The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA DES ABATTOIRS

Avant qu’il ne se débourdalise, Farid avait été un peintre reconnu qui vendait ses tableaux dans les meilleures galeries. C’est son histoire que je vais vous raconter, ô gens qui errez sur la toile, courez votre mur, vous attardez au présent post, et ne m’en voulez pas trop si j’enjolive par-ci et caricature par-là. Car c’est désormais le lot du conteur chassé des places publiques par les nouveaux modes de communication et enchaîné à des claviers que de débiter des récits dénués d’intonations et ne suscitant plus d’échos. Je ne vois pas mon public, ne le sens plus, et les commentaires sont quelquefois si étranges que je ne sais s’ils émanent de gens qui me lisent ou se lisent, cherchent l’inconnu ou se cherchent, se laissent entraîner ou résistent. Redonnez-moi ces places où la halqa s’accordait d’elle-même à son auditoire, aux visages tour à tour tendus et amusés et aux lueurs dans les yeux et je me départirai de ma posture digitale pour un coin sur l’une d’elles où, je m’en souviens comme d’hier, il était de coutume d’ouvrir ses contes par ces mots :
« Au nom du saint patron d’Essaouira
Sidi Mogdoul,
celui qui veille sur la ville,
chevauche le vent et contient les vagues,
protège les pêcheurs,
au large de l’Océan,
et ne relâche sa baraka
qu’après que tous soient rentrés
de leur barcasse au bercail,
enfants du pays et pêcheurs pèlerins. »
A sa sortie de la petite école coranique, Farid avait dû renoncer à poursuivre ses études pour aider son père, boucher au marché de Bab Doukkala. Il passait une partie de la nuit aux abattoirs à ligoter les bêtes, à les retenir, à les dépecer et à les découper. Pendant les pauses, il prenait une feuille de papier qui servait à l’emballage de la viande et peignait de ses doigts qu’il trempait dans le sang. Quand il put enfin se procurer des couleurs, il ne se décida pas à troquer ses doigts contre un pinceau ni à renoncer au sang recueilli aux abattoirs pour en délayer ou en relever les couleurs. Ses croûtes étaient autant d’« emballages de bêtes », même lorsque des traits humains se profilaient sur les têtes animales ou perçaient de leurs yeux. Il disait volontiers qu’il peignait au sang et que chacune de ses toiles était une protestation contre « le massacre des bêtes ». Un de ses tableaux, qui dénonçait le sacrifice du mouton, lui aliéna les autorités, et il dut le détruire pour continuer de résider dans la ville où tout l’inspirait. Sinon, les critiques aimaient ses rêves berbères et nègres, ses abîmes sous-marins et ses gisements d’algues. On le disait possédé par les démons des abattoirs, il ne s’en défendait pas. Il menait sa petite carrière, vivant de la vente de ses tableaux, d’un article élogieux dont il ne comprenait pas grand-chose à une interview où il reconstituait son parcours. On lui alloua un atelier dans l’une des casemates sous la scala où on le trouvait en train de peindre ou de discuter vêtu de son immuable blouse de boucher tachée de couleurs. Il prenait volontiers des apprentis auxquels il enseignait le dosage des couleurs pour reconstituer les rêves et les cauchemars, celui pour les prières du jour et des prières de la nuit.
Un jour, on lui annonça qu’il représenterait l’Ecole souirie de peinture à la Biennale de Venise. Il ne savait ni ce qu’était une Biennale ni où se situait Venise et puis, il protesta, dans sa légendaire humilité, qu’il était dans la ville peintres plus talentueux, cultivés et prometteurs que lui. Il dut se résoudre, troquer sa blouse contre un costume, gardant le col de la chemise serré à ras du cou pour la préparer à recevoir une cravate, et ses espadrilles contre des chaussures de ville. Le jour où il prit l’avion pour Casablanca, ses proches et ses collègues l’accompagnèrent à l’aéroport, un peu comme s’il se rendait à La Mecque, en psalmodiant des versets et en émettant les souhaits de rigueur pour le pèlerinage. Quand il revint de sa biennale et de la tournée qui suivit, c’était un autre homme. On l’avant tant couvert d’éloges et les médias locaux avaient tant célébré son talent qu’il s’était convaincu qu’il n’était pas un vulgaire… peintre des abattoirs. Il ne retrouva plus sa blouse et ne déboutonna plus le col de sa chemise. Il avait repris son art, mais mécontent de ses tableaux, il ne les terminait pas ou les détruisait. Il ne retrouvait plus l’aisance dans l’inspiration et la légèreté dans le geste. Il se disait entravé, on le disait abandonné par les démons des abattoirs. Il se résigna à se soumettre au traitement des Gnaoua. Leur thérapie considère que le patient est le mieux indiqué pour diagnostiquer son mal et mobiliser les ressources mentales requises pour s’en remettre ou en mourir. Ce n’est ni la muqqadama ni le maâlem qui diagnostiquent le malaise du patient, ils l’accompagnent seulement sa recherche. Dans le bourdonnement des crotales et sous les harcèlements du guembri, dans l’enivrement de l’encens, les démons défilent devant lui et c’est à lui à identifier celui qui l’habite.
La séance se tint sous le signe de sidna Bilal, le muezzin noir du Prophète. Servant de medium, la muqqadama dansa au-dessus du plateau de zemita, une mixture de farine, de sucre, de grains d’anis et de sésame. Elle piétinait lourdement comme pour écraser les démons, elle les balayait de ses mains. Farid ne se reconnaissait ni en la cohorte des démons jaunes ni en celle des rouges, ni en celle des noirs ni en celle des bleus. Ce n’était ni la Phénicienne ni la Soudanaise, ni même Sidi Mimoun que les Juifs avaient laissé sur les lieux. C’était un nouveau démon, inconnu du maâlem, plus impérieux que ceux des abattoirs, qui les désespérait et les neutralisait, et seul Farid, accroupi contre le mur, pouvait le reconnaître pour se le concilier, conclure un pacte avec lui ou le chasser. Or, il restait imperturbable alors que des participants de la lila livraient assaut, de plus en plus nombreux, à la mixture. Certains rampaient en serpents pour la lécher, d’autres avançaient à quatre pattes, qui en miaulant, qui en piaulant, pour plonger leur visage dans la mixture, d’autres encore se glissaient en tigres vers le plateau. Sitôt qu’ils semblaient évanouis, on leur tirait les oreilles pour les ramener à la réalité ou les portait à la salle où ils reprenaient leurs esprits. Le bourdonnement musical brimait la pensée de Farid, l’encens engourdissait ses sens, le manège autour de la zamita le captivait. La ghita des Hamadcha se mêlait aux clameurs des Gnaoua sous les regards rieurs des… démons des abattoirs.
On éteignit les lumières et les bougies pour la phase finale. L’obscurité devait être totale pour permettre à Lala Aïcha de paraître dans le noir le plus complet et permettre à ses victimes de lui rendre hommage sans se trahir. Elle sortait des égouts et devait disparaître avant le lever du jour. On ne pouvait la voir sans succomber à ses charmes. Quand les lumières s’allumèrent, on trouva Farid gisant sur le sol. Il était recroquevillé, tremblant de tous ses membres, le visage poudré de zamita, les yeux exorbités, la bave au coin des lèvres. On ne cherchait jamais à comprendre. La discrétion et l’indulgence étaient de rigueur. Ses proches amis connaissaient ses déboires artistiques et ses accès de mélancolie. On le transporta dans la chambre de rémission tandis retentissaient les clameurs traditionnelles saluant l’aube. Dans son délire, Farid célébrait les démons :
« Prends ton temps, regarde, écoute, observe, les êtres sont curieux, les choses étranges. Les démons sont partout mais ne les voient que ceux qui croient en eux. Ils sont à ta disposition, ne demandant qu'à te pervertir pour te protéger contre l’homme et servir tes desseins contre lui. Ils n'existent qu'autant que tu les rallies ; ils ne nuisent qu'à ceux qui les nient. Bouderbala t’invite à parier sur les démons, tu t'accommoderais mieux de leur compagnie que de celle des humains. »
On s’attendait à une déclaration d’allégeance à la Qandisha, on reçut un éloge des démons. On se perdit en diagnostics qui ne convainquaient pas. Ce n’était ni la Soudanaise ni la Guinéenne, ni la Rifaine ni la Filalie. La muqqadama, qui ne s’était jamais aventurée hors des limites de la ville, ni à Agadir au sud ni à Safi au nord ou Marrakech à l’ouest, décréta :
« C’est le syndrome de Venise. »
L’assistance ne comprenait pas. Elle voyait des canaux et des gondoles, des châteaux et des geôles, les amours de Roméo et Juliette qu’on persistait à situer à Venise plutôt qu’à Vérone, elle ne voyait pas de quoi parlait la muqqadama. On reconnut que Farid n’avait rien raconté de son séjour à Venise. Les Gnaoua ne connaissaient que les démons souiris, ils ne connaissaient pas les vénitiens. Ils ne pouvaient par conséquent les chasser et dès le lendemain, on vit Farid traîner dans les rues, échevelé, la mise négligée. Les commentaires allaient dans tous les sens : certains prétendaient qu’il n’avait pu soutenir la beauté de Venise et qu’il rencontrait du mal à s’acclimater de nouveau à Essaouira ; d’autres qu’il était tombé amoureux d’une belle artiste suédoise ou portugaise ; d’autres encore qu’il était tombé sur un critique d’art, professeur d’esthétique à l’Université de Padoue, qui lui avait tenu un tel séminaire sur les nouvelles tendances dans la création postmoderne à l’ère de la digitalisation qu’il avait ruiné sa belle naïveté poétique. Il était rentré embrouillé, ne sachant que penser sur la création en générale et la sienne en particulier. Le cercle qui l’entourait s’éclaircit pour ne plus compter qu’une poignée de fidèles qui tentaient de le ramener à la raison. Bientôt c’était un autre Bouderbala dans les décors tour à tour sereins et échevelés de la ville, s’accordant à ses jours, à leurs humeurs et à leurs rumeurs. Ce n’était plus le peintre des abattoirs, mais Bouderbala des abattoirs…
Tableau : Josep Tapiro, Tanger, 1885.

