CHRONIQUE DE MOGADOR : LE ZORRO DE MOUNIR

19 Jul 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE ZORRO DE MOUNIR
Posted by Author Ami Bouganim
Dans les années 50, Zorro était aussi populaire à Essaouira que partout ailleurs dans le monde. Il se rangeait du côté du pauvre et de l’exclu ; il tombait amoureux de je sais quelle princesse espagnole ; il bravait les autorités gouvernementales qu’il ridiculisait et provoquait en duel les plus méchantes sur les fronts desquelles il dessinait de sa lame son célèbre Z. A Essaouira, on le rencontrait en deux lieux au moins : au cinéma de la Scala sur l’écran duquel il paradait et dans une ruelle obscure qui passait sous les bâtisses, glauque et dangereuse, reliant le marché des Ferblantiers à la grand-rue de la Médina. Longue de cent à deux cents mètres, cette rue se chargeait de kilomètres de craintes – de voir surgir « Zorro-aux-yeux-de-cacahuète » qui risquait de sortir de ses gonds, nous invectiver, nous rouer de coups. C’était sa rue et c’était lui la kharba. C’étaient alors toutes les rues qui avaient leur kharba humaine, ce sont désormais toutes les rues qui ont leur kharba physique qui menace de s’écrouler.
 
Zorro n’était pas un Bouderbala – les Bouderbalas n’avaient ni nom ni surnom – il était moins que cela puisqu’il était poursuivi par ses démons – et les pires étaient encore les humains, grands et petits, qui s’acharnaient contre lui pour provoquer ses éclats. Zorro, rebut et proscrit, exclu de tout, entravé par tout, hantait sa rue en exilé littéraire autant que matérielle : « Zorro se trouve interdit de consommation, interdit de séjour. […] Zorro ne peut dormir que d’une certaine façon, ne peut se laver que d’une certaine manière. […] Zorro est un clandestin de la consommation. Clandestin au Maroc, clandestin en Europe, clandestin partout. » Le surnom de Zorro est somme toute caractéristique d’une certaine causticité de l’esprit souiri qui, maitrisant l’art de surnommer les gens, leur accolait des sobriquets parmi les plus malins et accablants et lorsqu’ils étaient particulièrement réussis, ils leur collaient à la peau jusqu’au jour de leurs funérailles où l’on s’avisait de s’intéresser à leur nom.
 
« Rue de la Ruine » ou « Derb Al-Kharba » est le titre d’un étrange ouvrage qui comprend deux parties. Dans la première, le narrateur Moulay Brahim raconte ses classes de mendicité pendant les vacances à Casablanca. Dans la deuxième, le même narrateur, fabriquant de boites, réduit au chômage technique par la guerre d’Irak, se doublant d’un boucher ou se muant en boucher, dispute à Zorro le billet de 100 Frs. qu’il a trouvé dans la rue : « Je les cherchais, monsieur, ces cents francs. Ils sont perdus. Ils sont anxieux. Ils veulent rentrer chez eux. L’argent n’a rien à faire dans une poche déserte. » Comme dans mes souvenirs, ce Zorro aussi est hémiplégique ; les contredisant, il est à la fois inculte et savant, logé dans je ne sais quelle maison de Bienfaisance. Comme chacun à Essaouira, il aura longuement caressé le rêve de trouver de l’argent parterre. On ne sait si son billet menace de le perdre en le sortant d’une condition somme toute innocente ou promet de le sauver en lui inspirant toutes sortes de velléités de désirs, d’éclaircies et de critiques. En définitive, Zorro serait métamorphosé par l’argent qui le perd.
 
L’auteur réparerait les crimes perpétrés contre ce qui était un pauvre produit arriéré-avancé d’une création divine ou diabolique, coranique ou biblique. Il sort le personnage de sa déchéance et comme il sait que seuls les aliénés, les miséreux extrêmes et les locataires des ruines ont la parole libre, il met la sienne dans sa bouche. La rumination de l’un double le délire de l’autre, en un soliloque à deux, qui risque de se retourner contre tous deux. L’auteur investit son personnage de sa plume pour rédiger ce pamphlet sous la forme d’un entretien qu’on a du mal à suivre tant l’un relaie l’autre. C’est peut-être une manière d’autobiographie politico-religieuse, peut-être une manière de manifeste sur la mendicité – matérielle et littéraire – ou sur la tendresse – pour les ruines, les vestiges et les rebuts.
 
C’est également un réquisitoire contre l’argent dont les perversions auraient une coloration nationale qui n’est pas la même au Maroc qu’en France ou en Tchécoslovaquie. Au Maroc même, elle varierait d’une ville à l’autre, parce que les décors, grisâtres ou rougeâtres, terreux ou argileux, bleus ou verts, sahariens ou rifains susciteraient des mendiants qui s’accorderaient aux rêves qui se décomposent alentour et déteignent sur les plus riches autant que sur les plus pauvres. A Essaouira, langoureuse et loqueteuse, réservée et prostituée, on troquerait un dérisoire et mirobolant billet de 100 Frs. contre une visite à Jrifa, la prostituée des lieux, ou un repas dans un restaurant de charme. Mais Zorro ne sait pas choisir et il hésite entre un lit et une table, au point de rester sur l’expectative, ne se décidant pas. Il pouvait aussi troquer son billet de banque contre un ticket d’entrée au cinéma de la Scala où l’on donnait Zorro en noir et blanc à moins qu’il ne dût participer au même moment aux funérailles de son pire ennemi pour lui dire son dernier mot dans la terrible dispute qui, en terre de siba, alimente tant la rage de vivre. L’auteur, non moins hémiplégique que son double, est confronté à un autre dilemme : « Il est à court de littérature. En pareille situation, les gens sont en panne d’idées, Zorro est en panne de verbe. » Zorro est écrivain, l’écrivain est un Zorro. Un justicier rangé du côté des exclus. Sinon c’est, pour reprendre son traité sur la mendicité, un gangster, un bandit ou un mendiant des lettres.
 
L’auteur racle les proverbes qui courent les écoles, les rues et les esprits au point de faire du Maroc une terre proverbiale. Comme il ne peut les éviter, il donne ses propres proverbes pour mieux briser cette sagesse orale qui maintient les masses dans le carcan d’une sagesse populaire : « Pourquoi partager quand on a si peu, disent les plus lucides parmi les pauvres ? Pourquoi donner peu quand on ne peut pas tout donner, disent les plus cyniques parmi les riches ? » L’auteur procède également à une critique de la religion qui serait, elle aussi, elle surtout, hémiplégique, imprimant aux êtres son mouvement de bascule entre le permis et l’interdit ou, plus exactement, entre le « moubah » et le « haram ». Il dénonce sa littéralité, son dogmatisme, ses servitudes et ses prétentions à l’immutabilité et à la pérennité : « Ne ressassez-vous pas matin et soir la fameuse ritournelle de salihoun fi kouli makane oua fi kouli zamane (valable en tout lieu et en tout temps) » ? La critique de l’auteur reste voilée, retenu dans son berceau religieux, tressé par les versets du Coran, auquel l’on nait et dans lequel l’on meurt. Ce n’en prend pas moins des accents hérétiques, brossant les lignes de la mécréance : « Laissez le Coran se mettre au diapason du temps qui ne fait que s’accélérer et de l’espace qui ne fait que s’agrandir ! Mondialisez le Coran ! […] Qu’il soit la chose de ces gens qui se posent trop de ces questions dont mes choses ne vous arrangent pas ! » La religion entrave la vie et ruine la liberté et l’on ne retiendra pas Zorro avec des compensations au paradis. Il ne veut pas se vautrer dans les plaisirs culminant dans la luxure dont il est privé sur terre. Zorro l’inculte, qui n’aurait que des rudiments coraniques, demande plutôt à cultiver la raison dans les traités : « Si le choix m’est donné, c’est d’une immense bibliothèque que j’aurai besoin, une fois au paradis. » Ceci dit, l’instruction coranique serait si serrée qu’on ne s’en secoue pas sans succomber au vide religieux et sans ressentir la vie comme un désastre : « Le vide religieux lui pèse. […] Il ne peut manger sans codes, il ne peut boire sans conduite à tenir, et c’est tout juste s’il respire sans références célestes. »
 
Je ne sais qui était Omar Mounir, l’auteur de « Rue de la Ruine ». Le web n’a pas grand-chose à dire sur lui et si les gens d’Essaouira s’accordent à le considérer comme l’un de ses personnages littéraires les plus intéressants, ils ne se souviennent pas de lui. Je suis tombé néanmoins sur un hommage de Fouad Laroui sous le titre : « Omar Mounir s’en est allé discrètement » où il situe sa mort à Prague à la date au 16 août 2018 alors qu’il serait décédé, à en croire la correction d’un internaute, deux ans auparavant. On trouve de maigres détails dans une courte réaction. Officier dans les Forces Armées Royales, émoulu de l’Académie de Meknès, il a poursuivi des études d’ingénieur en Armement à Prague où il se serait marié, peut-être avec une Pragoise, sous le régime du fer, alors qu’une statue géante de Staline dominait la ville, ou sous celui du bois qui lui succéda, animé par un dramaturge. De retour au Maroc, Mounir réintègre les F.A.R. et poursuit en parallèle des études de droit – le droit serait la discipline par excellence de Prague – qui l’ont conduit à soutenir une thèse de doctorat sur la répartition de la Tchécoslovaquie publiée à Bruxelles en 1998 ou, moins probable, sur le bail d’habitation publié au Maroc en 1986. Puis il aurait quitté l’armée à sa demande, aurait enseigné un court moment à la Faculté de Droit de l’Université Hassan II à Casablanca avant de regagner Prague où il travailla à la radio comme journaliste. Laroui, dont la mère était souirie, connaissait Mounir qu’il accompagna pour un de ses « pèlerinages » à Essaouira. Dans son hommage, il reconnait avoir consacré deux ans à un essai intitulé « Le drame linguistique marocain » dont l’idée a germé à la lecture d’une phrase de Mounir dans « Nécrologie d’un siècle perdu » qui dénonce les maux de la société marocaine : « Nous autres Marocains avons tendance à négliger une chose extrêmement grave : nous n’avons pas de langue. »
 
Près de sept décennies de décolonisation n’ont pas réparé ou atténué les marques de quatre décennies de colonisation culturelle et linguistique. On a vite voulu arabiser ; on s’est empressé de refranciser. La persistance de la production littéraire et intellectuelle marocaine en français ne laisse d’étonner. Plus généralement, les auteurs maghrébins ne savent toujours pas dans quelle langue écrire pour se sentir exaucés et à quel style se livrer sans s’enferrer dans une langue qui les exilerait sinon les recoloniserait. On ne se risque pas dans le français sans prendre des accents caricaturaux, produire un texte de migrant ou se perdre dans des textes à perte de texte à l’instar des textes de Kateb Yacine et d’Amram El Maleh qui – pour être remarquables – n’en sont pas moins illisibles et souvent insoutenables, nourrissant davantage de critiques, qui peinent à articuler une poétique de la littérature maghrébine, que de lecteurs. L’arabe littéraire est trop sentencieux et coranique pour se prêter à des lettres qui s’écarteraient de la stance du verset. Se cherchant encore ses lettres, l’amazigh ne sait s’il doit conserver le tifinagh, se mettre à l’alphabet arabe ou latin. Mounir résumerait le dilemme linguistique marocain en ces termes : « Français et arabe classique se valent, disait l’épicier du quartier, un Berbère toujours malheureux. » On ne sait qui est le narrateur de ce texte parce que la Maroc attendrait, malgré les acquis des uns et des autres, son narrateur et que celui-ci écrira – pour écarter toute ambigüité – en arabe ou en berbère…
 
Mais ce n’est pas tout. Dans l’espace maghrébin, l’oral l’emporte sur l’écrit – parce que seul le destin est écrit qu’il est consigné dans le Coran, que la sagesse s’est déposée dans des proverbes, malgré la remarque de Mounir selon laquelle « il n’y a pas plus trompeur qu’un proverbe », et que la parole est prise dans les rets du prêche. Ce n’est pas encore tout. La parole est politiquement censurée. On n’est pas libre de dire ce qu’on a envie de dire, la police, chargée de surveiller les voix aussi, est au cœur de la cité. Ce n’est pas tant lié au régime monarchique – c’est encore autour du roi que se cristallise la nation arabo-berbère marocaine – qu’au régime théocratique qui persiste derrière le scrutin démocratique.
 
Mounir est Zorro, celui de la rue de la Ruine et celui du cinéma de la Scala, et il ne peut que se rabattre sur une parole voilée pour dénoncer une sous-existence ou une para-existence où l’on naît pour mourir, enseveli dans la poussière, oublié, à moins d’être retenu par une plume qui en ébaucherait le portrait sur du papier qui, lui-même, solliciterait le post d’un lecteur qui racolerait peut-être d’autres lecteurs. Mounir souhaitait partir discrètement : « Nous prendrons soin de ta disparition, Moulay. Elle s’est fait tellement attendre ! Nous la respirerons à pleins poumons. Nous aurons l’impression, si cela peut te consoler, que tu es parmi nous. Une ombre de plus ou de moins… Alors nous t’évoquerons en bien. Nos éloges seront à la mesure de notre soulagement. Je ne plaisante pas, Moulay. Je te dis ce que tu dois faire si tu veux enfin être un type bien. Ne dure pas, n’insiste pas et ne persiste pas. Retire-toi pendant qu’il est tôt. Autant que possible sur la pointe des pieds. » Mounir a laissé une série d’ouvrages dont « Deuxième Franncesse », satire de la société marocaine sous le Protectorat, un roman historique sur l’étrange et passionnant Bou Hamara qui sur son âne, répandant sa baraka, sillonne les villages en prétendant au trône contre Abdel Aziz…
 
De tous les exils auxquels Souira Al-Kharba accule les meilleurs de ses esprits depuis qu’elle n’exporte plus qu’el houa o el khoua et que seuls résistent à l’attrait du large les artistes en résidence perpétuelle, Prague devait être un singulier et étrange exil. Je ne pouvais que le reconstituer dans une randonnée littéraire – auquel sera consacré le prochain post – avec Omar Mounir sur les traces de Kafka juché sur les épaules du Golem dont il serait le fils naturel…