The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE CHAPITEAU DE L’INTELLECTUEL QUI SE PRENAIT POUR UN NOMBRIL

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Séchel se prenait pour le plus grand intellectuel de « la ville la plus importante au monde ». Il avait récolté tous les prix, était membre honoraire de nombreuses Académies, recevait des honoraires d’une dizaine d’instituts de recherche qui se paraient de son nom pour collecter des fonds, ne participait aux colloques que pour présider la séance d’ouverture… était de tous les cénacles qui distribuaient des honneurs et de tous les comités qui accueillaient des hôtes en visite officielle dans la ville sainte susceptibles de lui décerner un ruban ou un galon. Ses livres traduits dans toutes les langues qui se lisaient encore, savamment promus par des personnalités du show business et du political publicity, trônaient parmi les meilleures ventes. Ils égrenaient si précieusement les banalités que le lecteur le plus inculte se reconnaissait volontiers en leurs thèses. C’était du Hegel concentré pour étudiants en première année d’histoire, du Spinoza dé-géométrisé pour adeptes de la natura naturans, du Nietzsche pour mouches du Chariot céleste, du Heidegger dé-néologisé pour poètes en herbe, du Kierkegaard déchristianisé pour théologiens déclassés… et du Lévinas pour serviteurs de l’autre dont il se posait en illustration.
Séchel n’était ni de droite ni de gauche, ni libéral ni conservateur, ni religieux ni laïc, ni sioniste ni diasporiste, ni d’Orient ni d’Occident, ni… ni…, il était au-dessus de ces distinctions platement communes pour un intellectuel de son envergure. Aussi était-il « l’invité spécial » permanent des débats télévisés les plus populaires. Il brassait tant des mains, en de longues et impénitentes démonstrations, que leur seul manège était une attraction, et il était si imprévisible qu’on était curieux de savoir quel nouveau coup d’éclat il allait avoir. Ses hurlements achevaient de lui donner le visage d’un intellectuel indigné par les scandales qu’il dénonçait et quand il écumait et bavait, on savourait le dépenaillement et l’échevèlement de sa crise intellectuelle. Il fulminait contre nul ne savait quoi, vilipendait nul ne savait qui, et les yeux exorbités, il… mélangeait torchons et serviettes. Le retour du Désastre. L’éclipse permanente de Dieu. La guerre larvée de Gog et Magog. L’imminence du déplacement des plaques tectoniques le long de la Faille syro-africaine. La résurrection intempestive de Sartre. Le retour messianique de Sabbataï Tsevi. Souvent Séchel se substituait à l’animateur de l’émission pour couper la parole aux uns et la donner aux autres et les animateurs les plus roués se laissaient volontiers déborder pour accroître leur audience. Ils exploitaient vilement sa démence et ni les associations de protection des aliénés ni celles de protection des téléaddictés ne se risquaient à prendre sa défense de peur d’être malmenées par… lui. On s’arrangeait seulement pour qu’il n’ait rien à portée de la main, ni micro ni verre, de peur qu’ils ne lui servent de projectiles contre ses contradicteurs. Quand il refusait d’écouter ces derniers, il se bouchait les oreilles de ses mains, et si l’un d’eux se révélait particulièrement coriace et que sa voix perçait ses oreilles, il se bâillonnait de la main pour ne pas lui répondre. On doit dire à son mérite qu’il ne quittait jamais un plateau, mais provoquait le départ de ses protagonistes, et il ne cachait pas son contentement de les voir vider les lieux. Les émissions auxquelles il participait étaient mieux prisées que les émissions de variétés, les séances psychanalytiques en direct et les concours de cuisine pour ne pas parler des pitreries des politiciens. Sitôt qu’il suscitait un de ses légendaires esclandres, la scène gagnait les réseaux sociaux où elle cumulait des centaines de milliers de vues.
Jérusalem étant plutôt allergique aux intellectuels, parce qu’elle ne distingue pas entre perversité et intelligence, Séchel s’était comme encroûté dans le personnage de l’intellectuel méprisé par la tourbe du commun. Ulcéré par la méconnaissance de son génie, il en conçut un ulcère, et ne trouvant meilleur remède que de s’empiffrer de strudel, il empâta et donna à son martyre les lignes de l’obésité. Il se réclamait, entre autres, d’un obscur polémiste français de la première moitié du XXe siècle, un certain Julien Benda, considérant sa « Trahison des Clercs » comme l’un de ses Evangiles, et il s’était trouvé « un haineux de soi » pour lui accoler le titre que L’Action Française avait donné à Benda : « Rabbi Bendada ». Le Professeur Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, qui peinait de plus en plus à distinguer entre les syndromés et les non-syndromés, suivait précieusement ses prestations. Il s’abstenait d’alerter les autorités tant que la démence hiérosolymitaine chez les personnes concernées ne risquait pas de dégénérer et de provoquer des gestes inconsidérés mettant leur vie en danger ou de perturber le cours sacré de la ville sainte. Il n’était pas exclu qu’un jour Séchel ne saute au cou de l’un de ses adversaires ou partisans – il ne distinguait pas toujours entre eux – pour l’étrangler, mais on aurait vite fait de le maîtriser. Strauss n’était pas partisan de se mêler tant qu’on ne le sollicitait pas. Il avait suffisamment d’hurluberlus à traiter qui menaçaient la paix instable de Jérusalem pour en interner les intellectuels. Autrement ce n’était pas d’un Centre dont il aurait la charge, mais de toute une cité. Il était pour se contenter de lui interdire les livres de Benda…
Sa vie durant, Séchel n’avait cessé de monter des chapiteaux (des instituts de recherche, des observatoires, des revues…), il décida de monter le dernier. Ce serait une Académie qui s’inscrirait dans les décors et l’éternité de Jérusalem. On avait beau lui répéter que la ville était encombrée d’Académies, que chaque jour naissait une nouvelle, mourait le maître d’une ancienne, que ses héritiers se disputaient tant qu’ils se scindaient et fondaient leur propre Académie, que ce qui était une Académie pour les uns était une écurie pour les autres, il n’en persistait pas moins à vouloir son Académie. Il joua de ses relations avec la municipalité pour obtenir un terrain sur les pentes du mont du Mauvais Conseil, collecta les fonds nécessaires auprès des nombreux donateurs dont il était devenu au fil des décennies le mentor intellectuel, recruta l’un des meilleurs architectes dont le seul nom donnait de l’allure aux bâtiments qu’il concevait et lança le plus prestigieux et rapide chantier architectural au monde.
Son Académie était construite de pierres équarries qui rivalisaient avec celles du Mur des Lamentations, posées les unes sur les autres en un agencement si vertigineux et élégant qu’il imposait le monument à l’éternité. Les pierres étaient revêtues de panneaux solaires invisibles munis de miroirs microscopiques ultra-sensibles qui jouaient avec la lumière du jour et les luminaires de la nuit pour en tirer des jeux de lumière qui variaient tant, pour reprendre la formule consacrée, qu’« on ne posait pas deux regards sur le monument sans voir deux mélodies lumineuses différentes ». Les coupoles, les tours et les clochers étaient d’un sanctuaire céleste qui soutenait la concurrence du Dôme du Rocher, de la Coupole solaire du mont Scopus, des bulbes de l’église Sainte-Marie-Madeleine. Jérusalem ne s’était pas donné monument plus imposant depuis le Temple d’Hérode le Grand, le monarque le plus sagace et sanguinaire de l’ancienne Judée. Séchel protestait ouvertement contre la comparaison, à cause des origines iduméennes de ce collaborateur des Romains, il s’en félicitait intérieurement. Les noms des donateurs étaient incrustés en saphir dans les lourdes pierres.
Ce n’est qu’à la veille de l’inauguration que Séchel dévoila le nom de son Académie : « Le Sanhedrin des Nations. » Le soir de l’inauguration, on s’accorda à dire que jamais Jérusalem ne vit, réunies dans un même amphithéâtre, personnalités plus prodigieuses au monde, dont les soixante-dix sages des nations qui siégeraient régulièrement pour des Etats généraux sur le monde. Les heureux nominés étaient vêtus d’une camisole participant de la carapace grenouillarde des Académiciens français, de la soutane sultanine du Premier de Sion et de l’éphod biblique du Grand-Prêtre. Séchel avait invité les présidents des Académies les plus illustres au monde, l’Académie française et l’Académie royale espagnole, l’Académie Leopoldina et la Royal Society, l’Académie nationale américaine et l’Académie brésilienne des lettres, l’Académie norvégienne et l’Académie suédoise, l’Académie chinoise et l’Académie indienne, l’Académie martienne et l’Académie vénusienne, l’Académie de Thélème et l’Académie de Babel, l’Académie de Carthage et l’Académie de Mogador. Le Vatican était représenté par son délégué en Terre Sainte, la mosquée El-Azhar par le mufti d’Al-Quds et le corps rabbinique par le Vizir de Dieu. Bien sûr l’Académie nationale des sciences de Jérusalem, le seul cénacle – occulte, poussiéreux, sénile, vulgaire maison de retraite pour parasites universitaires – qui n’avait pas admis Séchel dans ses rangs n’était pas invitée. Les détracteurs susurraient que la seule personne à avoir décliné l’invitation de participer à la cérémonie sinon de siéger dans le cénacle était le professeur Saul Strauss.
La palette des donateurs attira à elle seule les présidents des universités, des instituts de recherche, des hôpitaux. Dix d’entre eux, formant le conseil d’administration de la nouvelle Académie, se succédèrent à la tribune pour assurer Séchel de leur soutien. En outre chacun fit une annonce où il s’engageait à financer un projet qui porterait son nom. L’un annonça la création du Prix Netsah Jérusalem qui serait alloué à l’intellectuel le plus brillant au monde. Un autre s’engageait à financer le lancement du dixième satellite chargé de déposer des rouleaux de la Loi sur la lune. Un troisième un observatoire chargé de répertorier les indices divins dans l’espace intersidéral. Un quatrième la production d’un nouveau Talmud. Le cinquième un festival du cinéma du sacré. Un sixième… On attendait la leçon inaugurale de Séchel et même ses détracteurs prédisaient qu’elle serait… historique. Ce serait sans conteste la leçon des leçons, retransmise à toutes les Académies qui avaient demandé à la répercuter aux quatre coins du monde, parce qu’elle venait de Jérusalem et émanait de Sion, relayée par des milliers de chaînes télévisées, traduite en soixante-dix langues. Nul ne savait ce qu’il allait dire, tous savaient que ce serait son testament, même ses détracteurs qui se recrutaient parmi de misérables blogueurs dénués de toute distinction intellectuelle. C’était son sacre, par le mot et par la pierre, pour la postérité et l’éternité, malgré les lassants anathèmes des milieux rabbiniques obscurantistes qui redoraient le blason de leurs cibles intellectuelles davantage qu’ils ne l’entachaient et le méprisant silence de l’Académie nationale des sciences (officielle) qui avait boudé sa candidature. C’était le clerc accompli qui ne cédait en rien aux pouvoirs politiques et religieux, président du Sanhédrin des Nations relevé de ses gravats dans le Talmud. Il commença par déclarer qu’il ne mentionnerait ni personnalité ni donateur, ni institution ni compagnie, dont la contribution sera gravée « dans l’esprit et la pierre » et il se disposait à « aller directement à l’essentiel » quand il s’écroula, comme victime d’une sur-pulsion intellectuelle connue dans la ville comme une variété de pulsa de nura…
On prédisait bien sa mort à l’écran, on ne pouvait croire qu’elle se produirait alors qu’il inaugurerait le dernier de ses chapiteaux. Ses partisans virent dans sa mort un signe de Dieu, ses détracteurs aussi. Malheureusement, sans sa notoriété et ses donateurs, son Sanhédrin perdait toute raison d’être. Les autorités municipales débattirent longtemps du sort à réserver au bâtiment. Certains étaient pour le mettre à la disposition de l’Université hébraïque, d’autres pour le louer aux Mormons, aux Zoroastriens, aux néo-Sabbatéens, aux crypto-Kookistes, aux… Kafkaïens. Il resta vide pendant plus d’une décennie et il le serait resté encore longtemps, pour toutes sortes de raisons théologico-politiques et parce que les intellectuels était en voie de disparition, détrônés par le retour des « nouveaux prophètes », s’il n’avait été englouti dans le téhom que dévoila le dernier grincement le long de de la Faille syro-africaine…

