NOTE DE LECTURE : F. KAFKA, LE MEDECIN DE CAMPAGNE (1920)

27 Nov 2019 NOTE DE LECTURE : F. KAFKA, LE MEDECIN DE CAMPAGNE (1920)
Posted by Author Ami Bouganim

Un médecin est réveillé au milieu de la nuit pour soigner un patient. Il n’accourt pas à son chevet sans abandonner sa servante à la convoitise d'un palefrenier survenu de l’on ne sait où. Le médecin ne voit d'abord rien. Puis il découvre une mauvaise plaie sur le flanc du jeune patient : « Des vers, de la grosseur et de la longueur de mon petit doigt, roses et barbouillés de sang, se tordent au fond de la plaie qui les retient, pointent de petites têtes blanches et agitent à la lumière une foule de pattes minuscules. Pauvre garçon, on ne peut plus rien pour toi. » Dans un premier temps, le malade ne souhaite rien moins que mourir. Dans un deuxième temps, le médecin le soupçonne de simuler sa maladie : « Le mieux serait de le faire lever d'une bourrade. Je ne suis pas un réformateur du monde et je le laisse au lit. » En définitive, le médecin reconnaît : « Il est aisé d'écrire des ordonnances, mais c'est un travail difficile que de s'entendre avec les gens. » Et il se résout à prendre sur lui la plaie du malade : « Je suis venu au monde avec une belle plaie ; c'était tout ce que j'apportais. » « Le médecin de campagne » se conclut par ces mots : « J’ai obéi à tort à la sonnette de la nuit… c’est irréparable à jamais. »

Les scènes s’emboitent l’une dans l’autre et débordent l’une sur l’autre sans s’inscrire dans une trame. Les scènes mouvementées sont littérales et insolites et l’on cherche en vain ce qu’elles symboliseraient, se dérobant à toute interprétation, se prêtant à toute interprétation. L’ambiance serait celle d’un rêve, l’allure échevelée aussi. Pourtant, en privilégiant la texture onirique de ce récit, on n’a rien dit de lui, comme si Kafka s’amusait à ruiner toute symbolisation ou, ce qui revient au même, à les encourager toutes. Plus généralement, son œuvre reste inachevée, les récits le sont, à quelques exception près comme « La Métamorphose », les personnages aussi, les conversations : « Toute mon œuvre, déclare-t-il quelque part, n’est qu’un exercice. » Ce serait l’une des plus raides du XXe siècle. Peut-être la raideur de l’auteur ; peut-être celle d’une rédaction juridique diurne quasi quotidienne qui débordait sur le travail littéraire des nuits. Adorno décèle dans cet inachèvement l’indice d’une dévastation, Blanchot d’un désastre – en l’occurrence de l’intériorité. Kafka reconnaît dans son « Journal » : « Considéré du point de vue de la littérature, mon destin est très simple. Le talent que j’ai pour décrire ma vie intérieure, vie qui s’apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l’accessoire… »

Plus tard, après ses premiers crachements de sang, provenant d’une « plaie » au poumon, Kafka considéra longuement son mal. C’était un naturiste pour qui tout mal tire ses racines de l'âme qu'il se cherche. Il ne voit d'abord dans l’hémorragie qu'un avertissement. Un heurt entre le cerveau et le cœur, arbitré par le poumon. Dans une lettre à sa jeune sœur, il écrit : « Les choses en étaient au point que mon cerveau ne pouvait plus supporter les soucis et les tourments qui lui étaient infligés. Il disait : "Je renonce ; mais s'il est quelqu'un d'autre qui tienne ici à ma conservation, qu'il me soulage d'une petite part de mon fardeau, et nous ferons encore quelque temps." C'est à ce moment que le poumon s'est présenté, il n'avait pas grand-chose à perdre apparemment. Ces débats de cerveau à poumon, qui se déroulaient à mon insu, ont dû être une chose affreuse. » Il n’en décèle pas moins dans sa maladie comme un verdict : « Le coup qui me frappe est juste, encore que, soit dit en passant, je ne le ressente pas du tout comme un coup, mais en comparaison de la moyenne des dernières années comme quelque chose de vraiment délicieux, donc un coup juste, mais si grossier, si terrestre, si élémentaire, porté n'importe comment sur le clou le plus commode à enfoncer. » Dans une autre lettre, celle-là à son ami et exécuteur testamentaire Max Brod, il pousse le désabusement jusqu'à écrire avoir prévu cette plaie dans « Le Médecin de campagne ». Chacun couverait sa plaie qui se déclarerait entre deux accès de vie, deux choix, deux visites au médecin.

Kafka se posait en héritier humoristique de son oncle Siefried Löwy, médecin de campagne. Quoique célibataire, celui-ci ne donnait pas de signes de détresse particuliers. Il était plutôt content de son sort, « satisfait d'une folie légèrement bruissante qu'on prend pour la mélodie de la vie ». Kafka le nommait le gazouilleur parce qu'il avait « un humour si mince qu'il en devient inhumain, un humour de célibataire ou d'oiseau qui sort d'une gorge serrée et ne la quitte jamais ».