BRIBES PHILOSOPHIQUE : LA POSTURE INTELLECTUELLE

11 Nov 2019 BRIBES PHILOSOPHIQUE : LA POSTURE INTELLECTUELLE
Posted by Author Ami Bouganim

On doit se résoudre à reconnaître que l’intellectuel n’est pas si intelligent, lucide, vertueux, désintéressé… prophétique qu’on ne tente de nous le faire croire – du moins ne l’est-il plus. Parce qu’il serait plus visible, médiatisé au possible, et que l’on suit son manège sur le petit écran et les réseaux sociaux ; parce qu’il se montre souvent plus harassant que convaincant ; parce que les masses sur lesquelles il prétend/souhaite exercer ses charmes sont plus cultivées, critiques, vigilantes… parce qu’il n’est en définitive qu’un être de chair et de sang. On ne sait du reste si l’intellectuel est un héritier des sophistes, tant décriés par la tradition philosophique, ou des philosophes, pour la simple raison que depuis que la science caracole, on ne s’entend plus sur la ligne de partage entre eux et qu’on ne sait pas vraiment si Socrate est davantage sophiste que philosophe et si Protagoras, partisan d’un relativisme empirique, n’est pas somme toute plus pertinent que Platon, partisan d’un essentialisme de moins en moins séduisant.

Les intellectuels – on veut le croire, mais rien n’est moins sûr – présument d’une version ou d’une autre de l’intellectualisme selon lequel on ne pècherait – se méprendrait, se tromperait, s’égarerait – que par défaut de connaissance et que plus/mieux l’on sait et plus, conséquence parmi d’autres, l’on serait vertueux au double sens de moral et juste, voire intelligent. L’intellectualisme a une histoire si longue derrière lui de Platon à Wittgenstein qu’on ne sait au juste ce qu’il recouvre. Descartes lui donnait la tournure d’une maxime somme toute prosaïque : « Il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux » (R. Descartes, « Discours de la Méthode », III, « Œuvres et Lettres », Gallimard, la Pléiade, 1953, p. 144). Il pousse son intellectualisme jusqu'à considérer que l'entendement est à même d’engager la volonté : « D'une grande lumière dans l'entendement suit une grande inclination dans la pensée » (R. Descartes, « Lettres », p. 1165). Wittgenstein lui donne une tournure plus sobre en constatant : "It is difficult to know something and to act as if you did not know it" (L. Wittgenstein, Culture & Value, Oxford: Basil Blackewell, 1980, p. 78). Dans tous les cas l’intellectualisme préconise comme un ascétisme passionnel et ne s’entend qu’à un exercice de l’intellect qui se veut libre de toute incidence des sens et par conséquent de la chair ou du-moins conscient de ces incidences et prétendant les maîtriser.

 

L’intellectualisme trouve ses limites dans les principes qu’il préconise et qui le constituent. La réduction des sens et la maîtrise des passions ; l’exercice de l’esprit analytique critique requis pour procéder à des distinctions pertinentes ; l’établissement de généralisations nécessaires à la conceptualisation ; l’articulation d’une thèse pouvant expliquer les phénomènes et posant à l’avance les critères de sa confirmation/réfutation. Ces principes – on pourrait envisager d’autres – sont battus en prêche par le manège intellectuel tel qu’il s’illustre dans les débats théologico-politiques qui secouent le monde de nos jours, soit parce qu’ils sont inaccessibles, soit parce que l’intellectuel n’est pas toujours conscient de les violer :  

On ne peut décemment attendre de l’intellectuel de faire abstraction (de réduire, de mettre entre parenthèses) ses sens, de maîtriser les passions dont souvent il n’a pas conscience et qui déterminent son caractère, voire nourrissent les prédispositions, les inclinations et les inclinaisons de son caractère. Rares sont ceux qui s’arrachent à leurs passions, procèdent à un examen critique de soi et se prononcent avec les réserves passionnelles qu’on serait en droit d’attendre d’eux sur les points controversés. Souvent, ils sont plus empêtrés dans leurs passions – et la plus impérieuse est encore leur dérisoire et paradoxale passion intellectuelle se chargeant d’une vanité inénarrable – qu’ils ne les dominent. Ils prétendent parler au nom de la raison alors qu’on a éventé le leurre d’une raison désincarnée telle qu’elle dominait jusqu’à la ruine de la conscience comme son siège de prédilection ou au nom de « la » réalité qui n’est, dans tous les cas, qu’une réalité interprétée.

On ne peut décemment attendre de l’intellectuel d’exercer son esprit critique, si tant est qu’il en est doué, sur l’érudition qui lui confère son statut et sa légitimité et encore moins de la nuancer en introduisant des distinctions qui en limiteraient la portée. C’est de son érudition – philosophique, sociologique, historique, etc. – qu’il se réclame pour se poser en intellectuel alors que l’on découvre de plus en plus que l’érudition peut autant encombrer l’esprit que l’enrichir, brouiller le sens critique que l’aiguiser, induire en erreur que garder contre elle. Elle ne garantit pas à elle seule – ne saurait garantir – un bon jugement, pour ne point parler d’un « jugement pertinent », surtout quand, brouillonne ou scolastique, elle est dénuée de toute distinction.

On ne peut décemment attendre de l’intellectuel de procéder à des généralisations, toujours abusives, qui lui aliéneraient tous ceux qui ne se reconnaîtraient pas en elles. Il ne peut davantage parler au nom de ses seuls sentiments et proposer des analyses, des prédictions, voire lancer des avertissements sans caricaturer les prophètes. On ne peut par ailleurs attendre de lui de prendre la patience d’articuler une thèse générale et de la tester avant de se prononcer sur l’un ou l’autre des cas qu’elle concernerait.

La décence et la rigueur intellectuelles réclament d’un chacun de commencer par préciser la nature du Bien au nom duquel il s’arroge la parole et ce qui motive son intervention dans la sphère publique. Or de nos jours, on déplore des déviations, intellectualo-pathologiques, qui portent atteinte au statut, somme toute honorable et nécessaire, de l’intellectuel et de son rôle dans la cité. Désigné comme tel par les médias davantage que par ses pairs, le mauvais intellectuel se berce tant de ses discours qu’il ne comprend pas pourquoi il n’en bercerait pas l’humanité entière. Il est plus intéressé par la mise en scène de sa parole que par sa teneur. Il propose ses essais/pastiches/plagiats comme autant de nouveaux produits à un public de badauds médiatisés plus intéressés par le cirque de la pensée et le manège de ses acteurs que par ses contenus et leurs portées. Dans sa vanité, il pense qu'il est plus que ce que l'on considère qu’il est et qu'il mérite davantage que ce qu'il a. Il est en manque constant de reconnaissance et il convertit ce manque en ressentiment, au point que son amour déclamatoire de l'homme du commun n'est souvent que le voile dont il enrobe son mépris pour lui. Il se ronge de ne pas être pris au sérieux par les philosophes et les chercheurs et ne réussit qu'à étaler son fiel. Dans les cas extrêmes ce n’est qu’un poseur, plus ou moins imposteur, qui se prend, partiel et partial, pour le représentant le plus éloquent de l’on ne sait pas toujours quoi. Un prédicateur, plus ou moins confus, un sophiste médiatique d’un nouveau genre plus barbouilleur que critique de pensées. C’est, par-ci par-là, un aliéné diplômé assumant son aliénation comme une singularité sinon comme une rare sagesse, alors que c’est un homme somme toute unilatéral considérant son unilatéralité comme une prédisposition et une habilitation à proclamer sa vérité.

La véritable sagesse participe d’un sacerdoce et celui-ci ne serait plus dans l’air bousculé du temps.