The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RIAD DE THÉLÈME

C’était un riad clandestin dans une rue latérale de la médina. Il n’avait pas d’enseigne et l’entrée ressemblait à celle d’un hammam. On traversait un vestibule obscur qui dissuadait quiconque avait le cœur sensible de piétiner de longues minutes devant une seconde porte plus ingrate qui ne tournait pas sur ses gonds sans émettre des plaintes sommant le visiteur de rebrousser chemin et d’aller chercher un riad plus souriant et lumineux. La porte s’entrouvrait à peine comme pour réitérer sa réticence à accueillir les clients. On s’attendait malgré tout à découvrir une de ces somptueuses cours intérieures ou les eaux serinent leurs sérénades aux zellige couleur grès, vert et bleu de Mogador, mais on tombait sur un caravansérail abritant des vaches et des veaux, des moutons et des cochons, des antilopes et des gazelles, entre lesquels s’ébrouaient une basse-cour de poulets, de canards, de faisans, de dindes et de pigeons auxquels on avait taillé les ailes pour les empêcher de voler. Cette innocente ménagerie se croyait au paradis, se prélassant autour d’une immense cloche qu’on disait calquée sur celles de Notre-Dame, alors qu’elle était dans la cour de l’abattoir qui servait l’industrie pantagruélique du riad. Un immense panneau accueillait les hôtes qui reconnaissaient sans mal le texte :
« Ci n’entrez pas, hypocrites bigots,
Vieux matagots marmiteux boursouflés,
Torcous, badauds, plus que n’étaient les Goths,
Ni Ostrogoths, précurseurs des magots ;
Hères, cagots, cafards empantouflés,
Gueux mitouflés, frapparts écorniflés,
Beffés, enflés, fagoteurs de tabus,
Tirez ailleurs pour vendre vos abus… »
Les quatre étages du riad s’élevaient sur des piliers qui ménageaient des galeries « longues et amples, ornées de peintures et cornes de cerfs, licornes, rhinocéros, hippopotames, dents d’éléphants ». Les chambres qui n’étaient pas sans ressembler à celles de la légendaire abbaye de Thélème : « Toutes les salles, chambres et cabinets, étaient tapissés en diverses sortes, selon les saisons de l’année. Tout le pavé était couvert de drap vert. Les lits étaient de broderie. En chacune arrière-chambre était un miroir de cristallin, enchâssé en or fin, au tour garni de perles, et était de telle grandeur qu’il pouvait véritablement représenter toute la personne. »
C’était un riad pour gastrolâtres, « abstracteurs de quinte essence », qui devaient commencer par se peser et s’engager par écrit à ne pas quitter les lieux avant d’avoir gagné le quart de leur poids au moins. Autrement, ils devaient verser au tenancier une prime de consolation pour avoir échoué dans sa mission d’engraisser l’humanité. Ce n’était pas un vulgaire expatrié, mais un revenant, et les rares témoins des dernières années coloniales n’avaient aucun mal à le reconnaître. On se prenait à croire qu’il s’agissait vraiment de Grasenard du temps de sa splendeur, couchant sa moto pour en descendre, déplaçant tant bien que mal ses cent-cinquante kilos sur de courtes – très courtes – distances. Le personnage historique était de toutes les criées, ne prenant que les homards de la largeur de son bras, les dauphins du périmètre de ses cuisses et les tortues de la taille de son ventre. Il sillonnait les marchés sur son véhicule, menaçant d’écraser les clients, et passait pour s’accaparer les meilleurs morceaux de viande, de même que les navets, les carottes et les courgettes des vergers qui bordaient la porte de Doukkaka, entre la muraille décatie, le mauvais marais des chiens sauvages et les cimetières des trois religions. Il se portait également acquéreur des meilleurs prises dans les légendaires parties de chasse où l’on abattait tout ce qui n’était pas humain – des ours du Haut-Atlas aux sangliers du Bas-Atlas en passant par les bouquetins du Moyen-Atlas. Le Maroc était alors une grande réserve de chasse et rien n’était protégé sinon les charognes qu’on abandonnait aux vautours. On racontait que Grasenard avait le cœur aussi large que l’estomac et que les restes des cuisines de son chalet allaient aux pauvres de la ville.
Un demi-siècle plus tard, Grasenard avait reparu en la personne de son petit-fils venu « ranimer la présence familiale dans la ville de la bonne chère, la bonne boisson et le bon vent ». ll ne paradait ni sur une Harley Davidson ni sur une Rolls Royce ; en revanche, il riait en cascade et son rire était si contagieux que c’était une roulade de rires qui accompagnait sa tournée des marchés. Bien sûr, il ne manqua pas de rétablir la pétanque coloniale et, comme son grand-père avant lui, il marquait une pause, après la sieste et avant les Vêpres, pour se livrer à une partie boules avec ses hôtes, et encore comme pour son grand-père, il se trouvait toujours un gamin pour lui ramasser les boules. Ce n’était ni les manières d’un patron ni celles du colon : toute la ville craignait qu’en se penchant, il ne soit entraîné par sa bedaine et qu’on ne puisse ni le retourner sur le dos ni le relever. Il prenait pareillement soin de rémunérer le gamin d’un cornet de glace à la vanille, à la banane ou à la pistache.
Les hôtes du riad se recrutaient par les lecteurs de Rabelais, l’auteur le plus truculent, savoureux et politiquement incorrect des lettres universelles. Un demi-millénaire après leur rédaction, ses textes continuaient de suinter d’encre, de sauce et d’urine et mettaient l’eau à la bouche de ces lecteurs invétérés du grand médecin et philosophe de la panse. Aucun éditeur, clamaient-ils, ne l’aurait publié de nos jours, de peur de s’aliéner une humanité entière qui aurait dénoncé sa violation des codes alimentaires, littéraires, religieux, de même que le sacrilège de ridiculiser la savante, prestigieuse, précieuse et très pudibonde Académie française. Un peu partout en France, en Wallonie et en Suisse romande, nos Rabelaisiens se réunissaient régulièrement pour des messes pantagruéliques au cours desquelles ils commentaient les dernières recherches et publications sur leur maître, lisaient des morceaux choisis, visionnaient les courts-métrages que les uns ou les autres réalisaient dans l’esprit de Gargantua et se livraient à des bacchanales dignes de lui.
Une fois l’an, nos Rabelaisiens se rendaient par groupes en pèlerinage à Mogador pour une cure d’engraissement à base des menus pantagruéliques traditionnels. Le petit-déjeuner était composé de « belles tripes frites, belles carbonades, beaux jambons, belles cabirotades [grillades de chevreaux] et force soupes de prime ». Le déjeuner de « quelques douzaines de jambons, de langues de bœufs fumées, de boutargues, d’andouilles… » Le diner laissait place à l’inventivité de Grasenard encore plus féru de tripes que Rabelais : en entrée des tripes de volaille au cumin, de riches collections de boutargues et de saucisses, suivies de tripes de truie, de dromadaire, de baleines, de mulets… selon les jours, des grenouilles apprêtées à la sauce d’épinard striée d’abdomens dorés de sauterelles du Sahara, des cailles si dodues qu’elles se laissaient farcir de tripes de chevreaux… On connaissait dans la ville les rites alimentaires de ces drôles qui grossissaient avec les jours au point de ne plus pouvoir se déplacer et ne leur en voulait pas de consommer des tripes de truie en terre d’Islam, des veaux dans du lait de vache dont la préparation passait communément pour une provocation antisémite et leurs cocktails d’alcools provenant clandestinement de la Terre de Feu. On se montrait si indulgent qu’on leur passait même l’audace de s’offrir en guise de délicatesse des miettes du Faucon d’Eléonore apprêtées aux amandes – un crime contre la réserve ornithologique de Mogador !
Dans la riche collection de riads dont Essaouira se dotait, celui de Thélème n’était ni plus ni moins légitime littérairement qu’un autre. Contrairement aux hôtes des riads des Lacaniens, des Gidiens ou des Proustiens, les Rabelaisiens ne défrayaient pas la chronique et ne consommaient d’autre « substantifique moelle » que celle qui comble la panse. Leur riad aurait prospéré – à la gloire des Grasenard Sr. et Jr. – si un de ses hôtes n’était mort des tripes d’âne dans la bouche. Les autorités posèrent aussitôt les scellés pour toute la durée de… l’enquête. Grasenard eût beau raconter que le malheureux succomba à une indigestion intestinale alors qu’il déblatérait contre Heidegger et, plus accablant pour lui, contre ce pauvre Bouganim qui venait de publier un post où il révélait l’existence de la secte rabelaisienne et, crime des crimes, celle d’une zaouïa dédiée à Rabelais, la police s’entêtait à poursuivre pour l’éternité une de ses lancinantes enquêtes qui ne débouchaient jamais…

