The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE, H. BALZAC, LE PERE GORIOT (1835)

Le récit du « père éternel », « Christ de la Paternité », renié par ses deux filles qu’il a dotées et mariées. Le père Goriot est un ancien vermicellier qui s’est retiré dans une misérable pension où il économise sur tout pour continuer de combler les vœux de ses filles, tant gâtées qu’elles ne mettent pas de limites à leurs passions mondaines ni ne montrent le minimum de reconnaissance à l’égard de leur père. Elles seraient de ces papillons qui orchestraient les ballets des soupirants, des amants et des maris dans le tournis parisien de la Restauration alors que les conspirations étaient sentimentales : « L’amour est une religion, et son culte doit coûter plus cher que celui de toutes les religions. » On s’amuse des déboires des uns, envie les succès des autres : « Aussitôt qu’un malheur vous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir vous le dire, et à vous fouiller le cœur avec un poignard en nous faisant admirer le manche. »
Balzac qui a besoin de planter les décors humains de ses récits propose comme salle tournante une misérable pension dont la pièce principale « exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu’il faudrait appeler l’odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d’une salle où l’on a dîné ; elle pue le service, l’office, l’hospice ». Comme Balzac présume d’une homologie entre les lieux, les personnages et les situations, la propriétaire, la veuve Vauquer, est un poème parisien : « Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. » Le Paris de Balzac serait un repaire de chiffonniers et de mondains. D’un côté, « de ces pauvres îlotes qui partout font la besogne sans être récompensés de leurs travaux, et que je nomme la confrérie des savates de Dieu » ; de l’autre, des « hommes à passions et de(s) femmes volages : un drôle de bourbier ». Les uns végètent dans des remises de vieilleries dont le « mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant » ; les autres évoluent dans des salons scintillants où l’on ne connaît pas plus la fidélité conjugale que l’amour filial. La vie mondaine était un ballet ininterrompu où les femmes étaient des libellules plus ou moins exquises qui exerçaient l’autorité de leur beauté et les hommes des pantins se pliant à leur empire jusqu’au jour où ils les trahissaient en se mariant : « La vicomtesse avait levé l’index de sa main droite, et par un poli mouvement désignait au marquis une place devant elle. Il y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que le marquis laissa le bouton de la porte et vint. » Dans sa passion littéraire, Balzac balance entre le salon où l’on virevolte jusqu’à l’exténuation, le théâtre où c’est le public qui se donne en représentation et la pension où l’on se saigne, s’enroue, s’encanaille, et ce sont les femmes qui assurent la liaison entre ces trois scènes, elles qui promeuvent les uns ou ruinent les autres.
« Le Père Goriot » est le creuset de « La Comédie humaine ». Ses personnages principaux, de même d’ailleurs que secondaires, reparaîtront dans les volumes qui suivront. Eugène de Rastignac, venu d’Angoulême étudier le droit, fait ses débuts dans le monde, dûment chaperonné par « les femmes de Paris », dont la vicomtesse, Madame de Beauséant, sa cousine, qui lui donne le conseil suivant : « Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N’acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au fait de vos désirs. » Plus que ses protectrices et maîtresses, c’est Vautrin qui assure – du moins s’y essaie-t-il – la formation de Rastignac, à coups de phrases lapidaires qui prennent l’accent de sentences immorales qui en disent plus long que des traités sur l’homme et la société : « Il n’y a pas de principes, il n’y a que des événements ; il n’y a pas de lois, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. » Le personnage de Vautrin, Jacques Colin, surnommé « Trompe-la-Mort », est celui d’un démiurge, c’est comme le disait Balzac, « la colonne vertébrale » de « La Comédie humaine ». C’est lui qui manigance tout et mène l’action. Ne s’encombrant pas de scrupules, il est à son propre compte davantage qu’à celui de la pègre dont il passe pour le banquier. Il s’est planqué dans la pension pour échapper à la police qui tente vainement de l’abattre, mais on le sent attiré par les jeunes gens, auxquels il prend un plaisir homosexuel à s’attacher. Il survit à son empoisonnement et se livre sans remords à ses manigances. C’est la fascination de Balzac pour Vautrin qui fait de lui son personnage principal, c’est elle qui lui inspire des passages qui font de lui « le type de toute une nation dégénérée, d’un peuple sauvage et logique, brutal et souple » et « un poème infernal où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir ». La vénération du père Goriot pour ses filles est si excessive qu’elle le range dans la galerie des personnages russes à venir. En revanche, Vautrin est un personnage parisien, et c’est lui qui, au-delà des mœurs sociales, des conventions littéraires et de la cavalcade de « La Comédie humaine », traversera les siècles et garantira l’immortalité de Balzac. Ce n’est pas un vulgaire forçat, mais le général de dix mille bagnards, c’est surtout un disciple de… Rousseau. Ce serait une manière de Socrate parisien, et l’on doit imaginer Balzac en Vautrin écrivain partageant « le cynisme de ses idées et la tendance avec laquelle il étreignait la société ». Le pensionnaire peintre s’écrie au moment de son arrestation : « Diantre !... il est fameusement beau à dessiner. »
Balzac s’emploie à peindre un univers fabuleux où le principal commerce serait encore celui de rentes, de pensions de guerre, de revenus de douaires, où l’on vaut ce qu’on gagne ou rapporte et où Balzac serait encore… le seul à travailler. Ses contes et ses récits se révèlent comme autant de prospections sociologiques littéraires. On ne s’ennuie que lorsqu’il s’avise de décrire les décors ou de présenter ses personnages, sinon on le suit volontiers dans un cinéma littéraire où une séquence suffit à nous transporter d’un univers à l’autre. Cela participe du roman policier et mondain, de la comédie et de la tragédie, de la peinture des mœurs et du théâtre. Surtout nous avons, par-ci, par-là, des morceaux d’anthologie littéraire à l’instar l’agonie du père Goriot. Sur le point de mourir, il réalise, entre délire et lucidité, la bassesse et l’ingratitude de ses filles, dégénérées par les mondanités, la curiosité malsaine, le manège de la frivolité. Elles ne peuvent venir lui faire leurs adieux et c’est Rastignac et son compagnon, étudiant en médecine, qui doivent l’enterrer : « Il voyait le monde comme un océan de boue dans lequel un homme se plongeait jusqu’au cou, s’il y trempait le pied. »

