire aux démons, étaient scandalisés par des délires qui portaient atteinte à l’une des cérémonies les plus œcuméniques au monde, promue au palmarès des musiques du monde.
La propriétaire avait investi toutes ses économies dans l’achat, la restauration et l’aménagement de la bâtisse, elle n’eut d’autre choix que de contacter Bouganim qui lui dépêcha ce qu’il trouva de meilleur parmi les kabbalistes de la région de Taanakh, surnommée « le Tafilalet d’Israël », où les kabbalistes maraboutiques étaient légion, surnommés Laser, Rentgen, Ultra-Son.... C’était un vigoureux vieillard, retraité de l’université, retourné aux sources pour sa retraite, qui s’était paré du titre de Baba pour pratiquer, comme le précisait sa carte de visite, « la divination, la régénérescence, la guérison et la bénédiction des lieux, des ventres et des poches ». Il montra son courage en consentant à loger dans le riad hanté où il dormit d’un sommeil de repenti permanent et de juste accompli. Pendant la cérémonie, il tint le rôle de la muqqadama et plutôt que de piétiner, se trémousser et trembler, il se laissa porter par la musique et enivrer par les fumigations de benjoin. Ses lèvres bruissaient, ses oreilles ondulaient, ses narines frémissaient. Soudain, alors que la cérémonie était à son paroxysme, on le vit tâtonner, sa canne en avant, les yeux exorbités, la bave coulant au coin des lèvres. Il errait à travers la bâtisse, suivi des ménestrels gnawas. Il s’arrêta enfin devant un mur mitoyen et se mit à la caresser délicatement de sa canne avant de réclamer à grands cris :
« Une hache ! Une pioche ! Une massue ! »
On l’arma d’une pioche et il se mit à abattre le mur avec une telle violence que les gnawas accélérèrent le rythme de leurs crotales. Nul n’aurait soupçonné qu’un homme de son âge, retraité de l’université, baba vénéré et redouté, pût se montrer aussi percutant. Bientôt, il avait ouvert une brèche et intrigués par son attitude, les gnawas troquèrent leurs instruments contre des outils. La malheureuse propriétaire était médusée, totalement désarmée devant cet assaut mystique contre le riad de ses rêves. La poussière se répandait sur les tentures, les tapis, les divans… les tableaux. Très vite, la brèche était assez grande pour livrer passage à ce qui ressemblait à un large couloir. Des bancs en bois, recouverts de coussins, couraient les murs. Une arche occupait une des extrémités, surmontée des tables des dix commandements. De grands verres nacrés de bleu tombaient du plafond au bout de longues chaînes. Les lieux étaient étrangement conservés et quand le kabbaliste ouvrit les portes de l’arche, elles n’émirent pas un grincement. L’arche ne recelait qu’un lourd livre relié de cuir. Le kabbaliste l’ouvrit, le feuilleta et prit un ton bouffi de solennelle vanité académique pour annoncer :
« C’est le célèbre « Ziv de Mogador », on le croyait perdu à tout jamais. Sa redécouverte et son étude promettent de révolutionner les études kabbalistiques et de marquer un tournant dans la recherche sur les prédispositions religieuses de l’homme. »
Puis se tournant vers la propriétaire, il la rassura :
« Désormais vos hôtes pourront dormir en paix. »
Le lendemain, le kabbaliste avait disparu avec le manuscrit. Il craignait que l’un des musées du judaïsme dont le Maroc comblait l’absence de ses Juifs ne le réclame. Sitôt en Israël, les chercheurs minimisèrent l’importance d’un document qui risquait de ruiner leurs acquis et les priver de leurs lauriers. Ce n’était pas un vulgaire document marocain qui allait les contraindre à changer de paradigme et revoir leurs thèses sur la production kabbalistique. Soucieux de préserver leur commerce des indulgences et des bénédictions, redoutant que le kabbaliste détendeur du manuscrit ne s’en réclame pour briguer le titre de Baba des Babas, les marabouts de Taanakh-Tafilalet crièrent au sacrilège, dénonçant les velléités syncrétistes hérétiques d’un ouvrage qui, pour avoir été produit dans une ville venteuse, illuminée et œcuménique, ne pouvait que générer une nouvelle religion. On l’obligea à conduire les obsèques réservées aux textes anciennement sacrés ou risquant de se révéler sacrés au cours desquelles on enterra l’ouvrage le plus profondément possible et coula du béton sur lui pour qu’on ne s’avise jamais de le ressusciter.
Nul ne sait à ce jour, à l’exception de Bouganim qui parlera peut-être un jour, si le vieux kabbaliste prit connaissance de la teneur du livre et s’il pouvait dire quelle plume d’oiseau avait été utilisée pour le rédiger et de quelle espèce de poulpe provenait l’encre. Il entra – provisoirement – dans la bibliothèque kabbalistique comme « le livre bétonné de Mogador » et l’on attend le kabbaliste originaire de cette ville pour braver les menaces d’excommunication des terribles babas de Taanakh-Tafilalet et exhumer son indélébile kabbale du vent. En revanche, le riad hanté prit son rythme de croisière et convertit la synagogue en sanctuaire de toutes les religions…

