The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : HERMANN HESS, LE LOUP DES STEPPES (1927)

Hess a la nausée et sa nausée, il la nomme Harry Haller qu’il installe dans une ville bourgeoise entre les deux guerres. Haller habite le mythe du Loup des Steppes ou en est habité. Deux personnages dans une même personne, mi homme, mi loup, qui menace d’éclater en mille personnages, à peine miroités, à l’occasion d’une rencontre fugitive, d’un échange de regards, d’un rêve abandonné, personnages qu’on manque d’incarner, parce qu’entraînés par l’écume des jours où se dissipent le temps, le talent et la vie. À l’occasion de ses cinquante ans, Hermann Hess se déciderait à enterrer son adolescence en l’assumant pleinement, dans ce théâtre psychédélique où son héros, parvenu au crépuscule de sa vie, se permet de danser le tango, s’entretenir avec Alexandre le Grand, devenir général, s’initier aux perversions de l’amour. Dans ce théâtre, il n’est pas jusqu’au divin Mozart qui ne se permette de rire : un rire vide et vain où retentit l’éternité de l’au-delà, destiné à débarrasser Hess de son carquois bourgeois et à dégager ses lettres de leur arroi allemand.
On n’a aucun mal à déceler le désarroi de Hess, surpris par sa propre audace, derrière l’éditeur préfaçant le manuscrit de Harry Heller. Ce dernier se pose en vieux loup des lettres allemandes qui s’est retiré du monde pour survivre à son absence en simulant une immortalité goethéenne. Il a écrit de nombreux livres, des milliers de pages. Il connaît tout ce qu’un homme sérieux de sa génération doit savoir, mais il ne sait pas danser : « Je me voyais, pèlerin épuisé, me traîner dans le désert de l’au-delà, chargé de tous les livres évitables que j’avais écrits, de tous les articles, de tous les traités, suivi de l’armée des typographes qui avaient dû y travailler, des escadrons de lecteurs forcés de les avaler. » Mozart, avec lequel il s’entretient dans l’une de ses visions, lui rit au nez : « Tu seras rossé, je gage, pour tes milliers de pages – t’as plagié tous tes griffonnages. »
H. H. s’insurge contre la conception bourgeoise de l’individualité qu’il tente de dissoudre dans la griserie sinon le dérèglement des sens. Son désabusement est tel qu’il ne sait plus vers où ni comment s’évader d’une existence sur laquelle pèse, inexorable, une malédiction chrétienne : « On est né, et, par cela même, on est coupable. » Le « jeu insensé de l’existence » cherche d’abord l’évasion du côté des doctrines orientales : « Un homme capable de comprendre Bouddha, un homme qui a la divination des cieux et des abîmes de l’essence humaine ne devrait pas vivre dans un monde où dominent le sens commun, la démocratie et l’instruction bourgeoise. » Mais H. H. n’est pas dupe de ces doctrines : l’individualité bourgeoise ne se laisse pas dissoudre par les incantations orientales. Invoquer Bouddha en Occident conduirait à une apologie du suicide. H. H. recule, on ne sait pourquoi, devant cette perspective et se résout à apprendre... la danse moderne pour faire virevolter ses sens. On assiste alors à l’instruction sexuelle d’un intellectuel quinquagénaire par une prostituée derrière laquelle se cacherait une sainte : « Tout », constate-t-il alors, « est pénétré par Eros. » Il bascule dans un déchaînement quasi dionysiaque, au rythme du jazz, et s’enivre jusqu’à l’extase, « Union Mystique de la Joie ». Hermine, l’instructrice amoureuse, a les traits de Herman ( !), compagnon d’adolescence, et c’est avec elle (lui-même ?) qu’il se livre à tous les excès. H. H. accède enfin au théâtre magique au seuil duquel le lecteur est invité à se dessaisir de sa raison. Au terme de la fantasmagorie, H. H. tue Hermine avec laquelle, contre toute attente, il n’a pas… couché.
La structure du récit est particulièrement embrouillée. D’abord la préface de l’éditeur, puis le manuscrit de Harry Haller, entrecoupé de l’étrange traité du Loup des Steppes où l’éditeur reprend la parole pour compléter et nuancer sa préface. Hess balance entre le réel et le fantasmagorique, en de timides tentatives littéraires de se départir d’un psychologisme grevé de tabous et d’inhibitions. Là encore, c’est un adolescent qui s’essaie à une écriture perturbée sous la plume d’un auteur engoncé par la bourgeoisie et attiré par l’Orient. Mais là au moins, les lourds et sérieux sabots allemands sont délaissés pour des chaussons de danse, que l’auteur, vieux et amer, ne réussit à enfiler que pour s’acquitter de maladroits pas de danse littéraires. Les frasques de H. H. ne sauraient tromper que les adolescents qui ne se sont pas heurtés aux solides résistances qu’oppose la morale bourgeoise à la libération des sens. Nietzsche savait ces résistances, lui qui a sombré dans la démence pour avoir brisé les idoles auxquelles continue de se heurter Hess. Les Allemands, décidément, ne sauraient pas rire ni d’ailleurs convaincre de leurs malaises existentiels, surtout quand ils n’arrivent pas, malgré leur talent, à se délester de leur lourd attirail culturel.
C’était un bon livre, il s’est chargé de boursouflures. Cela aussi arrive aux livres…

