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BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA PLURALITE RELIGIEUSE
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17 Sep 2019 BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA PLURALITE RELIGIEUSE
Posted by Author Ami Bouganim

Les luttes interreligieuses de ces dernières décennies réclament peut-être de reconsidérer le phénomène religieux dans un autre paradigme que celui, essentiellement monothéiste, qui a dominé la recherche sur les religions, leur étude et leur présentation. Ce paradigme présume de la supériorité – théologique, morale, philosophique, rituelle – du monothéisme et de l’attardement des cultes païens revêtus de tares anthropomorphiques sans commune mesure avec celles qui subsisteraient dans les monothéismes et entachés de modes d’idolâtrie pour le moins rebutants. La pluralité des monothéismes ; la persistance du judaïsme dont le christianisme s’est posé en négation et en dépassement, de même que celle du christianisme rétrogradé par l’islam, avec le judaïsme, au rang de religions vestiges protégées ; les guerres de religion, ouvertes ou déguisées, qu’ils se livrent ; les sanglantes dissensions intestines qui ont marqué et continuent de perturber chacun de ces monothéismes ; tout cela ruine, plus sûrement que la survivance plutôt massive, extatique et vitale des « paganismes » asiatiques, les prétentions inconsidérées du monothéisme à « la vérité », quoiqu’il entende par ce terme. De deux choses l’une : soit un Dieu transcendant unique existe (au sens commun d’exister, sans circonlocutions théologiques) et son pire crime envers l’humanité est de s’être révélé à elle sous plus d’une version, soit il n’existe pas et le débat religieux réclame de reconsidérer la notion de Dieu telle qu’en traite le monothéisme.
On n’a cessé de s’interroger sur la pluralité des religions et plus particulièrement des religions dites monothéistes. Les plus tolérants et indulgents les présentent comme autant de voies, toutes légitimes, menant au même Dieu ; les plus intolérants et intransigeants, privilégiant l’une sur les autres, décrient cette pluralité. On conviendra qu’on ne peut décemment postuler l’unicité de Dieu et persister dans une révélation particulariste récusant les autres ; cultiver son particularisme sans en exacerber le potentiel d’intolérance qui lui serait inhérent ; s’accommoder de son particularisme sans caresser des prétentions universalistes qui ne contribuent qu’à donner un caractère impérieux à sa volonté de s’étendre à l’ensemble de l’humanité. Dans le meilleur des cas, l’universalisme religieux recouvre une vaine auto-illusion ; dans le pire, des velléités totalitaires. On ne peut poursuivre un manège religieux où dominent l’exclusivisme et la rivalité – malgré les rebondissements dans le dialogue de sourds œcuménique – alors que, philosophiquement parlant sinon théologiquement, on n’est sûr de rien sinon des prédispositions (des besoins, des velléités, des interrogations) religieuses des hommes. Jéhovah, Jésus et Allah se révèlent autant de noms dans la riche panoplie des noms que les hommes ont donné à Dieu et ce n’est pas parce qu’ils se réclament de l’intrigue monothéiste de sa révélation que ces noms sont plus intéressants ou vrais que ceux de Zeus, Bouddha ou Vishnou sans parler de la riche collection des désignations philosophiques, de la Substance et l’Etre suprême à l’Elan vital en passant par l’Absolu, le Concept, la Volonté, le Désir. Ce n’est évidemment pas parce que Dieu existe (ou n’existe pas) que l’homme est religieux, mais parce que l’homme est doué d’une prédisposition religieuse que celle-ci se comble d’un Dieu et c’est parce que l’on ne s’entend pas de soi sur Dieu qu’on se réclame de révélations historiques divergentes, rivales ou contradictoires, déposées dans des textes revêtus d’une autorité suprême. Ramana Maharshi a ce passage :
« De même, la bulle d’eau, lorsqu’elle éclate, ne fait que se mêler à l’océan ; et quand elle est bulle, elle fait toujours partie de l’océan. Dans l’ignorance de cette vérité simple, d’innombrables méthodes, sous différentes dénominations, telles que yoga, bhakti, karma, etc., ont été enseignées. Chacune apportant de nombreuses modifications, elles ont été enseignées avec beaucoup d’habileté et des détails compliqués seulement pour séduire les chercheurs et semer la confusion dans leurs esprits. Il en va de même pour les religions, les sectes et les dogmes. A quoi servent-ils ? Uniquement à faire connaître le Soi. Ce sont des aides et des pratiques dont on a besoin pour connaître le Soi » (L’Enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 2005, p. 163).
De quelque côté que l’on se tourne pour tenter d’articuler une religion universelle qui concernerait toutes les créatures et en laquelle se reconnaîtraient tous les humains, on retombe sur les Grecs et les Romains – sur leur version intellectualisée du paganisme qui s’impose comme le monothéisme le plus intelligent et le plus recevable. Sans allégories et sans sacrements, ne s’en remettant qu’à l’intelligence de l’homme, qu’elle soit du cœur et/ou de l’esprit, pour mieux saisir un Dieu qui serait avant tout et après tout Intelligence suprême, Intellect agent, Nature naturante. C’est peut-être ce qui dissuade les hommes qui s’interrogent sur le phénomène religieux sans se laisser entraver par des mirages ou lier par des dogmes irrecevables par l’intelligence de dépasser la partialité des différentes religions, qu’elles se veuillent monothéistes ou polythéistes. Le paganisme – un terme chargé par le monothéisme par tant de de charges négatives qu’il est devenu impropre pour désigner les cultes de l’Antiquité grecque et romaine – s’impose décidément comme la trame universelle et incontournable du religieux tant en Asie qu’en Occident.

