NOTE DE LECTURE : MONTESQUIEU, LES LETTRES PERSANES (1721)

18 Nov 2019 NOTE DE LECTURE : MONTESQUIEU, LES LETTRES PERSANES (1721)
Posted by Author Ami Bouganim

La critique littéraire journalistique a la malencontreuse tendance à s’attacher aux livres qui viennent de paraître. Elle n’en parle pas sans les encenser : les journalistes, pour reprendre Montesquieu, « commencent par louer la matière qui est traitée ; première fadeur ; de là ils passent aux louanges de l’auteur, louanges forcées, car ils ont affaire à des gens qui sont encore en haleine, tout prêts à se faire raison, et à foudroyer, à coups de plume, un téméraire journaliste. » Rien n’est plus risqué que de s’aliéner un auteur, ses proches ou son éditeur. La susceptibilité du premier est de notoriété publique : plutôt le rosser, voire maltraiter sa progéniture, que malmener ses livres. Les critiques les plus prudents ou timorés – l’auteur de ces lignes par exemple – s’abstiennent de traiter de livres dont les auteurs sont en vie ou dont les proches le sont – surtout lorsque ceux-ci se posent en dépositaires d’un patrimoine, gardiens vigilants de sa grandeur. Plutôt se rabattre sur les ouvrages du passé, plus sûrs pour avoir survécu jusqu’à nos jours, que lire de troubles livres dont l’encre se volatiliserait avec son auteur-publicitaire. Ca manque peut-être de courage, ça n’en prend pas moins le recul nécessaire pour éviter d’encenser ce que les ans risquent de dénigrer et de remiser dans les oubliettes de l’esprit. Montesquieu ne soigne pas ses mots pour dissuader toute recension de livres qui n’auraient pas résisté aux siècles : « Le grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres nouveaux ; comme si la vérité était jamais nouvelle. Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux. Mais, lorsqu’ils s’imposent la loi de ne parler que des ouvrages encore tout chauds, ils s’en imposent qui est d’être très ennuyeux. Ils n’ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu’ils en aient : et, en effet, quel est l’homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ? » 

« Les Lettres persanes » sont parties pour résister aux millénaires si toutefois la littérature n’est pas détrônée par les charabias politico-religieux ambiants ou, ce qui est plus probable, par des pensées… algorithmisées ( ?). Les scènes parisiennes qu’elles décrivent n’ont pas pris une ride. On les retrouve encore partout, dans les salons, les académies, les théâtres. Le style aussi est étrangement moderne, les piques toujours pertinentes. On n’a pas besoin de replonger dans le début de XVIIIe siècle pour se régaler et ça reste d’une sagesse qu’on n’est pas près de récuser : « Quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la terre, qui n’est qu’un point de l’univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder l’art d’extravagance avec tant de petitesse. » Il badine, l’heureux homme, parce que le badinage restitue encore le mieux l’esprit français tel qu’il prévalait dans les salons, au conseil, dans l’armée, dans les chancelleries – du temps bien sûr où il ne se prenait pas au sérieux et ne partait pas dans tous les sens sur un plateau de télé.  

« Les Lettres persanes » – au nombre de 161 – réunissent la correspondance entre deux résidents persans à Paris (1712-1720), Usbek et Rica, et leurs amis, leurs eunuques ou des femmes du sérail. Les Persans découvrent d’abord Paris, l’entassement des bâtisses et la circulation précipitée des passants, et ils en ont passablement le tournis. Déjà à Livourne, l’un d’eux a cette remarque : « … il y a jusque dans les moindres bagatelles, quelque chose de singulier, que je sens, et que je ne sais pas dire. » Ils prospectent les parlements, les tribunaux, les lieux publics. Ils sont intrigués par les ordres religieux et somme toute amusés par des institutions tels l’hôpital des Quinze-Vingts où les aveugles jouent aux cartes, les Invalides où sont logés les blessés de guerre, l’Académie française que Montesquieu prend soin de ménager. Ils s’extasient et se révulsent tour à tour des spécimens humains qu’ils croisent dans un salon ou un café et ne cachent pas le plaisir qu’ils trouvent à être une attraction dans une société qui s’engoue pour les nouveautés et les étrangetés. Usbek serait volontiers resté à Paris – comme réfugié politique, figurant persan, assistant-réalisateur ou tout simplement émigré – si la pagaille dans son sérail ne l’obligeait à retourner pour s’en constituer un nouveau – même si, pour être plus précis, Montesquieu ne semble pas savoir comment boucler son « roman épistolaire ». Dans tous les cas, il semble faire l’éloge des grandes villes « qui sont une espèce de patrie commune, à tous les étrangers ».

C’est une parodie comparative des mœurs, tant celles de Perse que de France (la Turquie également, la Russie, l’Italie, l’Espagne…), croisant les regards sur des mœurs dissonantes. Une sociologie littéraire intelligente, toute de subtilités, menée par un fieffé humoriste. On sourit volontiers, on rit aussi, aux dépens des Français davantage que des Persans, comme lorsque Montesquieu, insistant sur la disgrâce générale de « l’homme jaloux », conclut : « Aussi n’y-a-il point de pays où ils soient en si petit nombre que chez les Français. » Les mœurs maritales de ces derniers s’attirent sa raillerie la plus acerbe et visiblement la moins dangereuse. Les maris ont si peu d’estime pour leurs épouses qu’ils s’accommodent de leur infidélité : « Un mari qui voudrait seul posséder sa femme, serait regardé comme un perturbateur de la joie publique. » La trahison serait la norme, la fidélité inconvenante : « Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n’a pas assez de mérite pour se faire aimer d’un autre. » D’un côté, l’homme fidèle abuse d’une vulgaire convention, lésant ses congénères ; de l’autre, les femmes vertueuses sont si laides « qu’il faut être un saint pour ne pas les haïr ». Montesquieu donne à l’esprit français une tournure caustique : « Les Français ne parlent jamais de leurs femmes : c’est qu’ils ont peur d’en parler devant des gens qui les connaissent mieux qu’eux. » Ce n’est pas tant de sages parodies que de sages polissonneries, énoncées par un homme totalement dessillé pour écrire : « Ne ressentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? »

L’esprit caustique de Montesquieu s’exerce avec d’autant plus de bonheur qu’il moque la vanité qui constituerait la principale ressource des Français. Leur roi ne les gouverne qu’autant qu’il en est le principal gestionnaire : « On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre. » Ce sont les billets qui ne valaient pas plus que le papier sur lequel ils étaient imprimés, ce sont aussi les titres et les décorations. Il assimile le monarque à un magicien qui « exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut ». Seul le pape rivaliserait avec lui par ses tours : « Tantôt il fait croire que trois ne sont qu’un ; que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin ; et mille autres choses de cette espèce. » La religion aussi s’attire des piques mêlées dirigées contre l’islam autant que le christianisme. Les interprètes de l’Ecriture ajoutent à l’obscurité du texte, les théologiens à son inintelligibilité et les mystiques à ses délires : « La dévotion échauffe un cœur disposé à la tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui l’échauffent de même, d’où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la dévotion… » Montesquieu énonce les principes de la religion universelle qu’il met dans la bouche d’Usbek : « Dans quelque religion qu’on vive, l’observation des lois, l’amour pour l’homme, la piété envers les parents sont toujours les premiers actes de la religion. » Bien sûr, il invoque la raison, une et universelle, sans s’interroger sur elle et sans même envisager qu’elle serait différente à Paris et à Ispahan pour ne point parler des deux rives de la Seine. Elle relève davantage d’une arme contre l’obscurantisme que d’une doctrine de la rationalité à moins de réduire celle-ci à un déterminisme universel : « Les hommes sont bien malheureux ! Ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes inutiles : et, au lieu de s’appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les séduisent. » Montesquieu prend un accent messianique pour prédire une convergence entre les religions qui présentent des affinités à l’instar du christianisme et de l’islam : « Il viendra un jour où l’éternel ne verra sur terre que de vrais croyants. Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs même. Tous les hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard. » Cela dit, il reste un inconditionnel des lois qui, seules, instaurent un régime qui soutire à l’arbitraire du pouvoir et garantit les droits civils. Elles sont d’autant plus justes qu’elles respectent « la proportion entre les fautes et les peines, qui est comme l’âme des Etats et l’harmonie des empires ».

En Perse c’est l’institution de l’eunuque qui retient l’attention de Montesquieu. On sent chez lui comme une fascination pour ce personnage, son rôle et ses prérogatives. Chargé de surveiller de riches sérails où les femmes ne sont pas toutes satisfaites et où la plupart se languissent de désir, il ne peut se servir. Ce serait un collectionneur de femmes et son plaisir serait d’autant plus pur qu’il les gère pour un autre. Dans la lettre XCVI, le premier eunuque annonce à Usbek l’achat d’une nouvelle femme pour son frère : « Je me connais en femmes, d’autant mieux qu’elles ne me surprennent pas, et qu’en moi les yeux ne sont pas troublés par les mouvements du cœur. » Montesquieu n’en conclut pas moins un mariage entre l’un d’eux et une esclave. Il commence par se désoler des déboires qui attendent l’un et l’autre, compatissant davantage au sort de l’esclave que de l’eunuque : « Se trouver toujours auprès des plaisirs, et jamais dans les plaisirs ? languissante dans les bras d’un malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs, ne répondre qu’à ses regrets ? » Il concède néanmoins à l’eunuque comme un plaisir sublimé : « Je t’ai ouï mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes une sorte de volupté, qui nous est inconnue ; que la nature se dédommage de ses pertes ; qu’elle a des ressources qui réparent le désavantage de leur condition ; qu’on peut bien cesser d’être homme, mais non pas d’être sensible ; et que dans cet état, on est comme dans un troisième sens, où l’on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs. » Les eunuques, hommes castrés, « morts dans leur naissance », sont autant d’hommes retranchés de la reproduction. Leur condition accentue la dépopulation qui représente pour Montesquieu la menace la plus aigüe qui pèse sur l’humanité. Ils seraient, sous un autre registre, les équivalents des prêtres et des moines.

De loin, le pauvre Usbek ne sait plus à quel eunuque se vouer. Il est si décontenancé qu’il ordonne la mise au pas de ses femmes accusées de le trahir. On est alors tenté de considérer que cette correspondance n’était pas destinée à railler les mœurs de la France ni d’ailleurs celles des autres contrées qu’à prendre la défense de la femme en Orient. Dans la lettre CLXI, Roxane, la favorite d’Usbek, se livre à des aveux et ceux-ci forment comme le brouillon d’un manifeste féministe : « Oui, je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques ; je me suis joué de ta jalousie ; et j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs. » Elle annonce son intention de se suicider : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ?... j’ai pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre… tu me croyais trompée, et je te trompais » Cette lettre est la dernière de l’ouvrage…

Photo : Extrait du Manuscrit Bihbahan (Fars, 1398)