The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : V. HUGO, QUATRE(-)VINGT-TREIZE (1874)

Quatre-vingt-treize est l’année décisive et cruciale. D’un côté, l’Europe contre la France ; de l’autre, la France contre Paris : « De là, l’immensité de cette minute épouvantable, 93, plus grande que tout le reste du siècle. […] Drame qui a la stature de l’épopée. » Deux personnages s’affrontent : le marquis de Lantenac, seigneur du château de la Tourgue, revenu d’Angleterre pour prendre la tête de la Vendée qui désigne l’insurrection royaliste, reposant davantage sur les paysans bretons que sur des nobles ; Cimourdin, ancien prêtre, mandaté par le Comité du salut public avec les pleins pouvoirs près de Gauvain, commandant la colonne expéditionnaire républicaine contre la Vendée, dont il a été le tuteur et qu’il considère comme son fils, le petit-neveu de Lantenac aussi. Les deux personnages, incarnant deux idéaux qui se heurtent, l’ancien régime contre le nouveau, présentent les mêmes traits de caractère, aussi intraitables, intransigeants… inexorables l’un de l’autre. Ils ne s’entendraient à la limite que dans leur commune tendresse pour le jeune et élégant Gauvain, que l’un est chargé de combattre au nom du Roi, l’autre de surveiller au nom de la République.
Quatre-vingt-treize est aussi l’année de naissance ou d’accélération de la guillotine et c’est à tout un réquisitoire contre elle que se livre Hugo. Elle incarne la terreur qui animait et excitait les Républicains, les uns contre les autres autant que contre les royalistes. Dans l’entrevue entre Lantenac et Gauvin, à l’issue du dernier combat entre eux, Hugo met ces mots dans la bouche du royaliste : « Il y avait une fois un roi et une reine ; le roi, c’était le roi ; la reine, c’était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à Robespierre ; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu’on nomme la guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain matin. » Elle était un symbole dans l’esprit des artisans de la Révolution, un recours contre ses ennemis. C’était son arme la plus implacable, sa garantie la plus sûre aussi. Ne tolérant ni la clémence ni la grâce, elle était entrée dans les mœurs au point de hanter les conversations et jusqu’aux menaces mutuelles entre les membres du comité de salut public. L’altercation entre Robespierre, Danton et Marat, réunis au cabaret de la rue du Paon, magistralement imaginée-reconstituée par Hugo, restitue les éclats de cette Révolution livrée à elle-même et à sa logique meurtrière. Les trois dirigeants se menacent mutuellement de guillotine et Marat, visiblement le plus forcené des trois, déclare à Danton : « Ah ! tu hausses les épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. » On tranchait les têtes avec d’autant plus de légèreté qu’on sentait chanceler la sienne et qu’on n’avait d’autre choix que de la risquer pour la garder. Cette surenchère dans la virulence et la répression était le signe d’un embrigadement de toutes les fibres et de tous les instants. La légèreté avec laquelle on recourait à la guillotine se ressent dans la truculence avec laquelle Hugo reconstitue la séance de la Convention au cours de laquelle on statua sur le sort de Louis XVI. Il a ce commentaire pour restituer la cavalcade des accusations mutuelles et de l’irrésistible logique qui menait les procureurs de la veille à la guillotine de l’aube : « Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois… Marat cinq mois et trois semaines. » On était pris dans un engrenage, si passionné, ne pouvant s’écarter, rebrousser chemin, se désintéresser, comme cela perle dans ce mot du journaliste Carra « qui, au pied de l’échafaud, dit au bourreau : Ça m’ennuie de mourir. J’aurais voulu voir la suite. »
C’est l’histoire de la Révolution selon Hugo, en chroniqueur davantage qu’en historien, restituant l’ambiance exaltée et morbide, relevant sa narration d’anecdotes de billettiste émérite, comme lorsqu’il décrit les marches raides qui menaient à la tribune de la Convention : « Elles firent un jour trébucher Gensonné qui les gravissait. C’est un escalier d’échafaud, dit-il. – Fais ton apprentissage, lui cria Carrière. » Hugo est à la fois fasciné par la Révolution, acquis à ses principes, s’engouant pour sa libération d’une parole qui tue autant qu’elle libère, et rebuté par elle, se révulsant de sa terreur. Il loue ses principes, il dénonce ses exactions. On a ce passage où il dit les séductions qu’exerçait la Convention sur les beaux esprits : « La Convention promulguait ce grand axiome : « La Liberté du citoyen finit où la Liberté d’un autre citoyen commence. » […] Elle déclarait l’indigence sacrée ; elle déclarait l’infirmité sacrée dans l’aveugle et dans le sourd-muet devenus pupilles de l’Etat, la maternité sacrée dans la fille-mère qu’elle consolait et relevait, l’enfance sacrée dans l’orphelin qu’elle faisait adopter par la patrie, l’innocence sacrée dans l’accusé acquitté qu’elle indemnisait. » Il détaille les grandes réformes et décisions de la Convention, de l’abolition de l’esclavage à la gratuité de l’instruction pour tous, de la création de musées à celle de conservatoires. L’organisation des finances, des communications, des assistances médicales. Il loue son cosmopolitisme respectueux de la nation et son dévouement à la cause publique. En revanche, il raille la Vendée, cul-terreuse et brigande, davantage obscurantiste que résistante, inculte que royaliste. Elle était trop planquée dans ses bois, rampant dans ses terriers, pour donner l’assaut au Panthéon. C’étaient les rustauds des campagnes contre les patauds des villes. Il ne voyait pas comment « la cohue des sabots » se ruerait « sur la légion des esprits ». Hugo donnerait la poétique de sa reconstitution dans ce passage : « L’histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire, c’est l’invention ayant pour résultat la réalité. Du reste l’histoire et la légende ont le même but, peindre l’homme momentané l’homme éternel. La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l’histoire ; il faut l’histoire pour l’ensemble et la légende pour le détail. »
C’est à une réflexion sur les limites de la Révolution que Hugo nous convie. En l’absence d’une vérité qui transcenderait les clivages et les divergences, les guerres civiles ne seraient que meurtrières. Cette vérité serait l’héroïsme dans et par l’humanité incarnée par l’innocence de l’enfant et le dévouement de la mère. Contre la logique inexorable de la terreur, il se pose en poète de la conscience dont il illustre les déchirements : « Au-dessus de l’absolu révolutionnaire il y a l’absolu humain. » L’homme est peut-être une pourriture, son humanité n’en est pas moins sublime. Il l’accomplit en lui quand il écarte ce qui l’écarte d’elle et surmonte son inhumanité congénitale. La beauté de la nature s’allie par ailleurs au sentiment du cœur pour acculer à l’humanité. Dans les pires déchaînements, elle lui envoie toujours ses miroitements, et la nature « ne lui fait grâce ni d’une aile de papillon ni d’un chant d’oiseau ». L’éblouissement éternel ne se laisse pas entamer par l’abomination humaine. Gauvain est déchiré entre la Révolution et l’Humanité. En laissant guillotiner Lantenac, qui s’est remarqué par le sauvetage des trois enfants au prix de sa vie, il trahirait l’humanité ; en le soutirant à la guillotine, il trahirait la Révolution et – le lecteur le sait – exposerait sa tête à la guillotine : « Est-ce donc que la Révolution avait pour but de dénaturer l’homme ? » Gauvain incarne la beauté de l’idéal révolutionnaire, Cimourdain son horreur. L’utopie du premier est enivrante : « L’homme est fort non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir des ailes. »
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Victor Hugo est l’auteur complet. Il maîtrise tous les styles et tous les procédés et l’on colle à son action malgré des longueurs indues comme lorsqu’il décrit la Tourgue, la forteresse où se sont retranchés les derniers des Vendéens avec Lantenac à leur tête, où se trouvent les trois enfants pris en otage et où se tiendra la dernière bataille entre royalistes – au nombre de dix-neuf – et républicains – au nombre de 4500. On ne comprendrait pas la présence de trois enfants au cœur d’un combat pour l’âme de la Révolution si l’on ne savait la sensibilité de Hugo pour les enfants : « … et dans les trois berceaux trois enfants endormis. » Ce livre aussi nous réserve une ode à l’enfance : « Le cantique le plus sublime qu’on puisse entendre sur terre, c’est le bégaiement de l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. » Dans ce bégaiement, Hugo décèle un « appel inconscient de la justice éternelle ». Il le complète d’une ode à la maternité : « La maternité est sans issue ; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait une mère est sublime, c’est que c’est une espèce de bête. L’instinct maternel est divinement animal. […] L’immense volonté ténébreuse de la création est en elle, et la mène. » C’est assurément un maître pour « serrer le cœur » : « Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu’un palais, c’est une chaumière. » Cela dit, Hugo aurait le sens des éléments davantage que des âmes. Il n’a pas son pareil pour décrire les aubes et les soirs. La mer dont il connaît les humeurs : « … la mer a une procédure ; elle avance et recule ; elle propose et se dédit ; elle ébauche une bourrasque et elle y renonce, elle promet l’abîme et elle ne le tient pas, elle menace le nord et frappe le sud. »
Certains passages prennent une tournure théâtrale avec de brillantes tirades telle celle de Lantenac, si magistrale qu’on est curieux de connaître de la réplique de Gauvain qui se contentera d’un laconique : « Vous êtes libre. » La plume de Victor Hugo tournait comme une caméra avant que le cinéma ne vienne bouleverser les modes de narration littéraire, sa plume-caméra crée même les scènes qu’il décrit, en l’occurrence celles de combat, et c’est ce qui prédispose tant ses textes à leur adaptation théâtrale et cinématographique. Sa plume a le sens du manège, elle le cherche partout, elle l’imprime à tout. Le manège des hommes, des cénacles, des scènes, voire des objets comme ce canon détaché dans l’entrepont, livré à lui-même, qui broie tout sur son passage, se déplaçant au rythme du roulis, menaçant de couler le vaisseau qui l’abrite : « Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres avaient fait cinq tronçons qui roulaient à travers la batterie ; les têtes mortes semblaient crier ; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. » On a même l’impression que Hugo ne maîtrise pas sa narration, que c’est plutôt elle qui le mène, avec néanmoins des interjections qui brisent sa linéarité : « Comment éviter l’écrasement ? Là était la question » et des maladresses déplacées du genre : « Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d’Eschyle… »
Hugo montre un rare sens pour le suspens. Son récit enchaîne les petits et grands drames, plus inattendus les uns que les autres, au détour d’un chemin, d’un rocher, d’une réplique : « Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller. » La tirade du marquis menacé est si éloquente, elle joue sur tant de fibres, que le matelot qui le menace en pleine mer renonce à sa revanche, jette son pistolet, s’agenouille et demande grâce. C’est alors le tribun Hugo qui met ces mots sur les lèvres du matelot : « Vous parlez comme le bon Dieu. » On ne s’est pas remis de l’entrevue entre l’oncle royaliste et son neveu républicain qu’on a celle entre le maître – partisan d’Euclide – et son disciple – partisan de Homère – qu’il vient de condamner à la guillotine. De-ci, la République de l’absolu ; de là, la République de l’idéal. Par-ci, la justice et la loi ; par-là, l’idéal et l’harmonie. Hugo a encore le sens de la trouvaille comme lorsque Gauvain jette son manteau sur les épaules de son oncle, lui rabat le capuchon sur les yeux et le pousse hors du cachot. Son don pour le suspense littéraire est partout. Dans les combats où il se révèle plus grand que Dumas, dans les désastres comme l’incendie du château, dans le sort des enfants environnés par le feu, à portée de leur mère impuissante et devant les yeux de 4000 hommes non moins impuissants. Il met son suspense jusque dans le style. Devant le massacre d’un hameau : « L’incendie se reflétait dans cette mare ; mais elle n’avait pas besoin du feu pour être rouge, c’était du sang. » Dans ses nombreuses allitérations : « … elle décrut dans la nuit croissante…. » et dans ses trouvailles de style : « … le sinistre éblouissement du désastre » ou « les hautes montagnes ont cette virginité sinistre. » Rien n’est jamais anodin, tout est toujours épique. C’est une bête de l’’épopée, peut-être la dernière.
Tous les genres se rencontrent dans ce livre. L’art épique de la légende et l’art billettiste du journaliste, l’art du reporter de guerre et l’art du pamphlétaire, l’art du portraitiste et l’art du romancier. Hugo montre une irrésistible prédilection pour la grandiloquence, comme lorsqu’il relate la tentative d’un canonnier de retenir le canon qui menace de couler la croisette : « La lutte s’engage. Lutte inouïe. La fragilité se colletant avec l’invulnérabilité. Le bellulaire de chair attaquant la bête d’airain. » Ce n’est que majesté, solennité et « colossal silence ». C’est tellement martial, ses personnages le sont tant, que son marquis décore le canonnier qui a maîtrisé le canon avant d’ordonner de le fusiller pour négligence. Le poète n’est jamais loin et on lui doit de beaux passages d’une auguste sobriété tel : « … dans ces arbres honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus desquels resplendissait l’immense innocence du sommeil. » Parce qu’il est doué pour l’écriture, il a ces tournures qui lui donnent sa grandeur comme ce passage sur la fumée : « Rien de plus doux qu’une fumée, rien de plus effrayant. Il y a des fumées paisibles et il y a des fumées scélérates. Une fumée, l’épaisseur et la couleur de la fumée, c’est toute la différence entre la paix et la guerre, entre la fraternité et la haine, entre l’hospitalité et le sépulcre, entre la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce qu’il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu’il y a de plus affreux, l’incendie ; et tout le bonheur comme tout le malheur de l’homme sont parfois dans cette chose éparse au vent. »
Ce n’est pas tant un génie qu’un monstre littéraire. Sans conteste le plus grand de la littérature française. On passe plus de temps à lire que ne dure l’action, d’autant qu’il doit tourner entre les personnages pour donner leur angle de vue. C’est le Delacroix des lettres.
Photo : Diogène Maillart, Le cabaret de la rue du Paon

