The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA POSSESSION GENERALE

Socrate se revendique d’un « signe divin » (Euthydème 272 e) dont il dit : « C'est quelque chose qui a commencé pour moi dès l'enfance : c'est une sorte de voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je me propose de faire, mais ne m'y pousse jamais » (Apologie de Socrate, 31 d). Une superstition ? Un prise de conscience ? Que devient l'intellectualisme de Socrate lorsque ce signe se mêle à ses considérations rationnelles ? Son démon ne le pousse pas autant qu’il l'entrave et le retient. Il se présente, par-ci, par-là, comme une ruse de philosophe, peut-être une badinerie. Seul Baudelaire pouvait se permettre de le railler avec autant de légèreté : « Puisque Socrate avait son bon démon, pourquoi n'aurais-je pas mon bon ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie. [...] Ce pauvre Socrate n'avait qu'un démon prohibiteur ; le mien est grand affirmateur... » (C. Baudelaire, « Assommons les pauvres ! », Le Spleen de Paris, p. 176). Si l'ancêtre présumé de la conscience était un démon, Socrate n'était peut-être pas aussi intellectualiste qu’il ou qu’on le prétend...
De son côté, Descartes met en garde contre les tours d'un malin génie duquel on n’est jamais assez préservé. Il trouble les sensations, s’ingère dans les raisonnements, pervertit les passions, corrompt les sentiments, se glisse pernicieusement dans les jugements et les constructions de l'esprit – il trouble l'évidence intellectuelle. On ne le chasse et ne se protège contre lui qu’en le poussant dans les retranchements critiques du doute. Aussi Descartes récuse-t-il tout en doute – de la réalité extérieure que nous présentent les sens aux vérités mathématiques – en quête d'une certitude à laquelle s'accrocher pour se dérober à son malin génie. Il mise sur Dieu, assimilé en définitive à l’infini, régulateur de tout, garant de la vérité, et ne reconstruit le monde récusé qu’en le déduisant des « semences de vérité » déposées par lui dans nos âmes. Sans Dieu, ce ne serait pas tant le désespoir que la dérive dans le doute, toute notre connaissance, y compris celle des vérités mathématiques, tenant de Dieu et reposant sur lui. On n’a cessé de gloser sur ce doute, qu'il soit ontologique ou méthodologique, et de le railler. Ce ne serait qu’une rouerie de philosophe : « Le doute des philosophes », dit Kierkegaard, « n'est que coquetterie. » Descartes ne s’attarde pas à soupçonner que Dieu puisse être encore le plus malin des génies.
La psychanalyse sort le malin génie de son registre méthodologique pour lui donner une expression pulsionnelle et passionnelle. Ce n’est plus une création ou une illusion de l’esprit ; c’est la ruse du désir instruit par les investissements des pulsions. Elle n’est pas seulement invisible, elle est aussi inconsciente. La conscience est si trouble, pénétrée de tant d’illusions, inhibée par tant de hantises, écartelée entre tant de pulsions, qu’elle ne peut prétendre à la clarté et encore moins à la souveraineté ; elle est si grevée par l’inconscient qu’elle doit recourir à un lecteur quasi oraculaire pour débroussailler les distorsions et les sublimations du refoulement du désir dans lesquelles elle est prise. Le cogito, dit Ricœur, est blessé et n’a d’autre choix que d’être traité pour accéder à la clarté : « Le Cogito est à la fois la certitude indubitable que je suis et une question ouverte quant à ce que je suis » (P. Ricœur, « Le Conflit des interprétations », Editions du Seuil, 1969, p. 240). Foucault invite à faire du malin génie de Descartes « la possibilité de la déraison et la totalité de ses pouvoirs » (M. Foucault, « Histoire de la folie à l'âge classique », TEL Gallimard, 1972, p. 175). La folie – que ce soit celle des aliénés mentaux ou celle des divers monomaniaques – risque de se glisser, sans cesse nouvelle, raisonnée et déraisonnée, dans les avis les plus circonstanciés pour ne point parler des démences dégénératives.
Il semble bien que la possession se rencontre dans les cercles intellectuels, artistiques, politiques, médiatiques autant que dans les cercles magiques et religieux. Elle serait requise pour la prise de parole ou la mise en œuvre, décelable à un degré ou l'autre chez tous les humains, dans les cérémonies monothéistes comme dans les cérémonies pseudo païennes. Elle se révèle particulièrement démoniaque, pour reprendre Freud, chez « ceux chez qui une des tendances humaines a trouvé son extension la plus forte et la plus pure, par là souvent aussi la plus unilatérale » (S. Freud, « Le Malaise dans la Culture », dans Œuvres complètes, vol. 18, p. 329). Contrairement aux thérapies occidentales qui préconisent, d’une manière ou d’une autre, de se libérer de ses démons, la thérapie démonologique cherche un modus vivendi avec eux. On ne s'entend avec ses démons qu'autant qu'on les reconnaît et s’accommode d’eux. Sinon, ils se jouent de nous et s'acharnent contre nous.
Illustration : Ilyana Petrovka

