The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : NI HEREM NI FATOUA

Qui était donc Isaac El-Harrar qui défraya la chronique juive de Mogador dans les années 30 en se convertissant à l’islam ? Qu’est-il devenu ? que sont devenus ses descendants ? Pourquoi un chercheur de l’envergure de Joseph Chetrit, professeur émérite de l’Université de Haïfa, se sent-il obligé de lui consacrer un article – universitaire ! – paru dans un livre en hommage à l’un des chercheurs les plus chevronnés de la littérature rabbinique marocaine de l’Université de Bar Ilan – ni plus ni moins ! Pourquoi les chercheurs, encore imprégnés de l’ambiance judéo-marocaine, ne laissent-ils aucun document qu’ils ne décortiquent et ne versent aux annales qui documentent une présence juive bimillénaire au Maroc ? Pourquoi leurs étudiants, qui n’ont visiblement plus rien à se mettre sous la dent, s’attachent-ils avec autant de dévotion – et de préciosité académique – à des documents si marginaux que l’on ne découvrira l’intérêt que lorsque le Messie viendra pour révéler leur sens caché, citera leurs auteurs et célébrera leurs… chercheurs.
Chetrit n’est pas n’importe qui. Il a passé sa vie à enregistrer les témoins, à collecter les manuscrits, à dépouiller les archives, à mener des recherches ethnologiques et linguistiques, à publier une bibliothèque désormais incontournable. Avec Daniel Schroeter, de l’Université de Minnesota, il s’est particulièrement attaché à la communauté juive de Mogador. Pourtant il n’est de cette ville ni de naissance ni par alliance ; il est de… Taroudant : « Qu’est-ce qu’un Roudani cherche dans une cité si bousculée par ses vents qu’elle en serait devenue passablement neurasthénique ?! – C’était la ville Lumières, se pâme-t-il, de la convivialité religieuse, de la renaissance des lettres et des arts… la première à se piquer de cosmopolitisme. » Dans son enthousiasme, Chetrit a collecté les proverbes, célébré les personnages, cerné les retombées des grands événements et des petits scandales sur les structures rabbinico-communautaires, les institutions cultuelles et les mœurs sociales. Il a épluché les archives du tribunal rabbinique. C’est, à n’en pas douter, un spécialiste de… Judex, ex-légionnaire qui a roulé sa bosse en Orient et n’est rentré, légèrement grisé par le colonialisme gaulois, que pour s’improviser troubadour, réglant ses repas de la lecture de ses poèmes que personne dans la ville ne voulait vraiment entendre. Plus benjaminien que Walter Benjamin, Chetrit l’a réhabilité en lui restituant son nom et en lui consacrant un chapitre à paraître qui l’académise, ne me laissant d’autre choix que de protester au nom de ma sainte mère, de mémoire bénie, qui, lectrice invétérée de Victor Hugo, ne tenant pas en grande estime mes écritures, soupirait régulièrement : « Je crains, mon fils, que tu ne deviennes un autre Judex. »
Dans son article – qu’il aura peut-être l’amabilité de joindre à cette chronique, ne serait-ce que pour montrer que mes personnages ne sont pas toujours des créations littéraires – Chetrit reconstitue les démêlés d’El-Harrar avec le tribunal rabbinique de Mogador. Il s’était converti et il demandait, conformément à la loi coranique, à ce que sa femme et ses quatre filles l’imitent ; les rabbins exigeaient de lui de comparaître devant eux pour accorder, conformément à la loi rabbinique, le divorce à sa femme qui refusait de se convertir. Mais pour El-Harrar il n’était plus question de se soumettre à des rabbins. Saisi de cette histoire, somme toute mineure, le contrôleur civil, représentant les intérêts de la France, ne voulait pas transiger sur les attributions respectives des tribunaux coraniques et rabbiniques, revues et corrigées pour prendre en considération les intérêts de la puissance coloniale. Les juifs – devant le tribunal rabbinique ; les musulmans – devant le tribunal coranique ; les chrétiens – au tribunal civil franco-français. Il alla jusqu’à proposer au converti : « Si vous ne voulez pas avoir d’histoire, convertissez-vous au christianisme. » Mais El-Harrar, combattant de la première heure contre le Protectorat, tenait bon. Il persistait dans ses nouvelles convictions : « J’espère encore », réitérait-il à l’honorable tribunal rabbinique, « que ma femme et mes filles m’imiteront et se convertiront selon la volonté de Dieu et sa puissance. »
Dans son article, Chetrit se fonde sur les archives du dit tribunal, qu’il croise avec les renseignements inclus dans la qasida de Judex (Une qasida ?! Une pièce platement littéraire. Heureusement que je ne suis pas censeur des universités !) qui dit la désolation de la communauté et incrimine l’envoûtement amoureux d’El-Harrar par une jeune gardienne d’un bain maure en sa possession. Chetrit invoque également Robert Jean Longuet, arrière-petit-fils d’un certain Karl Marx et fondateur-chroniqueur du « Populaire », dirigé alors par Léon Blum, qui ne manquait pas une occasion de dénoncer la politique coloniale de la France. Ce n’était pas Albert Londres, il n’en avait ni le talent ni la délicatesse, il bâcla le récit d’Al-Harar au nom de la sacro-sainte liberté de conscience. Il s’attira aussitôt une réplique cinglante de Jacob Ohayon, journaliste à la populaire « Vigie Marocaine », un des organes officieux du Protectorat, pionnier des études sur la présence juive à Mogador dont il était originaire. Il raille ses attaques contre la très honorable communauté juive de cette ville, la très impartiale position de son tribunal rabbinique et la très digne sérénité et pitié d’une population qui ne comprenait pas pourquoi l’on devait changer de religion alors que tant le judaïsme que l’islam étaient des révélations du même Dieu. En définitive, au bout d’un an et demi de démarches auprès du Makhzen, El-Harrar dut se rendre au tribunal rabbinique, se couvrir d’un châle de prière et remettre l’acte de divorce à sa femme. C’était peut-être une manière de dissuader qu’il ne soit imité par d’autres membres de la communauté tentés à leur tour de se convertir et de prendre de jeunes femmes parmi les gardiennes et les rinceuses des bains maures de la ville.
Pour se convertir, un homme comme El-Harrar, visiblement parmi les notables de la communauté, devait avoir ses raisons. C’était un homme cultivé qui vivait largement des recettes de ses loyers, de ses prêts aux commerçants et de son bain parmi les plus fréquentés de la ville. Il était lié avec un fqih du nom de Mohamed Ben Yazid de Harda-Ould-Mouis qui vivait, lui, de ses cours coraniques. Tous deux étaient des lettrés respectés dont on louait la curiosité et la probité religieuses. Ils s’acquittaient de leurs rites et de leurs prières comme si le monde ne tenait qu’à leur seule dévotion. Dans leurs conversations c’était, à n’en pas douter, de Dieu qu’il était question, de sa providence et de ses révélations successives. Je me prends à croire que les deux hommes poussèrent l’amitié jusqu’à accorder leurs lectures pour enrichir leurs échanges. Ils s’attardèrent en particulier sur les œuvres rédigées en arabe des grands philosophes médiévaux, Al-Fârâbi et Averroès, Halévi et Maïmonide. Les conversations restaient cordiales quoi qu’aucun des amis ne cédât sur la vérité religieuse à laquelle il s’accrochait. Pour El-Harrar, le judaïsme tirait son éminence de l’originalité de sa révélation réservée à un peuple-prêtre chargé de la porter aux nations ; pour Ben Yazid, l’islam tirait sa préséance du sceau dont il cachetait les révélations successives de Dieu et présentait sur les deux précédentes la vérité de l’universalité et du dépouillement, au-delà des particularismes raciaux, nationaux et tribaux. Ils débattirent longuement de la métaphore de Judah Halévi sur la graine de laquelle poussa l’arbre du judaïsme dont une branche serait le christianisme et une autre l’islam. El-Harrar prétendait que la fidélité était la meilleure garantie de la perpétuation de la divinité, Ben Yazid que la conquête des esprits était la meilleure arme de sa propagation. C’était délicat, humble, sincère. Sans attaques mutuelles et sans autre recours qu’à la raison que l’un et l’autre tentaient de soutirer aux passions religieuses. Ces échanges se poursuivirent pendant des années et en aurait-on conservé les protocoles que l’on aurait disposé d’un document éloquent sur le dialogue judéo-musulman. C’était dans les années 20 du XXe siècle, avant la terrible tragédie de la Shoah.
Dans son article, Chetrit – distance de chercheur, interdit par sa sacro-sainte université de s’égarer dans des digressions littéraires – ne se mouille pas. Dans nos conversations, il attend de moi de combler – littérairement – les lacunes de sa recherche. J’ai beau prétendre que je n’ai pas le talent d’un Victor Hugo – ni d’ailleurs la veine poétique de Judex – il me presse de proposer une version sur les circonstances de la conversion de son héros – qui ne l’engageraient pas. El-Harrar n’a été ni le premier ni le dernier juif à passer du judaïsme à l’islam. Depuis les Idrissides, les juifs se sont convertis, tantôt par conviction, tantôt sous la contrainte. Sous les Français, c’était une autre histoire. Leur accord de Protectorat leur intimait une prudente irréligion en guise de sacro-sainte laïcité. Ils avaient décrété l’autonomie des tribunaux rabbiniques, El-Harrar en était passible et converti ou non, il devait comparaître devant eux et se soumettre à leur verdict.
On ne sait si El-Harrar s’est converti par conviction ou par amour. Dans le premier cas, quel était le concours des convictions ; dans le deuxième, celui des passions. Les débats avec Chetrit ne sont jamais calmes. Il a la voix ensablée de Taroudant, chevrotante de ces chercheurs chevronnés qui courent d’un article à l’autre, lointaine de ces documentalistes qui n’ont de considération pour un document que s’il est centenaire au moins. Ce n’en est pas moins le chercheur le plus averti du judaïsme marocain : « Chétrit, ça ne tient ni amoureusement ni religieusement, on ne se convertissait pas pour se marier avec une mauresque de bain et sous les Français, on passait plutôt à l’Eglise qu’à la Mosquée. – Je ne suis ni psychanalyste ni théologien, je suis historien, je travaille sur des archives. – Les archives n’ont pas d’âme. – C’est pour cette raison qu’on a besoin d’un chroniqueur pour la leur restituer. – Je risque de délirer. – C’est ton problème, ce n’est plus le mien. – Je ne peux reconstituer la conversion d’El-Harrar sans comparer les religions, me prononcer sur son choix et m’aliéner les juifs, les musulmans ou, pire, les deux. – Ce sera ta chronique, pas la mienne. – El-Harrar a choisi de se convertir… » Devant mes réticences Chétrit ne soigne pas ses répliques, il est de Taroudant : « Tu as peur d’une fatoua ! » C’est une provocation, je ne dois pas céder. Il sait pertinemment que j’ai davantage peur d’un hérem, qui me tombe du reste sur la tête toutes les semaines sous la forme d’invectives d’une vulgarité qui irrite les sensibles oreilles de Dieu que d’une fatoua. En lecteur assidu de cette chronique, il sait encore que j’ai réglé, à moi seul, toutes les tensions inter-religieuses en me déclarant – au nom de Dieu bien sûr – à la fois juif, musulman, chrétien, bouddhiste, hindouiste et qu’aucune invective ne me ramènerait à une quelconque exclusivité religieuse. Par respect pour les milliards de croyants et parce que rien de divin ne m’est étranger.
Ce n’était pas la libre circulation entre les religions, ce ne l’est toujours pas. Chacun reste auprès de sa religion nourricière. El-Harrar avait ses raisons religieuses de se convertir et ces raisons, le juif en moi ne peut que les respecter. Sans hérem et sans fatoua. Je ne crains que la réaction de Chetrit, ce « maître du drib el-m’ani » (asséneur de proverbes), titre autrement plus prestigieux que Professeur émérite…

