NOTE DE LECTURE : R. M. RILKE, LES CAHIERS DE MALTE LAURIDS BRIGGE (1910)

23 Jun 2019 NOTE DE LECTURE : R. M. RILKE, LES CAHIERS DE MALTE LAURIDS BRIGGE (1910)
Posted by Author Ami Bouganim

Ce livre se propose en cahiers, compilations de feuilles éparses sur lesquelles se consignent légendes, tableaux de rue, bribes de souvenirs, variations poétiques, épisodes historiques. Certaines pages sont saturées au point d’être illisibles, d’autres restent muettes malgré les mots qui en raturent la blancheur. Le jeune Malte, autrichien ou danois, écrit en poète, et ses mots, souvent immatures, ne restituent pas totalement ses impressions. Rilke dit sa propre grandeur en incriminant la jeunesse de son héros : « Des vers signifient si peu de choses quand on les écrit jeunes ! On devrait attendre de butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant, et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. » Ce n’est pas pour autant que l’on doive attendre la vieillesse pour s’acquitter de ce qu’on aurait à dire : « Le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d’écrire, elle tracera des mots que je n’aurais pas consentis. »

Interné dans la grande ville, Malte écrirait, comme chacun, pour combattre la peur : « J’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit. » Dans ce journal, la peur ne cherche pas un mot derrière lequel se cacher : par-ci ou par-là, de-ci et de-là, ce ne serait que la peur de mourir, répandue partout, alimentant en permanence l’angoisse – hypocondriaque – de l’homme, chacun couvant la maladie qui finira par l’emporter : « Cette maladie n’a pas de particularités déterminées, elle prend les particularités de ceux qu’elle attaque. Avec une sûreté de somnambule elle puise en chacun son danger le plus profond qui semblait passé, et le pose de nouveau devant lui, tout près, et dans l’heure imminente. » La mort environne l’homme, se rappelant sans cesse à lui, jusque dans les mouches qui tombent et couvrent « peu à peu toute la chambre de leur mort ». Elle enduit tout, y compris l’enfance vers laquelle Malte se tourne pour évoquer ses expériences et les personnages qui les habitent. Des incidents saillent dans une mémoire enténébrée : des attitudes, des craintes, des émotions laissées sciemment dans un clair-obscur duquel on ne sortirait que « pour entrer subitement en lecture ». Celle-ci se présente comme le rite de passage de l’univers de l’enfance à la vie d’adulte : « On n’a pas le droit d’ouvrir un livre si l’on ne s’engage pas à les lire tous. A chaque ligne on entamait le monde. Avant les livres il était intact et peut-être le retrouvait-on tout entier après. Mais comment allais-je, moi qui ne savais pas lire, les absorber tous ? Ils étaient là, même dans cette modeste bibliothèque, en nombre si grand, et ils tenaient ensemble. Têtu et désespéré, je me jetais de livre en livre et me frayais un chemin à travers les pages. »

Ce cahier, à l’instar de tout livre, serait l'œuvre d’un malade, atteint à son insu du mal qui lui est destiné et qui provoquera la mort qui sera la sienne.